Il a gagné la course sans être inquiété. Au deuxième tour déjà, Alain Berset rafle les 126 voix lui valant son élection au Conseil fédéral. Son rival Pierre-Yves Maillard ne parvient pas à décoller, pénalisé par l’obstination de l’UDC, qui ne craint pas une humiliation supplémentaire en misant sur Jean-François Rime. A 39 ans seulement, Alain Berset, cet ancien champion romand du 800 mètres en 1989, accède donc à la fonction suprême, un peu à la manière de l’idole de sa jeunesse, le double champion olympique cubain Alberto Juantorena. Tout en puissance, grâce au réseau très dense qu’il a su tisser à Berne dans sa position de sénateur.
Comme c’était à prévoir, la bien mal nommée «nuit des longs couteaux» n’a pas eu lieu au soir du 13 décembre.
Jouxtant le Palais fédéral, l’hôtel Bellevue connaissait l’animation des grands soirs, mais dans la même quiétude que lors de son bal de fin d’année. En cette veille d’élection du Conseil fédéral, aucune trace d’un suspense à la John le Carré, qui dans son dernier roman met en scène un meurtre dans le plus noble des hôtels bernois.
Le Bellevue bruisse pourtant de rumeurs. Dans le foyer, les Vaudois craignent le pire pour la candidature de leur poulain Pierre-Yves Maillard. C’est quelques heures plus tôt que Pierre-Yves Maillard voit s’envoler ses derniers espoirs. La séance du groupe PLR tourne mal pour lui. Plusieurs Alémaniques, dont le Zougois Joachim Eder et le Grison Martin Schmid, qui l’ont côtoyé au sein de la Conférence des directeurs cantonaux de la santé, sonnent la charge. Tour à tour, ils fustigent son dogmatisme dans la manière de diriger cette conférence. Les députés PLR vaudois, surpris par la violence de l’attaque qui évoque des cas difficilement vérifiables, restent interdits.
Et pourtant, la cote de Pierre-Yves Maillard n’avait cessé de grimper à la suite de ses prestations convaincantes devant tous les groupes, sauf peut-être chez les Vert’libéraux. Fort d’un bilan de conseiller d’Etat que personne ne lui conteste, même à droite, le Vaudois assume franchement ses convictions pour la caisse unique et l’élection du Conseil fédéral par le peuple. «Je suis girondin, pas jacobin», clamet- il devant le groupe PDC.
Tout le contraire d’un Berset, qui perd un brin de sa légendaire sérénité, laissant transparaître des signes de fébrilité. Le favori fribourgeois se crispe comme jamais, lissant son discours par peur de déplaire aux derniers indécis. Lundi 12 décembre lors d’un vote au Sénat, on l’a même surpris levant la main comme s’il prêtait serment…
Fondue sur le toit du Palais. Mais Berset a fini par exploiter au maximum l’avantage du terrain. Depuis huit ans qu’il y siège comme conseiller aux Etats, le Palais fédéral est devenu son jardin, son terrain de jeux qu’il sait transformer parfois en espace de convivialité après de harassantes séances.
Lorsqu’il préside le Conseil des Etats en 2008/2009, il invite quelques parlementaires influents à découvrir les endroits les plus secrets de ce bastion du pouvoir, ses caves comme sa Coupole. C’est ainsi qu’un soir d’été, deux agents de sécurité n’en croient pas leurs yeux lorsqu’ils surprennent une demi-douzaine de personnalités en train de déguster une fondue sur le toit du Palais fédéral. Outre Alain Berset, il y a là le président du PS Christian Levrat, celui du PDC Christophe Darbellay (deux amis sur lesquels il a pu compter mercredi), sans oublier le conseiller fédéral Pascal Couchepin qui vient d’annoncer sa démission!
L’élection de ce docteur en sciences économiques couronne une ascension fulgurante: onze ans seulement pour gravir toutes les marches du pouvoir, en court-circuitant l’échelon cantonal. Ayant compris à 20 ans déjà que ses deux passions – le sport et la musique – ne lui permettront pas de faire carrière, il mise tout sur la politique. En 2003, le voilà sénateur à plein-temps, un nouveau métier dans ce pays qui cultive toujours le mythe de son «Parlement de milice». Il y est parvenu au terme d’une campagne électorale dans laquelle ce jeune loup laisse déjà éclater sa pugnacité dans le discours et une maîtrise des dossiers remarquable. Ce tranchant qui lui permet de réussir le coup de force politique d’éjecter Christoph Blocher du Conseil fédéral le 12 décembre 2007 avec les Christian Levrat, Andrea Hämmerle (PS), Christophe Darbellay, Urs Schwaller (PDC) et autres Ueli Leuenberger (Les Verts).
