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La chronique de Jacques Pilet
Amnésie

Par Jacques Pilet - Mis en ligne le 29.10.2009 à 12:04

Pour dédramatiser un problème récurrent, la recette est simple: l’amnésie. Il suffit d’oublier très vite les couacs, de ne jamais les relier entre eux, sans se poser de questions sur le comment et le pourquoi.
C’est ainsi que la Suisse navigue.
Pour ne pas voir en face le versant inquiétant de sa voie solitaire, elle passe d’une panne à l’autre, la considère à chaque fois comme un cas particulier sans lien avec le précédent. Cela pour éviter la question taboue de notre insularité politique.
Souvenirs. Dans l’affaire dite des fonds en déshérence, la Suisse fut attaquée par les Etats-Unis et les organisation juives avec une violence et une assiduité qui n’avaient jamais atteint ce degré dans les critiques de même nature adressées à d’autres pays européens. Alors que tant d’entre eux ont, dans leur histoire, des zones plutôt sombres au chapitre de leur comportement avec les victimes du nazisme. Pourquoi nous? Maintes raisons sont évoquées. Sauf une: notre isolement. Attaquer la France – pourquoi pas, par exemple, au sujet des appartements des Juifs disparus, si bien récupérés après la guerre – c’eût été ouvrir le conflit avec un membre de l’Union européenne, le pousser à chercher la solidarité de tout le club. Avec la Suisse, pas de risque: personne ne pipe pour l’aider.
On se souvient de l’interminable psychodrame autour du bruit de Kloten et du voisinage allemand. Berne a traité le dossier à l’ancienne. Par des échanges de notes entre ambassades. Par des feux croisés de petites phrases aigrelettes. Par des réunions sans fin. Alors que les ministres des Transports de l’Union, eux, se retrouvent à tout bout de champ autour de la même table, s’installent dans une familiarité qui permet de désamorcer les conflits plus vite, plus simplement. Notre absence de l’Union a évidemment compliqué les choses. Nous nous trompons d’époque et de méthode.

Puis vint la saga autour du secret bancaire. Américains et Européens ont fait gronder le canon contre le bastion helvétique avec une agressivité qui contrastait avec les critiques bien plus modérées adressées au Luxembourg ou à l’Autriche. Sans parler de la Grande-Bretagne qui a droit à tous les égards.
La préférence des Suisses pour des discussions de pays à pays – leur culte du bilatéralisme – se retourne contre eux. Sans défense collective, face aux Américains, les coups font plus mal. Et face aux Européens de l’Union, quand on n’est pas des leurs, les relations peuvent se tendre méchamment. On l’a vu. Jamais un ministre allemand n’aurait eu des mots aussi durs à l’endroit d’un membre: car celui-ci aurait tôt fait de trouver des alliés contre lui autour de la table communautaire. Ces joursci, le ministre italien des Finances, Giulio Tremonti, lâche de vives salves contre la Suisse, déploie des flics espions, dispose des «radars fiscaux» aux portes du Tessin. Jamais un pays de l’UE ne se permettrait de telles méthodes à l’égard d’un partenaire du club. Ou, alors, il se ferait rappeler à la bienséance communautaire. Pourtant, plusieurs de ces pays ne se sont pas privés d’accueillir les évadés de l’impôt. Mais voilà, le linge sale se lave en famille.

La Libye enfin. Avez-vous remarqué le silence des voisins? Pas un mot de sympathie, pas une proposition de soutien. Quel contraste avec la mobilisation qui a finalement permis la libération des infirmières bulgares! Berlusconi, qui se targue d’une grande amitié avec Kadhafi, aurait pu lui toucher deux mots de nos otages. Mais personne ne le lui a demandé. D’ailleurs, les contacts avec lui sont plutôt distants et très épisodiques. Alors que les chefs de gouvernement de l’Union se retrouvent au moins quatre fois par an, tissent entre eux des liens d’une nature différente de ce que connaît la diplomatie suisse. C’est ainsi, entre la poire et le fromage, que s’échangent tuyaux et petits services. Comment ne pas voir que, dans ce cas, il eût été utile de sonner l’alarme devant les ministres des Affaires étrangères de l’Union? Or, nous avons dû laisser notre président et notre ministre en tête-à-tête avec les Libyens. Ils ont dû se sentir bien seuls.
Lorsqu’on demande au vieil Helmut Kohl l’avantage principal d’une adhésion, il répond ceci: «On peut bien vivre en enfant unique. Mais, dans les moments de crise, on est content d’avoir des frères et sœurs. Même si on se chamaille souvent en famille, en avoir une, cela réconforte.»

La préférence des Suisses pour des discussions de pays à pays – leur culte du bilatéralisme – se retourne contre eux.




Tags: Jacques Pilet, amnésie,

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