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Alice ramène la paix au Pays des Merveilles
Tim Burton adapte le livre qui a déterminé sa bizarrerie. Mais en tirant du poème de Lewis Carroll un produit hollywoodien trop calibré, il déçoit.
Lewis Carroll emmène le lecteur dans la géométrie du rêve, cultive les paradoxes, démantibule le langage et, sous des oripeaux de nursery rhymes, conteste la logique adulte et l’ordre social. Mais, Alice au Pays des Merveilles, texte fondateur du nonsense britannique, est dénué d’intrigue.
Les décideurs hollywoodiens se sont crus malins de suppléer à cette carence par un scénario d’un manichéisme irréprochable: dix ans après son escapade de l’autre côté du miroir, Alice est rappelée sous les crapauds. Destinée à épouser un lord ennuyeux, la jeune femme s’éclipse de la garden party. Elle suit un lapin blanc en redingote, toujours pressé par le temps, dégringole au fond du terrier, ô éternel recommencement. Dévasté par les armées de la Reine rouge, calciné par le feu du Jabberwocky, le Pays des Merveilles a besoin d’un chef de guerre, d’une Jeanne d’Arc. Esthétiquement splendide (mention spéciale au costumier), cette relecture mêle les visions gothiques de Tim Burton aux inventions d’illustrateurs merveilleux comme John Tenniel ou Arthur Rackham: arbres torsadés, glaïeuls zinzins, champignons vomblés... Le film pose deux questions intéressantes rappelant la tournure d’esprit de Lewis Carroll. La première concerne le libre arbitre du rêveur: Alice est-elle la maîtresse de son propre rêve? La seconde, la dialectique des tyrans: vautil mieux inspirer l’effroi ou l’amour?
Sinon, après La planète des singes, Charlie et la chocolaterie et Sweeney Todd, Tim Burton confirme une inquiétante normalisation de son imaginaire. Cette Alice contreattaque concentre les références rabâchées de la Faërie anglo-saxonne. Alice doit récupérer une épée comme Arthur. Le pays de la Reine rouge est aussi lugubre que le Mordor de Tolkien, celui de la Reine blanche riant comme Rivendell. Quant au combat entre Alice et le Jabberwocky, il évoque celui de Gandalf et du Balrog… Les commodités du morphing, l’abus d’images de synthèse (les gardes royales ne sont plus composées de quarante cartes à jouer mais de légions de robots plats) épuisent le spectateur, de même que la musique de Danny Elfman, de plus en plus lourd. Quant au 3D, il continue à décevoir. Si l’on baisse la tête pour éviter une assiette lancée par le Lièvre de Mars, on regrette la pénombre baignant l’ensemble des images.
Les vergons ne bourniflent plus. Le plus exaspérant dans le processus d’hollywoodisation est le recadrage idéologique des personnages. Les lunatiques sont promus résistants. Chapelier fou, Lièvre de Mars, Tweedledum et Tweedledee, tous unis sous la bannière de la Reine blanche, contre les forces du mal. Les créatures que Lewis Carroll évoque d’un néologisme sont ravalées au rang de monstres pour heroic fantasy. Le Jabberwocky ressemble à n’importe quel dragon. Et, bien peu frumieux, le Bandersnatch évoque un ouargue rondouillard à l’œil triste. Préfigurant le chat de Schrödinger, concentrant en son incertaine présence tous les mystères inhérents à la gent féline, le chat de Cheshire, au sourire aussi fameux que celui de la Joconde, devient un bon pote, surnommé Ches. Il ressemble à Garfield en vert. On est bien loin de la remarque d’Alice qui s’étonne d’avoir «souvent vu un chat sans un sourire mais jamais un sourire sans un chat».
«Imaginer six choses impossibles avant le petit-déjeuner.» Le mantra d’Alice s’assimile en fin de compte à des préceptes de management, et la morale du film s’avère nauséabonde. Revenue de ce côté-ci de l’Angleterre victorienne, la jeune femme a l’idée de faire du business avec la Chine. Le stage au Wonderland fera une ligne sur le CV de l’executive woman. Qu’arrive-t-il à l’auteur de Batman, de Mars Attacks!, au subversif Tim Burton? C’est triste de voir un gremlin rentrer dans le rang.
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