Modestes, discrets, prévoyants, économes jusqu’à l’avarice, comment les frères Albrecht se sont-ils préparés à leur mort? A l’administration de leur ville d’Essen (ouest de l’Allemagne), on déniche deux inscriptions: en janvier 1997, Karl Albrecht a acquis huit tombes dans le lot 15 du cimetière municipal. Pour lui et les siens. Deux mois plus tard, son frère Theo a acheté quatorze tombes dans le lot 1. Puis, plus rien. La mauvaise herbe poussant tant et plus, ils reçurent de l’administration un avertissement; les espaces furent alors plantés et fleuris: c’est que, entre-temps, Aldi s’était mis à proposer des plantes vertes dans son assortiment. Ainsi se présentaient les frères Albrecht, ainsi est Aldi: sans chichis.
Depuis 1961, les frères milliardaires se sont partagé le marché allemand. La moitié sud à Karl, la moitié nord à Theo. Ainsi en va-t-il aussi au royaume des morts. Karl, 90 ans, envisage son repos éternel au sud du cimetière; Theo, 88 ans, a trouvé le sien au nord.
16,7 milliards. Theo, un des hommes les plus riches du monde, avec 16,7 milliards de dollars (17,4 milliards de francs) à en croire le magazine Forbes, corrigeait à la main, sur son papier à lettres, l’ancien code postal d’Essen à quatre chiffres pour ajouter le cinquième. Victime d’un rapt de 17 jours en 1971, il vécut depuis lors comme un ermite: pas de photos, pas d’apparitions publiques, pas d’interviews. Reste que des années plus tard il exigeait toujours – en vain – de pouvoir défalquer de ses impôts les frais liés à son enlèvement.
Pour les obsèques d’un homme qui possédait avec son frère 9400 grandes surfaces dans vingt pays, pas de procession, pas de requiem, pas d’homélie: juste un recueillement avec la famille proche, trente personnes au total. Pourtant, Theo Albrecht n’était pas un entrepreneur quelconque, de même qu’Aldi n’est pas une entreprise quelconque: Aldi, c’est l’Allemagne; l’Allemagne, c’est Aldi. Le sens de l’ordre, un hymne entrepreneurial à l’efficience, une austère logique de la logistique et surtout une parcimonie érigée en vertu. Et Aldi, c’est aussi 100 000 collaborateurs pour un chiffre d’affaires de 54 milliards d’euros (74 milliards de francs).
La ligne de démarcation entre les deux frères – un nord protestant plutôt humble et désargenté, un sud catholique plus opulent et bon vivant – se remarque même entre rayons et gondoles: tandis que l’empire nordique de Theo respire la frugalité, le méridional de Karl va jusqu’à vendre du vitello tonnato. La force d’Aldi est aussi de s’adapter aux conditions locales. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que l’Allemagne ne soit pas que le pays des penseurs et des poètes, mais aussi celui des hard-discounters. Le concept de l’ultra-bon marché a été inventé par les frères Albrecht bien avant que les crises économiques et financières ne fassent de l’avarice une vertu.
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