Plus de 1000 emplois détruits en quelques semaines... Le franc fort a fait ses premières victimes en Suisse romande. «Et ce n’est qu’un début», prévient André Kudelski, patron du groupedu même nom qui a annoncé au début du mois son intention de supprimer 270 emplois, dont 90 en Suisse (environ 10% de ses effectifs). «Nous vivons la fin d’une époque de continuité et malheureusement, la Suisse ne s’est pas encore réveillée», constate-t-il.
Les mauvaises nouvelles s’accumulent sur le front de l’emploi après l’annonce de la fermeture du site Novartis de Nyon, de la suppression de 420 emplois chez Bobst et votre charrette de 90 emplois... A propos, avez-vous reçu un coup de fil du conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann, notre ministre de l’Economie, pour faire le point?
(Il sourit.) Non. Mais je n’en attendais pas.
Pourtant il aurait pu?
Oui, mais il ne l’a pas fait, ni après notre communication le 1er novembre, ni avant, alors qu’il savait que nous allions traverser une zone de turbulences. Le Gouvernement vaudois a été, lui, plus proactif.
Justement, les mauvaises langues affirment que vous profitez de la crise du franc fort, vous comme d’autres patrons, pour restructurer à bon compte, augmenter vos bénéfices et faire plaisir à vos investisseurs en Bourse. Votre réponse?
C’est faux. Le franc fort n’est pas un prétexte, mais un facteur aggravant et une réalité dure. Pour mon entreprise, son impact sur le résultat d’exploitation se monte à plus de 70 millions de francs, soit 10% de notre chiffre d’affaires. On ne joue pas avec cela. Ensuite, on se passerait bien de licencier nos collaborateurs.
Dans le même temps, d’autres secteurs vont bien en Suisse. Notamment celui de l’horlogerie (lire notre dossier en page 66 de l'édition papier).
C’est une bonne nouvelle. Cela dit, c’est un secteur qui arrive tard dans le cycle. Ensuite, l’ensemble des concurrents de la branche se trouvent en Suisse. Dernier point: le prix des montres évolue rapidement alors que ceux de nos produits sont fixés sur plusieurs années.
C’est aussi le signe que tout ne va pas si mal malgré la cherté du franc...
Absolument, et c’est très bien que la nature diversifiée de notre économie permette d’éviter des difficultés dans l’ensemble de la Suisse. Mais il faut bien se garder d’en tirer la conclusion que tout va bien. Nous vivons sur certains acquis et cela peut devenir un vrai problème. Nous ne sommes pas assez proactifs. Les politiciens ne font pas exception, malheureusement. J’avais tenté de sensibiliser les milieux politiques du risque que représentait pour l’industrie d’exportation l’appréciation excessive du franc. Mais tout allait trop bien. Finalement, seule la Banque nationale (BNS) a eu le courage d’agir. Et si elle a fait un travail fantastique en arrimant temporairement le franc à l’euro, on aurait apprécié qu’elle le fasse plus tôt. Nous considérons encore trop, en Suisse, que le futur est l’extension du passé alors que les équilibres fondamentaux sont en train de changer.
C’est-à-dire?
Nous vivons dans un monde nouveau, avec de nouveaux repères. Les pays développés sont en train de se faire rattraper par les pays émergents. Cela implique de nouvelles façons de penser. Mais voilà, la Suisse ne s’est pas encore réveillée. Nous en sommes encore à nous dire que la crise ne nous touchera pas parce que nous pensons qu’elle ne viendra pas. Comme si on écartait des mauvais esprits. Or, nous devons nous préparer à une période plus difficile.
Vous êtes en train de nous dire que les 1000 emplois détruits sur l’arc lémanique sont la pointe de l’iceberg...
Ce n’est qu’un début.
Que feriez-vous pour éviter la catastrophe?
J’adopterais une communication plus directe sur les défis qui nous attendent afin de marquer la claire volonté de les relever. J’appliquerais un changement de la mission de la Banque nationale, soit en lui fixant un objectif intégrant la santé économique du pays plutôt que la seule lutte contre l’inflation, et surtout j’encouragerais la recherche et le développement dans les entreprises, en considérant la possiblité de déduire une partie de ces frais des impôts payés par les entreprises, à l’instar des modèles français et américain.
Mais cela ne réglerait pas le problème du franc fort?
Les problèmes de la zone euro – les déficits publics importants et une gouvernance déficiente – ne vont pas se régler d’un coup. Ensuite, les Américains ont tout intérêt à laisser flotter leur dollar pour améliorer leur compétitivité. Autant dire que le franc restera une monnaie forte.
Vous êtes pessimiste, ma parole!
Plutôt réaliste. Le monde a changé et nous devons nous adapter. Toute proportion gardée, nous nous trouvons dans la même situation que nos ancêtres en 1848, au moment où les radicaux ont créé la Suisse moderne. Si je suis optimiste sur la capacité de notre pays de se réinventer, j’espère juste qu’il le fera assez tôt.
Et une adhésion à l’Union européenne? Comme nous avons déjà intégré l’union monétaire en arrimant le franc, ce ne serait qu’un pas supplémentaire...
Je ne crois pas que cela soit une bonne idée. La Suisse doit garder son indépendance, tout en s’ouvrant au monde. L’indépendance est une force.
Là, vous parlez comme un UDC...
J’essaie d’être pragmatique. Je suis pour la voie bilatérale qui nous offre assez de souplesse. Laissons l’Europe se réinventer avant de penser éventuellement d’y entrer. Mais nous devons juste nous rendre compte que la prospérité helvétique n’est pas acquise. Aujourd’hui, nous devons nous remettre au travail, en travaillant mieux.
Vraiment?
La Suisse gagne sa vie à l’export. C’est sur les marchés étrangers qu’elle créé une bonne partie de sa richesse. Tant que nos partenaires principaux étaient des pays qui partageaient nos valeurs, nous étions bien armés pour lutter. Or, aujourd’hui, les marchés où nous devons assurer notre croissance sont émergents. Les règles ont changé et nous devons nous adapter en améliorant notre capacité à créer de la valeur ajoutée.
En gros, vous êtes en train de nous dire que les Suisses doivent commencer à penser comme des Chinois?
Non, les Suisses doivent se différencier en conservant leurs qualités, notamment leur responsabilité individuelle très développée. Mais nous devons nous adapter. Etre plus créatifs et produire davantage par journée travaillée.
Et vous, allez-vous rester en Suisse? Il se dit que vous pourriez vous établir à l’étranger?
Ce n’est pas à l’ordre du jour.
Et pour votre entreprise?
Notre centre de gravité restera en Suisse à condition que notre pays ait envie de rester compétitif et qu’il reste ouvert au monde.
Et dans le cas contraire?
Nos activités se développeront plus rapidement ailleurs.
PROFIL - André Kudelski
Né le 26 mai 1960, André Kudelski est diplômé en physique de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne.
En 1991, il succède à son père Stefan Kudelski au poste de président et administrateur délégué de Kudelski SA.
Le groupe possède plusieurs entreprises dans le domaine de la sécurité électronique et informatique.
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