«Je m’engage dans l’intérêt du pays tout entier.» Alain Berset a choisi un ton et des mots gaulliens pour annoncer mardi 4 octobre qu’il brigue le Conseil fédéral. Huit ans déjà que ce surdoué de la politique fédérale peaufine son rendez-vous avec l’histoire. Trois ans au moins, depuis sa présidence très réussie du Conseil des Etats, que tous les pronostiqueurs professionnels du Palais fédéral prédisent à ce même pas quadragénaire un destin de ministre.
Mais le plus dur reste à faire. Le Fribourgeois sait mieux que quiconque que tout peut arriver dans ce genre de parcours du combattant: en 2002, il avait assisté la candidate Ruth Lüthi, pour laquelle il avait rédigé en vain un discours d’acceptation de l’élection. La conseillère d’Etat fribourgeoise germanophone avait échoué au cinquième tour face à la Genevoise Micheline Calmy-Rey.
Qui est vraiment ce premier de classe? Que retenir de déterminant dans son parcours? L’enfant gâté qui reçoit des leçons de piano à 6 ans ou l’étudiant qui se lève à 5 h du matin pour aller bosser comme ouvrier et ainsi financer un voyage en Amérique du Sud? Le carriériste pressé, ou au contraire l’ami fidèle qui part pour une randonnée nocturne de 20 km à pied avec l’humoriste Marc Boivin?
Le notable vite parvenu au Conseil des Etats, une version suisse et socialiste du gendre idéal, ou le militant distribuant des croissants aux passagers des premiers trains en gare de Fribourg? Le puncheur courageux qui participa aux manœuvres pour détrôner Christoph Blocher du gouvernement ou le candidat au Conseil fédéral opportuniste ayant lissé certaines de ses positions?
Le parcours d’Alain Berset, c’est d’abord celui d’un enfant de la classe moyenne. Le père, Michel, est enseignant dans une école professionnelle, la mère, Solange, libraire de formation ayant commencé sur le tard une carrière politique qui culminera avec la présidence du Grand Conseil.
Même si on se trouve en milieu socialiste – son grand-père François Angéloz a été un des premiers syndics à la rose du canton à Corminbœuf –, on parle peu de politique à table. «Très longtemps, je n’ai eu que deux centres d’intérêt dans mon enfance: le sport et la musique», raconte-t-il. La famille boucle les fins de mois, sans plus. Lorsqu’elle part en vacances, c’est toujours dans des campings. «Enfant, je n’ai jamais connu une chambre d’hôtel», souligne-t-il.
Années de dur labeur. Aujourd’hui, les Berset habitent à Belfaux une ravissante demeure qui suscite bien des commentaires. Certains s’étonnent qu’un candidat socialiste au Conseil fédéral «soit né dans une maison de maître», voire «un château». En fait, cette bâtisse, certes classée au patrimoine historique, n’a pas toujours été aussi belle.
En 1959, lorsque le grand-père forgeron la rachète, elle ressemble à une ruine dont la commune préfère se débarrasser en la cédant au plus offrant. Ce n’est qu’après des décennies de dur labeur – y compris de la part du petit Alain dès l’âge de 10 ans – qu’elle a pris son élégante allure actuelle. Elle abrite trois familles, dont celle du sénateur, de sa femme Muriel et de leurs trois enfants Antoine (8 ans), Achille (6 ans) et Apolline (4 ans).
Des attaches familiales très fortes qui ont frappé Ruth Lüthi. L’ancienne conseillère d’Etat a côtoyé trois générations de politiciens de la famille. «Ce sont des socialistes qui s’engagent pour les petites gens. Tous ont toujours participé activement au tissu associatif de la région.»
Lorsqu’il arrive au cycle d’orientation, Alain Berset est un vrai potache qui adore la rigolade, ne tardant guère à porter une queue-de-cheval lui tombant sur les épaules. «Nous avons créé le Parti des élèves libres» avec Le prof enchaîné comme organe de presse», se rappelle Marc Boivin, aujourd’hui juge, mais aussi «dicodeur» à la RSR.
Pas si pressé qu’on le dit, le bachelier s’offre une année sabbatique en Amérique du Sud qu’il finance en travaillant deux mois comme ouvrier serrurier chez Tetra Pak à Romont, puis en s’improvisant pianiste de bar à Recife, au Brésil. Ce qui lui permet d’étoffer son bagage linguistique (allemand, anglais) par l’espagnol et le portugais.
