Confortablement installé dans un fauteuil, les jambes allongées sur un coussin, Hans* couvre une feuille de papier de sa signature. Penchée sur son épaule, Nui, une jeune Thaïlandaise, guide avec patience ses gestes et l’aide, lorsqu’il a un moment d’absence, à reprendre sa tâche. «Il écrit tous les jours», commente-telle, en lui caressant tendrement le bras.
Lorsque cet Allemand de 76 ans, atteint de la maladie d’Alzheimer, est arrivé il y a cinq ans à Baan Kamlangchay, il pouvait encore rire et chanter avec Nui. Depuis, son état s’est aggravé; il ne parle plus et tient à peine sur ses jambes, mais il peut compter sur son aide-soignante qui est toujours à ses côtés.
Hans, Gunther, François, Ilse, Magda et les autres: ils sont une douzaine d’Européens – germanophones pour la plupart – à vivre à Faham, un petit village paisible situé non loin de Chiang Mai, dans le nord de la Thaïlande. C’est là que le Bernois Martin Woodtli a créé en 2003 un centre accueillant des personnes souffrant de la maladie d’Alzheimer et autres démences, Baan Kamlangchay (qu’il traduit par «maison où l’on prend soin avec cœur»).
Nouvel eldorado. La Thaïlande, son climat et ses prix bas, attire un nombre toujours plus grand de retraités qui peuvent y vivre agréablement, même avec une pension relativement modeste. Mais elle pourrait aussi devenir un eldorado pour les person démentines souffrant de démences qui, bien plus que de traitements médicaux, ont besoin d’être entourées, aidées et stimulées et qui peuvent trouver au pays du sourire de quoi satisfaire ces besoins.
C’est d’ailleurs ce qui a attiré Martin Woodtli à Chiang Mai. Sa mère souffrait de la maladie d’Alzheimer et, lorsque son état s’est dégradé, il n’arrivait plus à s’en occuper seul. Pourtant, il n’avait pas envie de la placer dans un centre en Suisse, car il estimait que «la qualité de la vie n’y est pas excellente».
Ce psychothérapeute qui avait travaillé pendant plusieurs années en Thaïlande pour Médecins sans frontières a donc décidé d’y retourner avec sa mère. «Je suis parti pour un mois, en me disant: si c’est possible, je reste.» Il s’est assuré des services de trois personnes pour prendre soin de la malade et, l’expérience s’étant révélée largement concluante, il n’est plus jamais reparti.
Mieux encore, plutôt que d’aller travailler pour une ONG comme il en avait d’abord eu l’intention, il a décidé de «faire profiter d’autres personnes de son expérience». Il a donc fondé Baan Kamlangchay.
Il s’est d’abord installé avec sa mère dans une maison à Faham, puis en a loué ou acheté cinq autres dans le village pour accueillir ses «pensionnaires» – Martin Woodtli se refuse à parler de patients, car il souhaite que ses hôtes se sentent chez lui «en vacances de longue durée».
Il dispose actuellement de six maisons réparties dans le village. Dans la plus grande, qu’il habite avec sa femme thaïlandaise Nit, la fille de celle-ci et leur fils, les pensionnaires se rassempersonblent tous les jours pour prendre leur petit-déjeuner et leur repas de midi.
Les uns après les autres, on les voit arriver, à pied ou en chaise roulante, chacun accompagné de son aide-soignante qui l’installe à l’une des tables disposées sous la tonnelle parmi les plantes tropicales et porte la nourriture à sa bouche. Puis, toujours accompagnés et soutenus, ils repartent dans leur maison qu’ils sont deux à occuper.
Ils y disposent de tout le confort: un salon, une salle de bains, une cuisine, mais aussi une chambre individuelle avec, pour certains, un lit médicalisé; sans compter une femme de ménage qui s’occupe de l’entretien.
Médicalement parlant, ils sont bien suivis. Ils reçoivent une fois par mois la visite d’un médecin et, en cas de problème, ils sont conduits dans l’un des nombreux hôpitaux privés des environs. En outre, «des spécialistes, suisses ou allemands, de la prise en charge des malades d’Alzheimer viennent régulièrement ici pour nous donner des conseils», précise le directeur de l’institution.
