Couleurs, paysages, corps: l’écriture d’Ananda Devi a faim de sensualité. On peut y lire la trace de ses origines indiennes, et surtout de son enfance sur l’île Maurice, dans les champs de canne à sucre de son père. «Plus que le ciel très bleu, c’est le vert de la canne, avec son chant de sucre et le noir de la pierre extraite des champs qui seront mes couleurs», écrit-elle dans son dernier livre.
Son écriture poétique contraste avec la violence de ses romans, la rage de ses héroïnes: des Mauriciennes broyées par une société machiste mais qui trouvent la force de s’émanciper malgré tout. Au cœur de son œuvre, Les hommes qui me parlent est un miroir où elle se scrute. Celle qui a publié huit romans chez Gallimard et des poèmes (le récent recueil Quand la nuit consent à me parler, aux Editions Bruno Doucey), malmène sa stature d’écrivain.
Comment dire la misère quand on vit depuis vingt ans à Ferney-Voltaire? Celle qui n’a jamais manqué de rien matériellement se demande si elle ne cherche pas «le luxe d’un malheur que l’on se crée pour se sentir honnête et vivant». Et plus loin, s’interpelle: «Que connais-tu du vrai monde? Quand as-tu mis le pied hors de ta bulle?»
La Genève aseptisée. Quelle surprise, après avoir lu cette introspection menée avec une «énergie rageuse», de découvrir une femme timide, à la beauté intacte, qui plus est de la rencontrer dans un bureau aseptisé de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle, au cœur de la Genève internationale.
Ces mêmes quartiers de fonctionnaires décrits par Albert Cohen, angoissants à force d’ordre et de discipline laborieuse. Surtout, sans odeur et sans bruits. «Une bulle dans une autre bulle», sourit l’écrivain, qui aime son travail de traductrice de brevets techniques (du français à l’anglais, et vice versa). «Chaque fois que je visite un lieu, je cherche des clés pour le comprendre. Entre l’Inde, Londres ou l’Afrique, je n’ai pas de problème à passer d’un monde à l’autre. Mais en Suisse, c’est plus difficile. Ce n’en est que plus intéressant, pour une romancière!
Comment raconter un univers sans aspérité? Je me méfie: il doit y avoir des choses extraordinaires cachées au-dessous!»
Donner voix. Ananda Devi est née en 1957. Ses arrière-grands-parents venaient d’Inde, main-d’œuvre «importée» sur l’île Maurice par les Anglais. Quand elle a 11 ans, elle vit l’indépendance de l’île. Elle écrit, déjà. Son français s’enrichit du créole, de la musique du hindi et du télougou (langue du sud de l’Inde) parlés par sa mère.
Jeune adulte, elle étudie l’ethnologie à Londres. Là-bas, elle rencontre son mari, père de ses deux fils, originaire de l’île Maurice lui aussi. Réalisateur de documentaires pour l’OMS, ce dernier vient de passer à la fiction pour adapter Eve de ses décombres, un des plus beaux romans de sa femme, actuellement en cours de postproduction. Une coréalisation avec son fils cadet.
Toute sa vie, Ananda Devi a creusé «l’angoisse et la défaillance» dans ses livres. Pourtant, son prénom, celui d’un des disciples de Bouddha, veut dire «félicité». Cet amour pour la cruauté vient d’un premier choc de lecture, à l’âge de 10 ans: Les mille et une nuits. Shéhérazade raconte des histoires pour ne pas mourir.
Ananda Devi, elle, «vit pour écrire». «J’ai eu une liberté de parole que ma mère n’a pas eue. Quand j’écris, j’ai l’impression que des générations de femmes lisent par-dessus mon épaule. Ce livre, je l’ai aussi fait pour elles.» Une fois encore, la «bulle» a éclaté et le «vrai monde» a surgi sous sa plume.
«Les hommes qui me parlent». D’Ananda Devi. Ed. Gallimard. 220 pages.
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