Une image consensuelle. Toutefois, dès qu’il accède au perchoir du Sénat, il soigne une image plus consensuelle, même si sur le fond, ses positions ressemblent étrangement à celles de Maillard, comme le montre son profil Smartvote.
C’est qu’Alain Berset n’a plus qu’une ambition: il l’affirme le 4 octobre en déclarant sa candidature. D’autres se seraient simplement «mis à disposition de leur parti». Lui «souhaite entrer au Conseil fédéral». La course démarre vraiment lors de la réunion de groupe du PS du 25 novembre. Les Romands écartent la menace qu’aurait pu représenter Marina Carobbio sur un ticket à trois par 48 voix contre 8. Puis Alain Berset gagne le premier sésame sur le ticket par 30 voix à 26 au cinquième tour face à Pierre-Yves Maillard. Berset est rassuré. Il était persuadé que son rival, de par son style plus combatif, l’emporterait au groupe. Or, il y a pris un très léger avantage, celui probablement que lui confère le discret soutien de la direction du parti que préside Christian Levrat, avec lequel il a rédigé un livre en 2007.
Alors que Pierre-Yves Maillard, depuis son fief de l’ancienne caserne de la Pontaise à Lausanne, s’escrime à faire baisser les coûts de la santé et se bat pour conserver les emplois de Novartis à Prangins, le clan Berset s’organise sous la Coupole. Jean-François Steiert coordonne le travail de corps à corps des 246 grands électeurs. A la manœuvre, on remarque les Bernois Evi Allemann, Hans Stöckli et Christian Wasserfallen, les Neuchâtelois Laurent Favre ou Didier Berberat. Surtout, il peut compter sur un «nouveau parti» que certains novices découvrent: le Conseil des Etats, une Chambre très corporatiste qui assure une avance substantielle de près de 40 voix.
Maillard bluffant. Dans les faits, le duel Berset-Maillard semble serré. Lors des auditions, de nombreux parlementaires sont bluffés: «Depuis que je siège ici, je n’ai jamais vu deux candidats aussi brillants, avoue Lucrezia Meier-Schatz (PDC/SG). «On voudrait pouvoir les élire les deux», renchérit le doyen du Parlement Jacques Neirynck.
Une chose est sûre: Maillard a bluffé tous ceux qui ne le connaissaient pas. Mais ce grand oral brillamment réussi ne suffit pas. Au centre droit, une majorité penche pour Berset, moins étatiste, plus libéral et surtout moins susceptible d’écraser les conseillers fédéraux en place.
Pour compenser le retard pris dans la Chambre des cantons, Maillard table sur l’UDC, dont il partage la politique agricole protectionniste.
Il y cartonne effectivement: «Quelle clarté dans ses réponses. C’est presque un politicien paysan», s’enthousiasme un UDC bernois. Chez les agrariens, Maillard ne manque pas de rappeler les racines PAB (Paysans, artisans et bourgeois) de son grand-père. Lorsque le Bernois Erich von Siebenthal lui demande s’il soutiendra sa motion pour un auto-approvisionnement de 60% en biens alimentaires, il répond «oui» sans ambiguïté. «Il raflera la grande majorité de nos voix», confie un autre UDC.
«DEPUIS QUE JE SIÈGE ICI, JE N’AI JAMAIS VU DEUX CANDIDATS AUSSI BRILLANTS.»
Lucrezia Meier-Schatz, conseillère nationale (PDC/SG)
En revanche, Maillard ne convainc pas chez les Vert’libéraux, où son idée d’utiliser les caisses de pension pour promouvoir les énergies renouvelables passe mal. Malgré le lobbying de la Vaudoise Isabelle Chevalley, les fortes têtes du parti, les sénateurs Verena Diener et Markus Stadler, parviennent à faire voter un mot d’ordre en faveur d’Alain Berset. C’est le seul parti à émettre un mot d’ordre concernant le ticket socialiste.
Savonnette. Au fil des jours, les langues s’affûtent dans la salle des pas perdus. «Berset est une anguille, une savonnette, qui n’hésite pas à dire ce que veulent entendre les groupes», accuse l’un de ses détracteurs. Les partisans du Fribourgeois contrent et ironisent: «Maillard la joue très popu à l’UDC. Ce serait tout de même un comble que l’arc lémanique, une région très urbaine, obtienne un Conseiller fédéral élu par la campagne.» Il n’y a finalement pas eu de vrai duel entre les deux bêtes politiques du PS. Le Vaudois ne pourra jamais profiter de l’avantage des voix UDC. Dans un acte de vengeance incohérent et désespéré, l’UDC lance dans la course Jean-François Rime.
