Dans une autobiographie parue le 9 novembre aux Etats-Unis et simplement intitulée Open: an autobiography, Andre Agassi avoue avoir recouru plusieurs fois à une drogue dure, la méthamphétamine, alors que sa carrière était au plus bas, en 1997. Cette année-là, il était tombé à la 141e place mondiale avant de remonter dans le top 10 l’année suivante et de reprendre sa place de numéro un en 1999. Il révèle aussi que, secrètement, il a toujours détesté le tennis. Andre Agassi a aujourd’hui 39 ans. Il a remporté huit titres du Grand Chelem, trois fois la Coupe Davis et une médaille d’or aux JO. Retiré depuis 2006, il vit avec son épouse Steffi Graf et leurs deux enfants dans sa ville natale de Las Vegas où il a créé une école, l’Andre Agassi College Preparatory Academy.
Andre Agassi, un homme heureux peut-il remporter Wimbledon? Je ne peux l’imaginer. Le jour où j’ai remporté Wimbledon, j’ai eu peur de mourir. Peur de la défaillance, peur de l’humiliation.
Avez-vous beaucoup de points communs avec votre épouse Steffi Graf? Oh non, il y a beaucoup de différences. Stefanie est plus sûre d’elle, plus claire, plus forte que moi.
Avez-vous appris quelque chose d’elle? Oui, sa manière d’affronter ses craintes, sa façon de vivre comme elle veut vivre, tout ce que je ne savais pas faire. Sa manière de s’attacher tous les jours à faire ce qui compte pour elle m’était aussi étrangère. Dans le sport, elle me disait: «Arrête de penser, c’est une question de sensation.»
Qu’est-ce que cela veut dire? Ça signifie qu’on est tellement entraîné qu’on peut jouer intuitivement. Moi, j’ai toujours réfléchi, ça m’a compliqué la vie. Mon père voulait m’interdire de penser et moi je voulais penser à ne pas penser. Personne ne m’avait encore parlé de sensations. Stefanie m’a appris à devenir plus patient, à ne plus me mettre des bâtons dans les roues. Je suis devenu célèbre sacrément tôt mais adulte sacrément tard.
Vous avez été l’un et l’autre formatés par un père possessif pour devenir une star. C’est vrai, nous avons été tous deux sous la coupe du père. J’avais dit à quelques personnes que je détestais le tennis, vraiment. Ils ont tous voulu me faire dire le contraire: «Mais non, Andre, ça ne se peut pas.» Vous savez ce que Stefanie m’a répondu? «Est-ce que nous ne le détestons pas tous?»
Vous connaissiez tous deux le passé de l’autre? Oui. La différence déterminante entre nous, c’est que Stefanie voulait jouer au tennis. C’était sa décision. Moi, je ne voulais pas jouer mais je devais. C’était une fausse vie, pas ma vie.
En Allemagne, Peter Graf passait pour un père diabolique qui avait privé sa fille d’enfance. Ce n’est pas vrai. C’était son choix. Elle n’a dû renoncer ni à sa famille ni à son enfance. Moi, en revanche, j’ai été envoyé en camp de tennis en Floride. D’un coup, je n’avais plus de copains et plus de maman. Bien sûr, Stefanie en avait parfois marre mais elle a aimé ce sport et, en plus, elle était brillante.
Votre père Emmanuel est un immigré arménien qui parle cinq langues… … Mais aucune correctement.
Un homme violent? Très. Et colérique. Dans la voiture, il avait un manche de hache, parfois un pistolet. J’ai vu comment il a assommé des gens pour un désaccord sur la priorité.
Comment s’entend-il avec le père de Steffi? Ils ne se sont rencontrés qu’une fois, au jardin. Peter Graf venait de dire à mon père qu’il allait m’enseigner le revers slicé de Stefanie, afin que je devienne encore meilleur. Mon père répondit: «Connerie, si Steffi avait appris le revers à deux mains d’Andre elle aurait gagné 32 tournois du Grand Chelem.» Et d’un coup ils se se sont retrouvés face à face, les poings levés. Peter est plus subtil, il a de l’humour. Quand il a dit «Je vous casse la gueule», je me suis fait du souci parce que je sais comment mon père réagit à ce genre de propos. Or, le père de Steffi a bel et bien retiré sa chemise. C’était surréaliste!
Ce livre, c’est pourquoi? J’ai plein de choses à dire, car je crois que beaucoup de gens s’éveillent dans une vie qu’ils n’ont pas choisie. Je pense que mon livre peut donner de l’espoir ou de l’inspiration, être un outil pour que les gens parviennent à changer leur vie.
