Enfin un grand saut, un véritable voyage d’un aéroport à un autre. Ce fut un moment «extraordinaire» pour André Borschberg, qui était aux commandes de Solar Impulse lors du premier vol international de l’avion solaire, de Payerne à Bruxelles, le 13 mai dernier.
«J’AIME MONTER DE NOUVEAUX PROJETS. IL FAUT PAS MAL D’INSPIRATION ET BEAUCOUP D’ÉNERGIE.» André Borschberg
«J’ai volé la plupart du temps au-dessus des nuages, puis je suis descendu vers Bruxelles au coucher du soleil. C’était sublime.» Une description mêlant l’enthousiasme à la retenue, bien en accord avec la personnalité du CEO de Solar Impulse.
Le 14 juin, il a décollé pour Paris où l’avion solaire sera «l’invité spécial» du Salon international de l’aéronautique du Bourget, qui s’ouvre le 20 juin. A l’heure où L’Hebdo bouclait, mardi soir, l’engin attendait des conditions favorables pour se poser.
Une belle consécration pour cet homme de 58 ans qui a suivi jusqu’ici un parcours riche et varié, qu’il qualifie de «sinueux». Il est vrai que, en suivant «ses envies et ses intuitions», il s’est fréquemment éloigné des couloirs les plus fréquentés pour parcourir une trajectoire peu conventionnelle.
En cela, il a de qui tenir. Son père, titulaire d’un double doctorat en philosophie et en lettres, a décidé à 50 ans de reprendre ses études et, de retour de Harvard, il est devenu professeur de marketing dans plusieurs universités suisses.
Le fils a choisi la voie scientifique. Né à Zurich, où il a passé ses premières années, ce Lausannois d’adoption est titulaire d’un diplôme d’ingénieur en thermodynamique et mécanique de l’EPFL. Mais, se sentant «plus attiré par les activités impliquant des interactions humaines», il a vite bifurqué pour partir au MIT à Boston. Son MBA en poche, il est devenu conseiller en stratégie au sein du célèbre cabinet McKinsey.
Beaucoup se seraient contentés de ces mandats qui l’ont conduit à voyager en Allemagne, aux Etats-Unis et même à vivre au Japon. Lui en a vite «eu assez de donner des conseils» aux entreprises et a voulu développer ses propres activités. «J’aime monter de nouveaux projets. Il faut pas mal d’inspiration et beaucoup d’énergie. Ce sont des moments très forts du point de vue émotionnel.»
Il s’est donc associé à une jeune société de capitalrisque, une activité assez nouvelle à l’époque en Suisse. «C’était passionnant, on s’est défoncés.» Mais, contraint de voyager sans cesse, le père de famille trouvait la situation difficile à gérer. «Je ne voulais pas que mes enfants se mettent à m’appeler “monsieur”.»
Virage sur l’aile. Prenant un nouveau virage sur l’aile, il a fondé Quanta, une société de jeux vidéo et de connexions Internet, puis, avec une équipe de l’EPFL, Innovative Silicon, spécialisée dans les nouvelles technologies pour les microprocesseurs.
C’est ensuite qu’il a mis sur pied l’équipe de Solar Impulse, non sans avoir, entre-temps, effectué quelques surprenants loopings. Comme cette année sabbatique consacrée aux Restos du cœur et à l’accompagnement des malades du sida.
Souhaitant s’éloigner un moment de «la frénésie dans laquelle on opère», il a voulu «donner un peu de son temps» et s’engager dans une activité totalement étrangère à sa pratique professionnelle pour voir «où cela [le] mènerait». L’expérience a pris fin lorsque le président de l’EPFL, Patrick Aebischer, a fait appel à lui, en 2000, pour l’aider à réorganiser l’école.
L’EPFL étudiait alors la faisabilité d’un vol autour du monde sans carburant dont Bertrand Piccard rêvait. C’est là que les deux hommes se sont rencontrés et associés. André Borschberg est ainsi devenu le commandant de bord de Solar Impulse. «Tout ce que j’avais fait auparavant m’a été très utile.»