Vingt-quatre heures sur vingt- quatre. Mais l’essentiel, pour ces malades souffrant de démences et qui sont presque tous totalement dépendants, c’est de ne jamais rester seuls. Chacun dispose de trois personnes, toujours les mêmes, qui se relaient à ses côtés et dorment dans sa chambre la nuit de manière à veiller sur lui vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Il ne s’agit pas uniquement d’une simple surveillance. Il faut voir la sollicitude avec laquelle Cutjay met un coussin sur les genoux de Gunther pour qu’il ne se brûle pas avec sa tasse de thé, lui parle à l’oreille et tente de l’intéresser à son environnement, même si, dit-elle, «lui ne parle pas beaucoup», ou être témoin de la façon dont May serre affectueusement la main du Genevois François et lui balance le bras pour le faire sourire. Plus que des aides-soignantes, leur comportement évoque la complicité de jeunes femmes et de leurs grands-pères.
«Les Thaïlandais n’ont pas la même attitude que les Européens vis-à-vis des gens âgés, commente Martin Woodtli. Ils ont pour eux un grand respect et, dans la tradition bouddhiste, s’occuper des aînés est un devoir sacré qui vous permet de gagner un certain mérite.» Ce n’est pas May, Nui et Lek qui le démentiront. Lorsqu’on demande à ces femmes, que plusieurs centaines de kilomètres séparent souvent de leur famille – et de leurs enfants – si elles aiment travailler à Baan Kamlangchay, elles rient, tant la question leur paraît incongrue, et s’exclament en chœur: «Oui!» «Ici, précise Nui, ce n’est pas un travail. C’est comme si on était à la maison.»
Quant aux pensionnaires, ceux qui arrivent encore à s’exprimer se disent satisfaits de leur séjour. «Je suis très bien ici, souligne Raimond, originaire de Saint-Moritz. Elle s’occupe très bien de moi, dit-il en regardant son aide-soignante qui lui prépare des fruits. Et je mange chez lui», ajoutet-il en parlant de Martin Woodtli.
Cet amateur de spaghettis bolognaise est tout joyeux à l’idée qu’aujourd’hui, comme tous les samedis soir, un chauffeur le conduira, avec deux ou trois autres pensionnaires, dans un restaurant italien et, demain, il participera à l’excursion prévue dans un parc, à quelques kilomètres de Faham.
Magda, qui feuillette un magazine, affiche le même contentement. Elle aussi apprécie la nourriture, elle supporte bien le climat et son Allemagne natale ne lui manque pas du tout. Elle ne sait plus très bien depuis combien de temps elle est là, mais elle évoque son arrivée en Thaïlande comme «une seconde naissance».
Autant, sinon plus que les tarifs bas – un séjour de longue durée dans le centre coûte 3000 à 3500 francs par mois contre plus de 4500 dans un EMS du canton de Vaud par exemple – c’est cette qualité de vie qui incite les familles à envoyer leur malade en Asie du Sud-Est.
Certes, Chiang Mai est bien loin de Berne ou de Berlin et, même si les proches disposent dans chaque maison d’une chambre d’amis prête à les accueillir, cet éloignement peut leur poser problème. Martin Woodtli ne le nie pas, mais, constatet- il, «ce n’est pas facile non plus d’avoir son mari ou sa mère dans un EMS en Suisse ou en Allemagne. Pour certaines personnes, venir en Thaïlande peut être une bonne solution, surtout s’il s’agit de gens qui avaient déjà voyagé.»
Quoi qu’il en soit, Baan Kamlangchay ne désemplit pas et son fondateur compte développer peu à peu ses activités. Non loin de chez lui, il est en train d’aménager un parc avec un pavillon et une piscine à l’attention de ses hôtes. Il envisage par ailleurs d’accueillir des pensionnaires pour des séjours de courte durée: «Un mois ou deux, le temps pour leur entourage de souffler un peu et de prendre des vacances.» Tout en sachant leur proche entre de bonnes mains.
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