Vous parlez de votre consommation de drogue. Boris Becker n’a pas aimé: cela fait du tort au sport. Dans le sport, il existe deux sortes de drogues. Il y a les produits dopants, qui améliorent la performance, mais le tennis est très contrôlé, c’est un sport propre. Et il y a les autres substances, pour moi la Crystal Meth. Si des sportifs sont testés positifs à ce genre de drogue, il ne faut pas les condamner mais les aider: ils sont en détresse.
Votre épouse apprécie-t-elle votre bouquin? Disons qu’elle s’exprime très peu.
D’où la question. Elle a confiance en moi et sait que je protège ce qui lui est cher. Mais elle montre de l’amour et du respect, elle savait que ce livre était important pour moi.
A-t-elle été surprise? Rien de ce que raconte ce bouquin ne la surprend, excepté ce qui me surprend moi-même.
C’est-à-dire? A quel point je me débats dans des contradictions. Combien grande fut bel et bien ma peur pendant toutes ces années. Qu’une décision entraîne une autre décision, que la vie y trouve du sens et devienne une histoire.
Comment se sent-on quand on est un retraité de 39 ans? Libre. Pour l’heure, je n’ai pas regretté le tennis ni la compétition. Je ne l’ai jamais aimée. Je n’acceptais pas de ne pas être parfait, je ne supportais pas de perdre. Ça ne se compensait pas: aucune victoire n’a été aussi belle qu’une défaite a été douloureuse. J’avais l’impression d’avoir été créé pour être éternellement insatisfait. Le jour où j’ai arrêté a été aussi grandiose que celui où je me suis rasé le crâne.
Vous perdiez vos cheveux, vous avez joué des années avec une moumoute… … Et j’avais honte. Un sportif professionnel qui n’ose pas bouger de peur que ses cheveux ne tombent! Brooke Shields, ma première femme, me disait: «Rase-toi le crâne, tes cheveux n’ont aucune importance.» D’un coup, tout était passé: la pression, la souffrance physique.
Boris Becker, Michael Jordan, Michael Schumacher – ils ont tous dû combattre la tentation d’un come-back. Possible. Moi pas. Je n’ai jamais eu grand-chose à voir avec d’autres sportifs, je ne regarde pas le sport à la télé, je ne vais pas aux matches. Déjà, je ne comprenais pas quand des types me disaient: «Le court central, c’est ma maison.»
Et Steffi? Aucune tentation d’y retourner. Nous avons 40 ans, deux enfants de 8 et 6 ans. C’est une vie privilégiée.
Avez-vous pu vous réconcilier avec votre père? Nous avons parlé de tout. Lors de mon dernier US Open en 2006, c’est tout juste si j’arrivais à marcher tellement le dos me faisait mal. J’ai vu quelqu’un surgir de l’ombre et me passer la main sur l’épaule en me disant qu’il était temps d’arrêter, qu’il ne pouvait plus me voir souffrir. C’était mon père. J’ai vu pour la première fois qu’il en avait ras-le-bol du tennis.
Vous le comprenez maintenant? Oui. C’est sûr qu’il a toujours été fier de moi. C’est simple: il a grandi dans la rue, il n’a jamais eu le choix, il voulait offrir à ses enfants la liberté en nous offrant le rêve américain. Pour lui, l’argent était synonyme de liberté. Enfant, je ne pouvais pas percevoir ça. Il n’était pas psychologue, il respectait la discipline et le travail mais il était aussi loyal et généreux. Maintenant, nous passons les week-ends avec les grands-parents.
S’est-il excusé? Il ne pense pas devoir s’excuser pour quoi que ce soit. Il est fier parce qu’il a tout fait pour que je sois un champion.
A-t-il lu votre livre? Il ne le fera pas. Il me l’a dit il y a deux ans, il me l’a redit il y a un an et hier encore. Il dit qu’il en était, qu’il connaît l’histoire. Il dit aussi que c’est le tennis qui a perturbé nos relations, pas lui. Il referait tout pareil aujourd’hui mais il faudrait que je me mette au golf, alors je serais bien sûr à nouveau le meilleur du monde.
DER SPIEGEL. TRADUCTION ET ADAPTATION GIAN POZZY
Open: An Autobiography. Andre Agassi. Knopf, 400 p.
ANDRE AGASSI
29 avril 1970 Naissance à Las Vegas. 1992 Remporte Wimbledon. 1994 (et 1999) Gagne l’US Open. 1995 (puis 2000, 2001, 2003) Remporte l’Open d’Australie. 1999 Gagne Roland-Garros. 2001 Epouse Steffi Graf. 2006 Prend sa retraite.
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