L'Hebdo;
2001-05-03 CINÉMA Amélie ou le goût du bonheur
Revenu de Hollywood, Jean-Pierre Jeunet nous offre avec «Le fabuleux destin d'Amélie Poulain» une grosse tranche de joie de vivre.
Antoine Duplan
La vraie valeur des trésors ne s'exprime pas en carats, mais en émotions. Les vrais coffres à trésor ne contiennent pas de pierres précieuses, mais un bout de ficelle, une carte de collection, une figurine de coureur cycliste, un jouet râpé... Seuls les poètes savent exprimer le suc de ces petits riens.
Et Jean-Pierre Jeunet est poète. En guise de coffre à jouets, il a une boîte à idées. Elle contenait «un milliard d'idées». A savoir «des anecdotes, des faits divers, des rumeurs, des j'aime ou j'aime pas, des images de TV qui nous trottent dans la tête... Que des idées qui provoquent chez les gens un sourire lorsqu'on les évoque.» Comme l'histoire du cheval évadé qui se mêle au peloton du Tour de France, l'histoire du nain de jardin qui fait le tour du monde ou l'histoire du garçon qui collectionne les photos d'identité ratées... Ces récits, ces légendes urbaines, ces réminiscences constituent l'étoffe du «Fabuleux destin d'Amélie Poulain». Un film beau comme une tarte aux fraises, comme un bouquet de pivoines, comme le sourire du marsupilami...
Il y a dix ans, Jean-Pierre Jeunet impose son génie singulier avec «Delicatessen», une fantaisie co-réalisée en compagnie de Marc Caro qui met en scène les habitants bizarres d'une maison biscornue, plantée dans la banlieue du Paris de Doisneau revu par Trauner et Tardi. En 1995, il pousse à son plus haut point cette esthétique du futur antérieur dans «La cité des enfants perdus», un conte macabre recyclant l'imagerie de Fellini, de Tardi, de «Tintin», du «Brazil» de Terry Gilliam. Cette perle noire vaut à Jeunet son billet pour Hollywood, où il tourne «Alien la résurrection».
Petit Froggy perdu dans la machine à broyer l'originalité, Jeunet parvient à surmonter les handicaps linguistiques et culturels pour faire de cette oeuvre de commande, quatrième opus de la série, non seulement un succès commercial, mais un film personnel, que caractérisent une bonne dose de macabre, une inventivité perpétuelle et un humour irrésistible. Par exemple, un baroudeur du cosmos, un dur de dur qui bastonne l'alien sans frémir, panique devant une petite araignée. On pense forcément à Milou qui terrifie le gorille de «L'île Noire» mais s'enfuit devant un chétif arachnide. «Ah ben oui, tiens? Je n'y avais pas pensé», sourcille Jeunet. Qui confesse une tintinophilie absolue et se trouve sur les rangs des cinéastes susceptibles de porter à l'écran les aventures du petit reporter.
Jeunet aurait pu s'établir à Hollywood, devenir un mercenaire fort prisé, posséder la piscine bleue que l'Amérique conçoit comme l'achèvement ultime d'une carrière de cinéaste. Seulement, il ne sifflait pas sur le chemin qui mène au studio. Alors il est rentré au pays de l'accordéon et du sandwich rillettes pour réaliser sa grande oeuvre, celle qu'il portait en lui depuis toujours: «Le fabuleux destin d'Amélie Poulain».
Incarnée à la perfection par Audrey Tautou, une comédienne de 22 ans que Jeunet a repérée dans «Vénus beauté» et dont il a rehaussé les charmes de brunette en lui sculptant un minois à la Audrey Hepburn, à la MaryLong, Amélie Poulain est une jeune fille qui décide de faire le bonheur des autres, mais connaît plus de mal à faire le sien. Voilà pour l'intrigue, le «thème central sur lequel se greffe le milliard d'idées, comme un puzzle qu'on ferait à l'envers».
Comme Philippe Delerm, Jeunet raffole des premières gorgées de bière et autres petits riens qui font que la vie vaut la peine d'être vécue, comme crever du papier-bulle ou arracher du papier peint. On a tous vu, au pousse-café d'un repas champêtre, le vent s'engouffrer sous la nappe. Jeunet recrée ce souffle de magie. Il rigole: «Les gens des effets spéciaux font la gueule. Pour le refaire, il faut essayer plein de systèmes, avec des ventilateurs. Si c'est mal fait, la poésie peut se casser.»