L’embarras du choix. Mais ensuite, c’est la fin de la récré! A l’Uni de Neuchâtel, il va passer une licence en sciences politiques puis un doctorat en sciences économiques. Lorsqu’il revient d’un séjour d’un an à Hambourg à l’Institut de recherche conjoncturelle du professeur Thomas Straubhaar, Alain Berset n’a que l’embarras du choix au seuil de sa carrière.
Le ministre des Affaires étrangères Joseph Deiss souhaite l’engager dans la diplomatie, le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) lui offre un poste de spécialiste en politique régionale, tandis que le conseiller d’Etat Bernard Soguel veut lui aussi l’avoir à ses côtés.
Il dit «oui» au Seco, avant que le chef de l’Economie neuchâteloise n’emporte la mise en créant un poste de conseiller stratégique. «J’ai inventé ce poste pour lui. C’est un homme créatif, prudent, le contraire d’un taureau qui fonce», dit l’ancien magistrat socialiste.
Parallèlement, à partir de l’an 2000, Alain Berset connaît son baptême du feu en politique, à la Constituante fribourgeoise, où le voilà vite propulsé chef du groupe du PS. Il a 27 ans et l’ambition de doter son canton d’un texte novateur.
Ceux qui l’ont connu à cette époque décrivent un jeune homme de convictions, mais toujours prêt à négocier. Chef du groupe PLR, Denis Boivin en garde un excellent souvenir. «Nous avons tous dû mettre de l’eau dans notre vin pour avancer.» Chef des PDC, Laurent Schneuwly confirme: «Alain Berset est quelqu’un à qui vous pouvez faire confiance dès qu’il a donné sa parole.»
Tout ne se déroule pourtant pas sans accrocs. Le jeune homme révèle vite cet instinct de tueur politique, capable d’un coup d’éclat pour dynamiter un projet qui ne lui convient pas. En témoigne cet incident de mai 2002 à propos de la création d’un Conseil de la magistrature devant garantir l’indépendance de la justice.
Le PDC veut lui octroyer le pouvoir de nommer les juges, mais le PS craint une emprise du PDC sur cet organe. Furieux, le chef du PS quitte la salle avec son groupe. «Un acte puéril», déplore un radical. Peut-être! Mais neuf mois plus tard, c’est au Grand Conseil que revient la tâche d’élire les juges. Alain Berset a gagné.
En 2003, dans une constellation où le PS a peu de chances de retrouver son siège au Conseil des Etats (perdu en 1999), Berset, dont la fougue commence à agacer la vieille garde du parti, décide de se lancer dans la bagarre. Il cartonne lors des débats publics.
«Avec ce mélange de fermeté et de douceur dans son discours, ses compétences et son allure de notable en raison de sa calvitie, il est vite devenu un client en or pour une émission comme la mienne», se souvient Pascal Décaillet, alors animateur à Forum de la RSR, aujourd’hui producteur indépendant.
Alain Berset éclipse son colistier au premier tour et bat le radical Jean-Claude Cornu au second, grâce aussi à une forte abstention de l’électorat PDC.
Trois tandems de choc. Arrivé à Berne, le benjamin des sénateurs – il n’a que 31 ans – trouve si bien ses marques que de nombreux observateurs décèlent vite en lui un futur papable pour le Conseil fédéral. Dès lors, ils ne cessent d’épier qui parle: l’homme de gauche ou le futur candidat? Lorsqu’il accède à la présidence du Conseil des Etats en décembre 2008, Alain Berset s’astreint à un tel devoir de réserve qu’il paraît même suspect à certains de ses camarades. Sûr que s’il jouait aux échecs, il aurait battu tout le monde sous la Coupole.
Sa manière d’occuper le centre des opérations dès le début de la partie impressionne. Ce professionnel de la politique avance ses pions d’une main sûre et chevronnée, développant son réseau tous azimuts. Au sein du Parti socialiste, c’est gagné dès lors que son ami Christian Levrat en reprend la présidence en mars 2008. Ce sont de vieux compagnons de route depuis la Constituante fribourgeoise. Ils y ont noué une «belle amitié dénuée de rivalité», mais aussi forgé une complémentarité unique dans le paysage politique suisse.