Ses études d’ingénieur, précieuses lorsqu’il s’agit de dialoguer avec les équipes et de résoudre des problèmes techniques, son expérience dans la finance, indispensable pour préparer les plans financiers du projet, sa connaissance des aspects légaux et contractuels ainsi que son attirance pour les «rencontres» et sa faculté à établir de bonnes relations avec des partenaires.
Le défi que représentait Solar Impulse avait donc tout pour plaire à André Borschberg. D’autant qu’il lui a permis de faire fonctionner à plein régime les trois moteurs de sa vie: l’esprit entrepreneurial, l’innovation technologique, mais aussi l’aviation.
Les livres qu’il avait lus dans son enfance l’avaient mis sur la piste, mais le déclic est venu lorsqu’il a assisté à la projection, à l’Exposition nationale à Lausanne en 1964, d’un film présentant le survol, à 360°, de la Suisse. Il s’est alors «fixé pour but de devenir pilote militaire».
Cet homme qui se dit «déterminé» a atteint son objectif. «C’était un rêve d’enfant, mais cette activité représente aussi beaucoup de camaraderie dans un milieu où tout le monde partage la même passion.» Il en garde d’ailleurs des «souvenirs fabuleux», qui comptent parmi «les meilleurs de [sa] vie professionnelle».
Il a continué à voler à bord d’hélicoptères ou d’avions civils et à pratiquer la voltige. Non pas par esprit de compétition, mais «pour le plaisir d’évoluer dans les trois dimensions. Cela ressemble à un ballet. On se sent intégré dans la nature et on a l’impression d’être un oiseau.»
Lui qui «n’aime pas voler droit» a pourtant dû se plier à l’exercice lorsqu’il a pris les commandes de Solar Impulse. Notamment pour effectuer, en juillet dernier, le premier vol de nuit. Pas facile, lorsqu’on mesure 1,90 m, de rester coincé vingt-six heures dans un cockpit exigu.
«Heureusement, je pouvais tendre les jambes et faire travailler les muscles sans bouger.» Il lui fallait aussi contrôler son sommeil, ce qui n’a toutefois pas été trop difficile pour cet adepte du yoga et de la méditation, qu’il pratique régulièrement depuis son premier voyage en Inde, dans les années 90.
Le test était crucial pour cet avion fonctionnant sans carburant. Un échec aurait mis en question le projet, alors que la réussite a montré qu’il était possible de voler plusieurs jours et plusieurs nuits, ouvrant la voie à des vols à longue distance.
Concentration et soupirs. «Du point de vue technique, le vol de nuit était l’étape la plus importante.» Mais, au niveau du «ressenti», le vol vers Bruxelles l’a marqué plus encore. L’avion a une «double personnalité»: en altitude, quand l’air est calme, «il est très facile à voler», mais délicat à manœuvrer au décollage et surtout à l’atterrissage.
«On est fatigué, mais on doit se forcer à rester totalement concentré.» Car, près du sol, les turbulences rendent cet appareil de grande envergure et très léger difficile à contrôler. «L’équipe au sol m’a souvent entendu soupirer au travers de la communication satellite.»
Après un séjour politique à Bruxelles – il s’agissait de promouvoir les nouvelles technologies et les énergies renouvelables auprès du Parlement européen et de son président – l’avion a mis le cap sur Paris et le salon du Bourget.
L’équipe avait déjà assisté, maquettes en main, à ce rendez-vous international de l’aéronautique, où elle avait annoncé, en 2005, le nom de son premier partenaire principal, Solvay. André Borschberg n’est pas peu fier de présenter cette fois l’avion «conçu par une petite société privée suisse» et qui évoluera au milieu d’appareils construits par Boeing, Airbus et autres «monstres» du secteur.
L’année prochaine, Solar Impulse et son pilote devraient voler «un peu plus loin et dans des conditions un peu plus difficiles». Car, avant de se lancer dans le tour du monde, «il y a encore un chemin assez important à faire, avec une pente assez raide à gravir».
En compagnie de Bertrand Piccard, André Borschberg est bien équipé pour parvenir au sommet. Cet amateur de courses de montagne cache en effet, sous son «esprit zen», ses sourires et son amabilité, un véritable «rouleau compresseur», d’après ses propres dires. Un homme décidé qui ne ménage pas son énergie pour atteindre l’objectif qu’il s’est fixé.
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