INTERVIEW
Ali Akbar Salehi: "Nous devons éviter la catastrophe"

Par Erich Follath, Dieter Bednarz - Mis en ligne le 10.10.2012 à 12:43

SYRIE. Ali Akbar Salehi, ministre iranien des Affaires étrangères, s’inquiète de l’escalade dans le conflit syrien. Il évoque ses entretiens à Damas avec l’allié de Téhéran Bachar el-Assad et revient sur la notion de «ligne rouge» brandie par Israël contre la politique nucléaire iranienne.

Une villa peinte de jaune, des tapis persans partout, les portraits de l’ayatollah Khomeiny et de son successeur Ali Khamenei. En route pour Téhéran à son retour de l’Assemblée générale de l’ONU à New York, le ministre des Affaires étrangères iranien Ali Akbar Salehi, 63 ans, nous a reçus il y a quelques jours à la résidence du consul général à Francfort. Avec ses homologues d’Egypte, de Turquie et d’Arabie saoudite, il compose le «quartette islamique» qui s’efforce de mettre un terme à la guerre civile en Syrie. Salehi fait partie de ces rares politiciens iraniens à être rompus aux contacts à l’Ouest autant qu’à l’Est. Il a pris la tête du programme nucléaire iranien en 2009 avant d’être nommé aux Affaires étrangères à fin 2010. On le dit proche de Mahmoud Ahmadinejad.

Ces derniers jours, des tirs syriens ont tué cinq civils dans un village frontière turc et la riposte turque aura coûté au moins trente-quatre morts à l’armée syrienne. La Turquie est membre de l’OTAN, l’Iran est allié à la Syrie.

Monsieur le ministre, on dirait qu’une guerre se prépare à la frontière extérieure de l’OTAN. Quelle est la gravité de la situation?

Nous devons éviter la catastrophe. J’engage les deux parties à la modération. En Syrie, ils sont des milliers à combattre le gouvernement Assad avec les armes les plus modernes. Si, ces prochaines semaines, la Turquie répliquait massivement, cela les arrangerait. Ils excluent toute initiative de paix. Ils cherchent l’escalade.

Vous parlez de l’opposition syrienne armée ou des terroristes du réseau international al-Qaida?

Je ne veux pas ranger les criminels dans un pays précis, une organisation précise. Reste que ceux qui s’infiltrent en Syrie entendent internationaliser le conflit. Cela les arrange que la région soit en flammes.

Mais c’est probablement l’armée syrienne qui a tiré. Condamnezvous la riposte turque?

Tout pays a le droit de se défendre quand il est attaqué. Mais quand, en juin, un avion militaire turc a été abattu par la Syrie, Ankara a évité toute riposte. J’avais alors exprimé ma considération au premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan: c’était digne d’un homme d’Etat. Il faut maintenant garder la mesure, sans quoi nous tombons dans le piège des extrémistes.

 

«L’OTAN NE DOIT PAS COMMETTRE D’ERREUR DE NATURE À AGGRAVER LA SITUATION.»
Ali Akbar Salehi

 

L’OTAN prend le parti de son allié turc. Elle qualifie l’incident d’acte agressif.

Il ne m’appartient pas de donner des conseils à l’alliance militaire occidentale. Mais l’OTAN ne doit pas commettre d’erreur de nature à aggraver la situation.

Par exemple en instaurant une zone tampon et une zone d’exclusion aérienne au nord de la Syrie?

Dans ce cas, l’Occident réagirait de façon aussi erronée qu’en 2011 en Libye. Ce fut une ingérence inadmissible dans les affaires intérieures d’un Etat souverain.

Mais cela a aidé à éviter un massacre à Benghazi et libéré un peuple de son tyran.

Il conviendrait de procéder selon les règles du droit international. La Syrie vit une crise, quatre ou cinq de ses quatorze provinces connaissent des difficultés. Le gouvernement de Bachar el-Assad a la situation en main.

Vous banalisez les actes d’un régime qui bombarde son peuple.