Berset au gouvernement et Levrat à la tête du PS: les deux Fribourgeois se sont-ils de longue date réparti les rôles? «Ce sont des sottises», tranche Christian Levrat. «Lorsque j’ai accédé à la présidence du PS en 2008, j’ai immédiatement prévenu tous les candidats potentiels au Conseil fédéral que je ne briguerais pas cette fonction, car les deux choses ne sont pas compatibles.»
Les deux têtes du PS ne tardent pas à faire des étincelles. Alors que le PS a perdu les élections d’octobre 2007 avec à la barre Hans-Jürg Fehr et Ursula Wyss, ils jouent un rôle déterminant six semaines plus tard dans la non-réélection du conseiller fédéral UDC Christoph Blocher.
La force de ces deux adeptes de Keynes réside dans leur faculté de réaction. Le 16 octobre 2008, lorsque le Conseil fédéral annonce sa volonté de sauver UBS de la faillite, Christian Levrat – averti la veille au soir – réunit sa garde rapprochée (Simonetta Sommaruga, Susanne Leutenegger Oberholzer et Alain Berset notamment) tôt le matin et communique la position du parti à 11 h déjà. En début d’année, alors que la crise de l’eurozone s’amplifie, le tandem Berset-Levrat suggère de lier le franc à l’euro. Il sera d’abord raillé, avant que la BNS ne prenne cette mesure début septembre.
Mais la politique n’est pas qu’une partie d’échecs, il y a parfois plusieurs vainqueurs. Au jeu des alliances, Alain Berset est passé maître. Avec Urs Schwaller, qui est non seulement l’autre sénateur fribourgeois, mais aussi l’homme fort du PDC en tant que chef de groupe, il fait coup double. «Un tandem harmonieux», se félicite la conseillère d’Etat Isabelle Chassot (PDC).
Alors que Fribourg avait perdu plusieurs batailles – dont notamment le siège du Tribunal administratif fédéral – avant 2003, le canton relève la tête. Il décroche le centre de ressources humaines des CFF lors de la restructuration de Cargo Rail, l’institut du plurilinguisme promu centre national et assure le maintien de 300 postes chez Billag. Et, comme l’a appris L’Hebdo, Fribourg pourrait d’ailleurs bientôt décrocher 100 emplois fédéraux supplémentaires grâce à la coopération entre le Conseil d’Etat et ses deux sénateurs de choc.
Autre acteur clé de son réseau, le sénateur tessinois du PLR Dick Marty. Ils ne font vraiment connaissance que lors de l’excursion du Conseil des Etats de 2004 en terre glaronaise. «Dans les toilettes d’un restaurant», se marrent les deux hommes.
Dick Marty veut un soutien à Suisse Tourisme, Alain Berset un allègement fiscal pour les fondations. Le deal est conclu! Plus tard, tirant les enseignements de l’«affaire Blocher-Roschacher», les deux «complices» se battent aussi pour que le Ministère public de la Confédération s’affranchisse de la tutelle du Conseil fédéral et pour l’élection du procureur par le Parlement.
L’avantage du terrain. Aujourd’hui, Alain Berset aborde la dernière ligne droite de la course au Conseil fédéral avec l’avantage de «jouer à domicile». Il s’est imposé au Sénat, dont on connaît le puissant réflexe corporatiste lors des élections au Conseil fédéral. Quel accident pourrait donc encore l’arrêter sur cette voie royale?
Double rival d’Alain Berset – au Conseil des Etats le 23 octobre, puis au Conseil fédéral le 14 décembre, l’UDC fribourgeois Jean-François Rime dégaine: «Alain Berset est peut-être un type sympa, mais il manque totalement d’une expérience dans un exécutif. Personnellement, j’ai tout de même un peu travaillé à la tête de mes entreprises!»
C’est certainement un handicap que le favori devra s’appliquer à gommer face au Vaudois Pierre-Yves Maillard ou au Neuchâtelois Jean Studer, tous deux devenus des piliers de leur gouvernement cantonal. Il s’y est préparé en passant à la loupe la carrière des sages élus ces dernières décennies:
«Sur les quarante dernières années, la moitié des conseillers fédéraux n’avaient pas passé par un exécutif. Ce n’est pas une tare rédhibitoire. Personnellement, j’ai une carrière qui m’a apporté une connaissance approfondie des mécanismes politiques et parlementaires.» Les députés ont gardé des souvenirs mitigés des élus sans expérience de gouvernement. Hans-Rudolf Merz a déçu sur toute la ligne, mais «Doris Leuthard» – c’est le candidat fribourgeois qui la cite – s’en tire tout à son honneur.
