REBELLES SYRIENS
«Allons mourir»

Par Christoph Reuter - Mis en ligne le 26.07.2012 à 11:01

Affrontements. C’est la lutte finale. Bachar el-Assad tente avec toute sa puissance de feu d’écraser ses adversaires dans les villes du centre du pays. Mais il ne peut que détruire, il ne peut plus l’emporter. Reportage sur les pas de l’Armée syrienne libre.

Tout est silencieux. On n’entend pas un grillon, pas un oiseau, seulement le bruissement des feuilles dans le vent. Parfois le claquement d’une tôle déchiquetée. Mais pas une voix, pas le bruit familier des voitures, pas la rumeur habituelle d’une ville. Jusqu’à ce qu’un bourdonnement aigu se fasse entendre et que résonne dans toute la ville le tonnerre d’une déflagration dont l’onde de choc fait trembler le sol à 500 mètres à la ronde: 20 fois, 150 fois, 500 fois par jour. C’est chaque fois un quintal d’acier et d’explosif qui transperce les murs et détruit les maisons, dispersant ses éclats qui lacèrent toute forme de vie alentour.Nous sommes à Rastan. Naguère une jolie ville de 55000 habitants, au centre du pays, dans les collines, près d’une retenue d’eau, à mi-chemin entre Homs et Hama. Aujourd’hui l’enfer, attaqué de toutes parts par les chars, les mortiers et les lance-roquettes. Les routes d’accès sont bouclées, les mosquées sont criblées d’impacts, les avenues ne sont que champs de ruines. La grande boulangerie qui approvisionnait toute la ville a été détruite il y a des mois déjà à la grenade, les deux châteaux d’eau démolis par les tirs qui, la semaine dernière, ont aussi enflammé le dernier grand entrepôt de vivres.


L’épicentre de la révolte. Nul n’aurait prédit qu’un jour Rastan deviendrait l’épicentre de la révolte contre la dictature des Assad. Rastan, justement, ville d’origine de Mustafa Tlass, pendant trente-deux ans ministre de la Défense, et qui abritait l’école de cadres des officiers sunnites. Près d’un cinquième de l’ensemble du corps des officiers est passé par Rastan. Pas les plus hauts gradés, mais beaucoup.Quand on comprend Rastan, on comprend aussi pourquoi la révolution ne cesse de dévorer du terrain à travers le pays. Ici aussi, au début, il y eut de petites manifestations pacifiques. Ici aussi, les manifestants ont été d’abord matraqués, puis tirés comme des lapins. Mais ici les habitants se sont défendus beaucoup plus vite qu’ailleurs. Ce sont de jeunes officiers, les enfants de Rastan, qui ont lancé les premiers la lutte armée contre le régime.

Bravade. Dans cet enfer survivent toujours de 3000 à 5000 habitants. Tous les autres sont morts ou en fuite. Mais depuis que même les faubourgs sont bombardés, que des habitants sont tout simplement abattus aux check-points de l’armée, il règne ici une atmosphère de mort. Parmi les survivants, beaucoup résistent par bravade, assis sur leur chaise devant la maison, disant que rien ni personne ne les en chassera. D’autres sont paralysés par la peur, refusant de bouger d’un mètre, quel que soit le danger.C’est de la folie de rester. Mais l’autre folie, celle d’un régime qui fait la guerre à ses propres villes, se propage à toute la Syrie. Cela a commencé par Homs et Rastan. Chaque fois que les troupes au sol d’Assad rencontrent trop de résistance, des quartiers, des villages sont bombardés à l’artillerie lourde ou du ciel. Chaque fois, des cohortes de réfugiés errent sans espoir de trouver un abri sûr.La tension est terrible en Syrie. Il y a quelques jours encore, le régime maîtrisait encore presque tout le pays – en tout cas il pouvait frapper partout où il le voulait. Désormais, on a le sentiment que la moindre anicroche pourrait conduire à son effondrement, tant il est évident que rien n’arrêtera la révolte. 