C’est le coup de grâce pour Pierre-Yves Maillard. Pour les Vaudois, la pilule est amère, eux qui avaient enfin un candidat de la trempe du regretté Jean-Pascal Delamuraz. En fait, sa carrure affirmée d’homme de gauche et de leader a trop effrayé le Parlement. Le lobby de l’économie, surtout celui des assurances maladie, terrorisé à l’idée d’une caisse unique, ne lui a laissé aucune chance.
Dans le club fermé des Vaudois promis aux plus hautes fonctions, Pierre-Yves Maillard rejoint une certaine Yvette Jaggi, l’ancienne syndique socialiste de Lausanne, à laquelle l’opportunité de concourir ne fut même jamais offerte (voir notre infographie sur la représentation cantonale en page 18 de l'édition papier).
COMMENTAIRE
Gueule de bois chez les Vaudois
Si le meilleur politicien du cru depuis Jean-Pascal Delamuraz échoue, quand et avec qui les Vaudois peuvent-ils espérer retrouver un siège au Conseil fédéral?
Le candidat Maillard n’est pas en cause. Son échec est celui d’une stratégie. Aussi brillant et convaincant soit-on (et Maillard a surpris en bien devant les groupes parlementaires par l’ampleur de son expérience), on ne gagne pas une élection au Conseil fédéral en trois mois. Il aurait fallu s’y prendre beaucoup plus tôt, il y a des années déjà, pour instiller dans tous les échelons de la Confédération la revendication vaudoise, quelles que soient la personnalité et la couleur partisane dans lesquelles elle finirait par s’incarner.
Zurich, poumon économique de la Suisse, a des conseillers fédéraux presque sans interruption – il faut une affaire Kopp pour qu’il en soit privé. Deuxième canton par sa population, Berne se paie le luxe d’en avoir deux. Troisième en importance numérique, et premier romand, Vaud n’en a toujours aucun.
L’argument n’a guère été porté pendant la campagne, comme s’il était passé de mode, désuet, non pertinent. Pourtant les Vaudois auraient pu essayer de parier sur la solidarité des grands cantons ou des principales villes, ou des contributeurs à la péréquation financière…
Le Conseil d’Etat vaudois n’a pas fait son boulot de lobbyisme cantonal. Il n’a tiré aucune leçon du précédent échec de l’autre champion cantonal, Pascal Broulis. La députation vaudoise à Berne aussi, toutes couleurs confondues, a laissé Berset développer ses réseaux sans la moindre esquisse de contre-attaque à la loyale. La classe politique vaudoise oubliera vite, il y a une élection complémentaire au Conseil d’Etat dimanche, les cantonales en mars. Naguère arrogante, la voici devenue provinciale. CHANTAL TAUXE
L’égalité entre cantons n’est pas de mise lorsqu’il s’agit de leur représentation au Conseil fédéral. La formule magique, instaurée en 1959, se bornait à répartir les sièges entre partis sans rien dire de neuf sur l’équilibre entre les régions. Les deux cantons les plus peuplés du pays, Berne et Zurich, ont connu une représentation presque ininterrompue depuis la création de la Confédération en 1848. Troisième canton par sa population, Vaud l’est aussi par la durée de sa présence au Conseil fédéral. Il faut cependant noter qu’il n’a plus eu de ministre depuis la démission de Jean-Pascal Delamuraz en 1998.
Pour sa part, Fribourg n’a été présent que onze ans à l’exécutif depuis 1959, mais cela tient surtout à la relative brièveté des mandats de ses ressortissants. Le canton de Neuchâtel a en revanche été clairement surreprésenté avec 5 conseillers fédéraux depuis 1959, alors que la Thurgovie, avec une population comparable, n’en a eu aucun.
Les règles sur l’origine cantonale: l’évolution s’est faite en deux étapes. Dès 1987, on ne considère plus le canton d’origine du candidat comme faisant foi, mais le canton dans lequel il a effectué sa carrière politique, ou son lieu de domicile s’il ne fait partie d’aucune assemblée.
En 1999, la «clause cantonale» qui interdisait l’élection de deux ministres issus du même canton est abandonnée en votation populaire. Elle est remplacée dans la Constitution par une disposition plus générale, garantissant une représentation «équitable» aux «diverses régions et communautés linguistiques». Elle permet ainsi actuellement à deux Bernois de siéger au Conseil fédéral. Christoph Blocher aura été le premier conseiller fédéral à profiter de cet assouplissement en 2004. Son élection marque par ailleurs la fin de la «formule magique».
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