Pour une fois, le «Deed of gifts» était clair: pas de régate en hiver dans l’hémisphère nord. Mais la Cour de New York en a décidé autrement. Et condamné les multicoques titanesques d’Ernesto Bertarelli et de Larry Ellison à dériver sur la Méditerranée selon les caprices de la météo.
Lundi, premier jour de cette 33e Coupe de l’America, le ballet a duré près de cinq heures, avant que le Comité de course se décide à annuler la régate, la faute à un vent froid qui rendait instable les conditions météorologiques. Seule consolation pour le millier de spectateurs attroupés dans le port, ils ont pu pour la première fois contempler les bateaux d’Alinghi et d’Oracle sur un même plan d’eau. De quoi alimenter leur ferveur, mais sans plus.
Ambiance bon enfant. Sur le port de Valence, fanatiques de voile et aficionados d’Alinghi se côtoient dans une ambiance bon enfant, mais un peu molle. Côté suisse, une odeur de fondue flotte dans l’air – un stand tenu par un groupe de Vaudois – tandis que résonnent les cloches de quelques supporters. Venus du petit village de Nusshof près de Bâle, Niggi Lang et Karin Schweizer sont devant la base du Défi suisse depuis 6 heures du matin, bien décidés à encourager leur équipe. Les déboires juridiques des derniers mois ne les ont pas refroidis. Ils étaient déjà à Valence pour l’édition 2007 et étaient même prêts à faire le voyage à Ras al-Khaimah, premier lieu choisi par Alinghi pour défendre son titre. «D’ailleurs, pour la cérémonie d’ouverture de dimanche, nous étions déguisés en émirs aux couleurs de la Suisse.» Un déguisement qui ne déparait pas dans une partie officielle marquée par une démonstration de capoeira à l’ombre d’un petit Cervin en carton…
Moins rigolards, un groupe d’Australiens avinés insultent copieusement Alinghi 5 depuis la plage. Pour eux, le salut de la Coupe de l’America passe par la victoire d’Oracle, dont la barre est tenue par leur compatriote James Spithill. «Les Suisses ont un superbateau, reconnaissentils toutefois. Mais nous ne voulons pas que Bertarelli l’emporte, surtout pas avec Brad Butterworth.» Et de mimer un tranchage de gorge en règle pour le skipper néo-zélandais, véritable traître à la patrie.
Reste que ces quelques effusions partisanes sont bien en deçà de l’incroyable engouement populaire de 2007, qui avait vu près de 6 millions de spectateurs défiler à Valence. La ville espagnole s’en est pourtant bien tiré, mettant sur pied cette 33e édition de la Coupe de l’America en un mois à peine. «La décision de la Cour de New York est tombée le 15 décembre, mais l’accord entre l’America’s Cup Management (ACM) et le Consorcio Valencia n’a été finalisé que le 13 janvier», rappelle Michel Hodara, directeur général d’ACM.
«Coût raisonnable». En quatre semaines, le port a été rafraîchi, les retransmissions télévisées assurées et les régates organisées. Le tout pour un budget de 7,878 millions d’euros, couvert par les sponsors, mais surtout par la ville et la région. «Un coût très raisonnable par rapport à d’autres grands événements sportifs», précise Jorge Gisbert, directeur général du Consorcio Valencia, quand on lui rappelle que l’Espagne est l’un des pays européens les plus touchés par la crise.
En attendant qu’Eole daigne offrir de bonnes conditions de course, tout est mis en œuvre pour relancer l’intérêt du grand public. De YouTube à Twitter, équipes et organisateurs communiquent au maximum sur le net et les régates seront diffusées gratuitement sur le site de l’America’s Cup. Surtout, Larry Ellison et Ernesto Bertarelli n’hésitent pas à faire le spectacle face aux médias, histoire de rappeler que le temps de la course est venu. Le premier improvise une séance de dédicace pour deux gamins devant les caméras de sa propre télévision, tandis que le second mime une régate avec deux tasses de café et des sachets de sucre, devant quelques journalistes suisses. Tant que le vent n’aura pas changé ses manières, on devra se contenter de cette course-là. Pas sûr que cela suffise à retenir les spectateurs à Valence jusqu’au bout de la compétition.