L’attentat. Mercredi 18 juillet, il y eut cette explosion dans l’immeuble de la Sécurité nationale, dans le quartier ultra-protégé de Maliki où même la famille Assad résidait. Pas beaucoup d’explosif, non, mais bien placé puisque les stratèges chargés d’écraser la révolution ont péri: Assef Chawkat, beau-frère du président et principal chef militaire du pays, le ministre de la Défense (chrétien) Daoud Rajha, le chef de la cellule de crise Hassan Turkmani. Blessés, le ministre de l’Intérieur Mohammad Ibrahim al-Chaar et le chef de la Sécurité nationale Hicham Ikhtiar. Quelques heures plus tard, le groupuscule islamiste Liwa al-Islam (bataillon de l’Islam) revendiquait l’attentat, tandis que le régime prétendait qu’il était l’œuvre d’un garde du corps qui se serait fait exploser. Selon un expert, il ne s’est pas agi d’un attentat suicide sunnite mais de l’acte d’un ouvrier chrétien qui aurait placé l’explosif au bon endroit. Il était bien dans les habitudes de la dynastie Assad de se fier aux Alaouites et aux chrétiens plus qu’aux sunnites. Il y a quelques mois, des réparations s’étaient avérées nécessaires dans le faux plafond de la petite salle de conférence (4 mètres sur 5) où l’état-major de crise se rencontrait. «Quand l’ouvrier a été chargé du travail, raconte notre informateur, il est entré en relation avec Liwa al-Islam », qui entretient des contacts avec l’Armée syrienne libre, l’ASL. Il aurait placé l’explosif entre les câbles du plafond. Un autre informateur au sein même du Conseil de sécurité syrien aurait renseigné le groupuscule islamiste sur les dates de réunion de la cellule de crise. Quelques heures après l’attentat, l’ouvrier chrétien aurait déjà réussi à quitter le pays.

Concentration sur Damas. Les jours qui suivent, Bachar el-Assad entreprend de déployer dans sa propre capitale des blindés, des lance-roquettes et des hélicoptères. L’armée reçoit l’ordre de se retirer des faubourgs d’Irbin et Harasta, ce qui, dans d’autres villes, était le prélude à des bombardements impitoyables. A Damas et dans le centre du pays, le régime semble encore tenir plus ou moins. En revanche, sa présence armée s’effondre aux marches du pays: des troupes ont été ramenées du Golan, à la frontière avec Israël, vers la capitale. Les garnisons de deux grands postes-frontières avec la Turquie ont été aussi rappelées. Le poste-frontière d’Abou Kamal, avec l’Irak, serait aux mains des insurgés. Deux quartiers d’Alep, la deuxième ville du pays, proche de la Turquie, seraient contrôlés par leurs habitants et par l’ASL.

Le cauchemar d’Israël. La dernière phase a débuté. Le régime va s’effondrer. Dans quelques jours, dans quelques semaines. Mais la prophétie d’Abou Bachar, un ancien agent des services secrets de Rastan qui a changé de camp, se réalisera-t-elle? «Avant de couler, ils feront flèche de tout bois.» On pense que la Syrie possède un des plus grands arsenaux d’armes chimiques du monde. Des tonnes de gaz sarin, de gaz moutarde et de gaz VX. Et les missiles pour les répandre à des centaines de kilomètres à la ronde. C’est le cauchemar d’Israël.Pour l’heure, le régime s’emploie à tenir le centre du pays. A Rastan, la semaine dernière, ne subsistait plus qu’un petit dispensaire pour soigner les insurgés blessés, au fond de la cave la plus profonde de la ville. Une rigole de sang y mène tout droit. En bas, sous un néon blafard, les trois derniers médecins de la ville opèrent sans désemparer. Tous les autres sont morts, en fuite ou emmenés par les sbires des services secrets. Des infirmières à foulard sur la tête et long manteau remplissent les seringues, déballent à coup de dents des paquets de gaze stérile, préparent les pinces pour les opérations. Elles ne pleurent pas, elles agissent. Ce sont les hommes qui pleurent, à l’instar de ce vieil infirmier à bout de forces, assis près de la porte, tandis que les sauveteurs apportent un enfant blessé après l’autre. Un adolescent déchiqueté par des éclats de grenade est étendu sur une couverture. Sa mère veut le conforter quand, tout à coup, elle ne tient plus que sa jambe dans les mains et la laisse retomber dans un hurlement d’horreur indicible. 