Voici donc Amélie qui plante une framboise au bout de ses dix doigts, comme des marionnettes gourmandes. Voici le commis de l'épicier qui porte tendrement une endive à son oreille, comme s'il écoutait la mer au creux d'un coquillage. Voici le poisson rouge suicidaire qui saute hors de son bocal. Voici le poinçonneur retraité de la RATP qui fait des trous, des petits trous dans les lauriers du jardin - à défaut de lilas...
Jeunet puise une part de son inspiration dans sa propre enfance. Lorsque la petite Amélie croit avoir provoqué une collision entre deux autos en pressant le déclencheur de son appareil photo, elle rejoue un souvenir personnel: Jean-Pierre, 7 ans, jouait avec ses copains à Nancy. Ils sautaient en bas d'une rampe d'escalier. Au moment où l'un des galopins a touché la sol, le bang d'un avion à réaction a fait trembler la ville. Jeunet a mis ce moment «sidérant» dans sa boîte à idées.
Eternel enfant, Jeunet prétend ignorer la nostalgie. Venu au cinéma par amour du bricolage et de l'imaginaire plus que par cinéphilie, il a toujours l'impression de jouer au meccano, «sauf qu'autrefois il n'y avait pas de journaliste pour me regarder jouer». Il évoque un jouet perdu, un train électrique dont il se souvient de l'odeur, de la consistance, du bruit. «Un jour, j'ai vu le même aux Puces. J'ai hésité à l'acheter... A quoi bon, puisque je l'ai en moi.»
Les couleurs du rêve
Dans «Amélie Poulain», rien n'est laissé au hasard, même les nuages ont des formes de lapin. Chaque couleur est dûment pensée et retravaillée. Chaque objet, du moindre réveille-matin à la butte Montmartre, trouve sa place dans l'esthétique de Jeunet, évocation chatoyante d'un Paris atemporel, flottant quelque part entre Vincente Minnelli et l'art du poulbot - et les valses pour jouets mécaniques de Yann Tiersen renforcent l'impression de rêve. «On a un peu poétisé la réalité, distordu les couleurs. J'aime les univers décalés. Je ne pourrais pas faire une film comme "Erin Brockovich". C'est une superbe histoire, mais elle n'est pas assez décalée.» Une pièce de monnaie à la main, prêt à jouer ses réponses à pile ou face, Jeunet calcule tout, mais laisse toujours une place à la spontanéité. Organisateur de hasard, il adore les théories amusantes du chaos, les enchaînements catastrophiques, les tragédies minuscules de la vie, comme une mouche qui se fait écraser par une voiture ou un spermatozoïde qui décroche le gros lot.
Superbe machine esthétique, «La cité des enfants perdus» donnait l'impression de tourner à vide. Maintenant que Marc Caro est parti de son côté -il prépare l'adaptation cinématographique du «Snark» de Lewis Carroll -, les sentiments ont trouvé leur place, les dialogues étincellent de trouvailles. «Amélie Poulain» nous rend le goût du bonheur, cette émotion suspecte.
On adressera quand même à Jeunet un modeste reproche: l'excessive richesse d'«Amélie». Plongé dans un univers décalé, soumis pendant deux heures au bombardement poétique ininterrompu qu'implique le principe d'«une idée par plan», le spectateur peut avoir la tête qui tourne. Jean-Pierre Jeunet hausse les épaules, sourit: «Apparemment, tous les spectateurs disent qu'ils doivent revoir mon film. Ce n'est pas du tout contrôlé, mais c'est super bien pour les entrées.»
«Le fabuleux destin d'Amélie Poulain». De Jean-Pierre Jeunet. Avec Audrey Tautou, Mathieu Kassovitz. France, 2 h.
AMéLIE POULAIN (Audrey Tautou) rêve sous l'oeil du cochon rose. Pour Jeunet, le moindre réveille-matin doit répondre à des critères esthétiques précis.
Amélie, son papa (Rufus) et le nain du papa.
Amélie dans le train fantôme ou la jeune fille et la mort.
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