«C’est très mal parti», constatais-je, ici même, l’autre semaine. Cependant, Nicolas Sarkozy, plus talentueux, et aussi plus menteur – ce qui peut aider – que son concurrent, n’a pas perdu toute chance d’être réélu. D’autant que l’on va assister, dans les semaines qui viennent, à cette séquence inouïe et quasiment surréaliste: le président sortant débordant François Hollande sur sa gauche – ce n’est pas très difficile – et le présentant comme le «candidat du système». Au demeurant, ce n’est pas totalement faux, mais l’accusation est assez gonflée venant du favori du CAC 40, ardemment soutenu par Serge Dassault, Martin Bouygues, Arnaud Lagardère, Bernard Arnault, Vincent Bolloré, le Crif et Angela Merkel.
Et, surtout, par l’incarnation du système: le sémillant Alain Minc.
C’est d’ailleurs ce qui devrait le plus inquiéter les partisans de Nicolas Sarkozy: Alain Minc le soutient.
Or, tous ceux que soutient Alain Minc perdent. Toujours. C’est une loi quasi scientifique. Edouard Balladur et Lionel Jospin en savent quelque chose. Ils ont été l’un et l’autre ses poulains. Minc a parié la réélection de Nicolas Sarkozy. Comment le chef de l’Etat a-t-il pu laisser s’exprimer un si mauvais présage?
Car Alain Minc, cette faramineuse intelligence, s’est constamment trompé. Sur à peu près tout et quasiment tout le temps. Le soir, le matin, à vêpres, à matines, quotidiennement, hebdomadairement, mensuellement, en noir et blanc et en couleurs, en vert et en pas mûr, à l’endroit et à l’envers, qu’il vente ou qu’il gèle, à voile et à vapeur: le plantage toujours. La gourance automatique. L’errance comme on se mouche. Les opérations ratées en boucle.
On a oublié, tant mieux pour lui, mais: l’Europe était condamnée à cette forme de «soviétisation» que l’on appelait, alors, la «finlandisation»; le néocapitalisme financier global déboucherait sur la félicité universelle; Chirac, en 1995, n’avait strictement aucune chance; l’Irak regorgeait d’armes de destruction massive ce qui justifiait une intervention américaine; le krach financier de septembre 2008 n’était qu’une «grossesse nerveuse». On en passe et des meilleures.
L’amplitude de plus en plus obscène des écarts de rémunérations et de revenus? Adoubée par Alain Minc! Ne fût-il pas, au sein du conseil d’administration de Vinci, l’organisateur- protecteur des plus folles dérives qui permirent au morfal Antoine Zacharias de s’adjuger en quelques années, ce qui eût nécessité, pour gagner autant, qu’un salarié moyen travaille depuis la disparition de l’homme de Neandertal? L’opposition perverse entre les concepts «d’égalité» et «d’équité» qui permit de revêtir des atours de «l’équité» toutes les remises en cause du principe républicain d’égalité? Trouvaille d’Alain Minc! La tendance à la «fascisation» des différences, l’utilisation systématiquement terroriste du mot «populiste» pour délégitimer l’autre à la façon stalinienne? Le soupçon d’antisémitisme lancé contre toute forme de dissidence, au risque de nourrir, pour le coup, un antisémitisme nauséabond qui se vit comme une dissidence? Système Minc! La formalisation de la notion effrayante de «cercle de la raison» qui permit d’exclure, pour «mal pensance», c’est-à-dire pour «déviationnisme», des pans entiers de la population (ce qui eut pour effet de la rabattre, en partie, sur le Front national)? Merci Alain Minc !
On peut admirer, d’ailleurs, une si éblouissante réussite: la maîtrise décomplexée de soi qu’elle implique, cette capacité à tendre, sans angoisse existentielle, vers un but, dont on constitue soi-même l’enjeu. Comment ne pas saluer cette «niaque», nous qui nous liquéfions, qui nous ravageons intérieurement à la seule hantise d’une erreur de jugement?
Jeu de Minc, jeu de vilains! Certes, mais efficace. Un rappel: Alain Minc avait aussi son avis sur les primaires socialistes, Martine Aubry allait l’emporter!
Tags: Alain Minc, Jean-François Kahn, présidentielles,
|