NILS FREI, ALINGHI 5 «Sur le bateau, c’est une journée d’attente active.»
Age: 37 ans Origine: Bienne Equipe: Alinghi 5
Poste: Régleur des voiles
«Dimanche, à 24 heures du départ, je ressentais plus d’enthousiasme que de tension. Bien sûr, il restait des inconnues quant au potentiel de chaque bateau, mais je me réjouissais surtout de pouvoir enfin naviguer sur ces embarcations uniques. La vitesse n’est pas le seul critère à prendre en compte. Alinghi 5 et Oracle sont des Formules 1 des mers. L’aspect stratégique et la fiabilité ont donc une grande importance.
Quant à l’entraînement du jour, il a surtout permis d’effectuer les derniers réglages avant la course. En voile, chaque journée est différente et même en se basant sur les prévisions météorologiques, on peut difficilement anticiper les conditions à venir.
Le matin de la course, on pensait qu’il serait possible de naviguer. Au final, on est donc un peu déçu. Mais d’un autre côté, on sait que dans ce sport il faut être patient, on a l’habitude.
Reste que sur le bateau, ce fut une journée d’attente active. Nous devions constamment être prêts à réagir, selon l’évolution du temps. Il fallait également se protéger du froid, s’hydrater et se nourrir continuellement et profiter des changements météorologiques pour naviguer un peu. Jusqu’au bout, on aurait préféré naviguer, quitte à lancer la course à 15 heures. Mais au final, on était tout de même heureux à notre retour au port en découvrant que le public était présent pour nous accueillir, malgré les sept heures d’attente.
Pour la suite, même si la météo n’est pas très positive, on reste prêts, conscients que tout peut changer très vite.»
JULIEN DI BIASE, BMW ORACLE RACING «Un gros travail de préparation et d’anticipation.»
Age: 31 ans Origine: Commugny (VD) Equipe: BMW Oracle Racing Poste: Responsable logistique
«A la veille de la course, je travaille déjà sur les tâches logistiques qui suivront la régate. Mais comme toute l’équipe, j’éprouve un vrai plaisir, une forme d’impatience, après plus de deux ans de préparation. Bien sûr, on aurait encore envie de fignoler, mais je crois que c’est comme avant un examen. On peut toujours réviser plus, à un moment il faut se lancer et aller chercher le résultat!
Dès dimanche soir, notre équipe météo nous a informés que le départ de la course pourrait être repoussé, voire annulé. On a donc mobilisé les navigants le plus tard possible, afin qu’ils aient le maximum de forces pour cette longue journée. Pour les autres membres de l’équipe, le réveil a sonné à 3 heures du matin, afin que le bateau soit prêt pour quitter le quai à 7 heures. Au niveau logistique, c’est un gros travail de préparation et d’anticipation. Il faut prévoir des habits chauds et de la nourriture pour la septantaine de personnes qui opèrent sur l’eau et soutiennent le bateau. Pour chaque type de condition, on a aussi des voiles, du matériel de rechange et des outils particuliers qui partent sur l’eau.
Malgré l’annulation de la régate, je crois que les gars ont préféré attendre sur l’eau que sur la terre ferme. C’est un moyen de faire baisser la pression accumulée ces derniers mois et de se mettre réellement dedans. Pour les jours à venir, la météo semble particulièrement capricieuse. Ce qui laisse planer l’incertitude sur la tenue des prochaines régates. Et nous empêche de nous entraîner comme on le désirerait. Car on ne peut pas se permettre de casser quelque chose à la veille d’une course.»
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