C’est assurément un ami de la Suisse qui s’en va, même si certains sont heureux de le voir regagner Bruxelles. La Confédération perd en l’ambassadeur de l’Union européenne (UE) Michael Reiterer un excellent connaisseur de ses particularismes, souvent bien disposé envers elle, malgré sa mission – probablement impossible – de faire comprendre l’Europe à un pays d’eurosceptiques. Ce Tyrolien de 57 ans a atteint son but de pratiquer une «diplomatie publique», mais il quitte Berne alors que le bilatéralisme est en panne.
Michael Reiterer, c’est tout sauf l’archétype de l’eurocrate coupé du peuple, imposant ses directives du haut d’une tour d’ivoire. Au début de 2007, il est arrivé à Berne dans une résidence vide, disposant d’un homme à tout faire et d’une carte de crédit pour acheter quelques meubles, vite épuisée d’ailleurs. Cinq ans plus tard, il quitte une équipe de dix collaborateurs installée au 5e étage de la Bundesgasse 18. Un siège bien modeste pour un ambassadeur qui voyage parfois en deuxième classe avec son abonnement demi-tarif des CFF!
Selon plusieurs témoignages, Michael Reiterer aurait montré deux visages durant son mandat: au départ, celui d’un ambassadeur aimant la Suisse et bienveillant, dont le conseiller fédéral Pascal Couchepinloue «le charme, la classe et l’intelligence» (L’Hebdo du 30 avril 2008). Puis celui d’un diplomate «intransigeant, estimant qu’il ne faut plus faire de cadeaux à la Suisse», selon un négociateur helvétique. Soudain, le courant n’a plus passé entre la cheffe des Affaires étrangères Micheline Calmy-Rey et l’ambassadeur.
La césure remonte sans doute au mois de décembre 2008, lorsque le Conseil des ministres indique qu’il faut réformer la voie bilatérale, beaucoup trop lente et compliquée. La Suisse diplomatique ignore complètement cet avertissement, que Bruxelles répète en 2010 en élevant le ton. Berne s’accroche à sa bonne vieille voie bilatérale et à ses accords statiques, estimant que «ce qui a marché vingt fois doit bien fonctionner une 21e fois».
Mais l’Europe a changé dans les années 2000: elle a adopté son traité de Lisbonne et une politique de bon voisinage avec les pays tiers qui favorisera l’accès au marché intérieur de ces derniers. Fini, le statut privilégié accordé à la Suisse par le bilatéralisme et les 120 accords qui en ont découlé. Cent fois, mille fois peut-être, Michael Reiterer a martelé ce message, sur le ton d’une impatience grandissante ressentie à Bruxelles.
La semaine dernière encore, les ministres des Finances des 27 ont menacé la Suisse de mesures de rétorsion si celle-ci ne se pliait pas à son «code de conduite» dans les six mois.
Dans leur viseur: les cantons qui pratiquent l’exonération fiscale pour attirer des entreprises étrangères, ce que Bruxelles considère comme des «aides d’Etat dommageables pour la concurrence». Alors que l’UE met plus que jamais la Suisse sous pression, Michael Reiterer livre ses dernières impressions.
L’eurozone est en crise et le Suisse moyen se réjouit que notre pays ne soit pas dans l’UE. Que pensez-vous de cette «Schadenfreude»?
C’est vrai que, aujourd’hui, nous traversons une crise. Mais il faut toujours garder à l’esprit l’ensemble des soixante ans d’histoire de l’Union européenne, dont le bilan reste étonnamment positif. Nous avons construit l’Europe des 27 membres. Nous en avons agrandi l’espace démocratique et réalisé le grand marché intérieur. L’Europe est la plus grande économie du monde, ce dont tout le monde profite, y compris la Suisse. Même si vous n’êtes pas membre de l’UE, vous souffrez aussi en raison de son franc fort.
L’UE donne l’impression d’être totalement sous la domination du couple franco-allemand, ce qui est une image dévastatrice dans les autres pays.
Ce n’est pas une domination: toutes les décisions doivent être prises à 17 au sein de la zone euro et à 27 au sein de l’UE. N’oublions pas que nous sommes dans une situation exceptionnelle pour laquelle il n’existe pas de recette éprouvée. Nous avons réagi vite, d’autant plus que nous ne sommes pas les Etats-Unis d’Europe.
Cette crise peut-elle aussi être une chance pour l’UE?
Cette crise a déjà transformé l’UE. Nous avons pris des décisions sur des thèmes qui étaient encore tabous tout récemment. Prenez la taxe sur les transactions financières. Si vous l’aviez proposée voici un an, on vous aurait conseillé d’aller voir un psychiatre. La surveillance des budgets nationaux assortie de sanctions est aussi nouvelle. C’est la preuve que nos institutions fonctionnent.
«VOUS LES SUISSES, AVEZ-VOUS CONSULTÉ LE PEUPLE SUR LE SAUVETAGE D’UBS PAR L’ÉTAT?»
Michael Reiterer, ambassadeur de l’UE à Berne
Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ne méprisent-ils pas la démocratie directe lorsqu’ils tancent Georges Papandréou pour avoir voulu consulter son peuple?
Non! Le Conseil européen était tombé d’accord avec les Grecs sur une solution qui leur convenait. Nous n’avons rien contre la démocratie directe, mais pas sous la forme d’une action surprise dans un tel cas d’urgence. Vous, les Suisses, avez connu une situation similaire lors du sauvetage d’UBS par l’Etat. Avez-vous eu le temps de consulter le peuple?
Le peuple suisse ignore que le bilatéralisme est en panne. Le Conseil fédéral manque-t-il de courage en n’osant pas l’avouer?
Depuis cinq ans environ, nous attirons l’attention des Suisses sur les problèmes du bilatéralisme. Le Conseil de l’UE l’a dit clairement en 2008, puis le Parlement et la Commission en 2010. C’est aux autorités suisses d’informer le peuple, pas à nous. Désormais, les élections sont passées. Le débat public peut reprendre.
Qu’est-ce qui vous dérange dans la voie bilatérale?
C’est une mécanique trop statique, qui ne répond pas à l’exigence du marché intérieur d’appliquer partout les mêmes règles. La Suisse adopte souvent le droit européen avec beaucoup de retard, jusqu’à six ans par exemple dans la reconnaissance mutuelle des diplômes! Il n’y a pas de surveillance pour une application uniforme des traités et d’instance indépendante pour la solution des litiges. La Suisse a bénéficié jusqu’à présent d’un statut privilégié par rapport à d’autres pays tiers. Si nous ne dynamisons pas le bilatéralisme, cet avantage disparaîtra à terme.
L’Asie vous passionne. Parce que c’est là que va se jouer l’avenir du monde alors que l’Europe décline?
Non! Je ne crois pas ceux qui prédisent le déclin inexorable de l’Europe. Nous avons la plus forte économie du monde, une recherche compétitive et un niveau de vie exceptionnel. Même l’euro, si décrié aujourd’hui, est devenu très vite la deuxième monnaie internationale. Les Américains et les Chinois ont une grande partie de leurs réserves en euros. Comme les Suisses, d’ailleurs!
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