Ce que l’on sait moins à son propos, c’est qu’Alain Berset a assumé plusieurs mandats requérant des qualités de management. La direction des services du Parlement (230 personnes) en tant que président de la délégation administrative, mais aussi la présidence de la Fondation Les Buissonnets, une institution pour personnes handicapées.
A ce titre, il a dû éviter qu’un crédit de rénovation de 30 millions n’explose en 2007. «Face à deux architectes qui avaient outrepassé leurs compétences, il a su hausser le ton au bon moment», raconte Olivier Spang, le directeur des services généraux de la fondation.
A Berne, on entend encore deux sortes de critiques. Les unes thématiquement ciblées, comme celle du responsable de la politique intérieure de l’Association suisse des banquiers Kuno Hämisegger, qui a tenté sans succès d’édulcorer les mesures à prendre concernant les banques too big to fail:
«Alain Berset est un homme de gauche attiré par le pouvoir, qui met en avant des principes moraux plutôt que l’intérêt du pays. La Suisse pourrait devenir vulnérable si son gouvernement était dominé par ce type de personnalités», juget- il.
D’autres détracteurs dénoncent son côté lisse, son manque d’aspérités. Pas sûr pourtant qu’ils aient étudié le profil du candidat sur le site smarvote.ch. Entre lui et le pugnace Christian Levrat, c’est presque du «copier-coller»: 19 divergences, toujours minimes, sur 75 questions. «Alain Berset est un vrai socialiste déguisé en bourgeois», résume Pascal Décaillet.
Objections lémaniques. En préparant leur congrès d’investiture à Attalens – avec vue sur le Léman –, les socialistes PS fribourgeois veulent prévenir une autre attaque, celle de l’arc lémanique, qui ne se sentirait pas représenté par un Fribourgeois. Celui-ci a tenu à rappeler, mardi 4 octobre, qu’il est originaire de Misery-Courtion, à deux kilomètres de la frontière vaudoise. Et qu’il est «sensible» aux problèmes de l’arc lémanique.
Un exemple? Le 12 mai dernier, à l’occasion d’un dossier touchant le financement de la Genève internationale, le Conseil d’Etat genevois a invité la délégation des finances du Parlement au sommet du Salève, soit sur territoire français.
«Une idée géniale que de prendre de la hauteur pour montrer les problèmes genevois à mes collègues alémaniques, mais personnellement, je les connaissais déjà», commente-t-il. Le conseiller administratif genevois Pierre Maudet acquiesce, lui qui partage régulièrement un repas avec le Fribourgeois: «Alain Berset connaît bien les réalités lémaniques. Avec lui, le réflexe régionaliste est dépassé.»
Reste à savoir quelle sorte de conseiller fédéral sera ce politicien surdoué ayant jusqu’ici brûlé de nombreuses étapes. Le calculateur parfois prudentissime ou le puncheur prêt à en découdre avec l’UDC dans son livre Changer d’ère rédigé en 2007 avec Christian Levrat?
Ces derniers temps, il s’est souvent complu dans la première posture. Il a mis en sourdine ses convictions européennes. Lors de sa solennelle conférence de presse, il a éludé la question des deux sièges auxquels aurait mathématiquement droit l’UDC au Conseil fédéral.
Craignant la menace – proférée par Jean-François Rime – d’une UDC ne lui accordant aucune de ses quelque 60 voix le 14 décembre, il a même relativisé son rôle dans l’éviction de Christoph Blocher au Conseil fédéral. C’est pourtant au groupe socialiste qu’il devra donner les premiers gages de sa combativité, surtout face au pugnace Pierre-Yves Maillard. Sous peine de ne jamais lire la déclaration d’acceptation de l’élection qu’il aura préparée.
ALAIN BERSET
1972 Naissance à Fribourg.
1996 Licence en sciences politiques à Neuchâtel.
2000 Député à la Constituante fribourgeoise.
2002 Conseiller stratégique du conseiller d’Etat Bernard Soguel (NE).
2003 Conseiller aux Etats.
2005 Doctorat en sciences économiques à Neuchâtel.
2006 Vice-président du groupe socialiste.
2011 Candidat au Conseil fédéral.
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