Katibas. Au milieu de l’enfer, il existe encore un tout autre microcosme qui s’affaire dans les sous-sols des écoles, des permanences du parti ou des villas de Rastan: les katibas, les brigades de l’ASL qui ne sont nulle part aussi bien organisées et aussi nombreuses qu’ici, dans cet ancien haut lieu de formation de l’élite militaire. Leurs membres seraient 2000, dont 130 officiers. Le lieutenant Faïs Abdullah porte désormais une barbe épaisse. Ceux qui veulent combattre avec lui doivent croire en Dieu. Quel Dieu? Peu importe, celui des musulmans, celui des Druzes, celui des chrétiens. Mais ses 70 hommes n’ont guère le temps de prier, ils sont trop occupés à ouvrir leurs comptes Facebook sur le réseau de téléphone satellite. Leur figure tutélaire n’est pas le Prophète mais le héros d’une série télévisée populaire en Turquie, sorte d’avatar de James Bond, qui fait la chasse aux méchants.Depuis des mois, les jeunes officiers se sont mués ici en petits généraux de quartier qui tentent de se faire de la pub sur Facebook et sur YouTube, espérant un passage sur Al Jazeera pour s’attirer la bienveillance de riches Syriens en exil. Parti en Turquie, leur commandant Riad al-Assad n’a pas grand-chose à leur proposer et rien à leur ordonner. Il n’y a guère à redouter que, après la chute du régime, les djihadistes reprennent la main. Il faut craindre davantage une lutte pour le pouvoir des katibas qui, rien qu’à Rastan, sont au nombre de vingt-deux.

 

«La révolution n’est pas un but en soi mais un combat pour nos droits. Nous voulons une démocratie, pas une nouvelle dictature.» 
Abdel Razzak Tlass, lieutenant, un des premiers officiers à avoir déserté

 

L’homme le plus recherché. L’ancien homme fort du régime Mustafa Tlass n’a pas seulement encaissé le choc de voir son fils, le général Manaf Tlass, faire défection et rejoindre la France, il avait aussi dû affronter le fait que c’est encore un membre de sa famille, le lieutenant Abdel Razzak Tlass, qui a été l’un des premiers à lancer la lutte armée contre le régime. Sa brigade Farouk serait la plus grande de Syrie avec 7000 hommes. Tout le monde le connaît, nul ne sait où il est. On le croit à Homs ou à Talbisseh, en réalité il se cache dans une maison de Rastan à 100 mètres à peine d’une position de blindés de l’armée. «Personne ne pensera me trouver ici», dit l’homme le plus recherché du pays. Pour lui, ça ne durera plus que quelques semaines. Et après? Retournera-t-il comme lieutenant dans la nouvelle armée? Il sourit: «J’irai là où les gens voudront de moi. La révolution, dit-il, n’est pas un but en soi mais un combat pour nos droits. Nous voulons une démocratie, pas une nouvelle dictature.»La semaine dernière, dans les ruines de Saan, un village voisin, des hommes de l’ASL regardent tour à tour la colonne de fumée noire qui s’étend sur Rastan, puis le drone ronronnant au-dessus de leurs têtes, puis l’hélicoptère qui, de loin, leur tire déjà dessus. Ils chargent quelques bazookas, une mitrailleuse et des munitions sur le pont de deux pick-up. L’un d’eux dit «Bidna namut!» (Allons mourir). Et ils démarrent en trombe vers la colonne de fumée.


LIGNE DE FRONT

Combats à Alep, Homs... Calme à Damas

L’armée syrienne semble avoir repris, lundi 23 juillet, le contrôle de la plus grande partie de Damas, à l’issue d’une semaine de violents combats, les rebelles se cantonnant désormais à une stratégie de harcèlement, a-t-on appris du côté des opposants de l’intérieur et des autorités. En revanche, les combats font rage à Homs, à Rastan ou encore à Alep, dont des pans entiers sont contrôlés par l’Armée syrienne libre (ASL). Le régime a perdu le contrôle d’une partie du nord du pays. 

État Kurde en construction?

Un embryon d’Etat kurde est-il en train de naître dans le nord-est de la Syrie? Des miliciens kurdes affiliés au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui inquiète tant les Turcs, ont en tout cas pris possession de plusieurs villes de la région sans tirer un coup de feu, les troupes régulières s’étant retirées. La Turquie a, quant à elle, renforcé son dispositif le long de sa frontière avec la Syrie en déplaçant des batteries de missiles sol-air. 

La menace des Armes chimiques

Le régime syrien laisse entendre qu’il pourrait recourir à ces armes en cas d’agression extérieure. Les stocks accumulés comprendraient des produits comme le gaz moutarde, largement utilisé durant la Première Guerre mondiale, mais aussi du gaz sarin et du VX, un gaz innervant mortel. 

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