Ce qui se passe en Syrie est tragique. Les troupes gouvernementales n’en sont pas seules responsables. Assad ne représente pas un danger pour la région, encore moins pour la paix mondiale. Le régime a fait des erreurs: au début, il ne s’agissait que d’appels au changement, à plus de démocratie. Mais ensuite, de plus en plus, le mouvement a été piloté de l’étranger.

Pensez-vous aux Etats-Unis et à Israël? Au Qatar et à l’Arabie saoudite qui arment la résistance et réclament une force arabe d’intervention?

Le but est un changement de régime piloté de l’extérieur. L’expérience avec l’Irak montre que bien des Etats sont prêts à faire flèche de tout bois.

Presque aucun politicien étranger de haut rang n’approche plus Assad. Vous, vous lui avez parlé longuement à Damas il y a quelques semaines.

Je revenais d’une réunion de notre «groupe Syrie» au Caire et je lui ai rapporté ce que nous attendions de lui: des réformes, des aveux d’erreurs, un changement sincère. Il a été d’accord et m’a dit qu’il avait déjà entrepris de mettre en œuvre le changement, qu’il entendait travailler avec une opposition constructive et coopérer avec l’ONU.

Vous y croyez?

J’ai rencontré à Damas un président qui sait parfaitement que la situation est critique. Il n’a pas paru déconnecté mais conscient et combatif. Il s’est dit certain de pouvoir remporter militairement l’affrontement en Syrie. Mais il est réaliste, il sait qu’il ne pourra pas pacifier le pays du jour au lendemain, qu’il restera comme en Irak des poches de résistance.

Les services de renseignement occidentaux pensent que Téhéran livre des armes à Damas et soutient le régime à l’aide de conseillers militaires et même de gardiens de la Révolution.

C’est absurde! La Syrie a une armée de 500 000 hommes, elle n’a pas besoin de nous. Mais c’est vrai qu’avant la crise nous avons vendu des armes à Damas. Dans ce contexte, il est normal que nous envoyions des conseillers militaires. Les sanctions internationales nous ont contraints à développer notre propre industrie d’armement. Elle a beaucoup de succès à l’exportation.

Où se situe pour vous la ligne rouge qu’Assad ne peut franchir? L’usage d’armes chimiques contre l’opposition?

Tout pays qui recourt à des armes de destruction massive contre son propre peuple perd sa légitimité. C’est vrai pour la Syrie, c’est vrai pour nous aussi.

Lors de l’Assemblée générale de l’ONU, le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou vous a aussi tracé une ligne rouge: quand l’Iran possédera assez d’uranium enrichi pour fabriquer une bombe atomique, il faudra l’attaquer.

J’ai trouvé son intervention bizarre. Si les Israéliens avaient voulu et pu nous attaquer, ils l’auraient fait depuis longtemps. En 1981, ils ont détruit un réacteur irakien sans avertissement. Mais nous, ils nous menacent depuis des années, en toute occasion, publiquement. Nous savons ce qui se passera s’ils attaquent. Nous ne voulons pas la guerre, mais nous nous défendrons. L’agresseur paiera un prix élevé.

Bien des diplomates européens pensent qu’avec le nucléaire l’Iran joue la montre. Le 15 octobre, l’UE entend durcir encore ses sanctions.

Ne dramatisons pas. Les sanctions créent de l’inconfort. Nous vivons depuis plus de trente ans avec des mesures de boycott qui, au final, nous ont rendus indépendants et forts. La société iranienne est habituée aux difficultés, sans doute plus que la Grèce et l’Espagne. Nous pouvons compter sur la patience de notre peuple. Et vous, en Europe?

 

 

PROFIL - ALI AKBAR SALEHI

Né en 1949 à Karbala, en Irak, titulaire d’un doctorat du prestigieux MIT de Cambridge (Massachusetts), Ali Akbar Salehi a été ambassadeur d’Iran à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) avant d’être nommé le 13 décembre 2010 ministre des Affaires étrangères, après le limogeage sans commentaire de Manouchehr Mottaki. On le dit pragmatique, réaliste, partisan d’une solution négociée, dans le différend nucléaire qui oppose l’Iran à l’Occident.

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