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Chute du mur
Andreï Gratchev: «Gorbatchev n’a pas voulu d’un autre Tianan men

Par Jacques Pilet - Mis en ligne le 04.11.2009 à 17:13

L’ex-conseiller et porte-parole de Mikhaïl Gorbatchev a vécu la chute du mur de Berlin dans les coulisses du pouvoir, ce 9 novembre 1989. Rencontre.

Comment avez-vous vécu, dans l’entourage de Gorbatchev, le jour même du 9 novembre 1989?

Cela n’a pas été une surprise totale. Nous pressentions depuis un certain temps ce qui allait arriver. Psychologiquement, nous y étions prêts. Je dirais même que pour nous, à ce moment, dans nos têtes, le Mur n’était déjà plus là au sens politique. Cela depuis le moment où Gorbatchev a rompu avec la doctrine Brejnev et annoncé, devant les Nations Unies en décembre 1988, que les peuples avaient la liberté de leurs choix. Cet engagement s’est confirmé avec les premières élections libres en Pologne en juin 89, avec l’ouverture de la frontière par les Hongrois. Ajoutez à cela le retrait unilatéral de l’URSS en Afghanistan alors même que les Américains continuaient de soutenir nos adversaires, les futurs talibans. Et puis Gorbatchev s’était rendu peu avant en RDA où il avait constaté le fossé entre les célébrations officielles du 40e anniversaire et les aspirations populaires, exprimées notamment lors des manifestations de Leipzig. La foule des jeunes communistes scandait «Gorbi», «Gorbi»… La fin du régime était annoncée. Le Mur condamné. Cela dit, personne ne pensait que l’événement lui-même allait arriver aussi vite et de façon aussi spontanée. Il y eut donc un effet de surprise. Tous les dirigeants politiques ont été pris de court, qu’il s’agisse des Allemands de l’Ouest et de l’Est, des Américains ou des Soviétiques. Sans parler des Français et des Anglais.

Les raisons de la réunification

Avez-vous eu peur d’un dérapage, d’un éventuel affrontement sanglant?

Il est vrai qu’en de telles circonstances, le potentiel de violence existe. Les troupes soviétiques étaient encore en Allemagne. Nous savions qu’elles resteraient quoi qu’il arrive dans leurs casernes mais ce n’était pas évident pour tout le monde… Et puis dans ce genre de manifestations de foules, une étincelle, une provocation sont toujours possibles. Regardez ce qui s’est passé en novembre 89 à Tbilissi où un accrochage a eu lieu et ces incidents ont assombri la perspective qu’avait Gorbatchev de réunir un congrès où les délégués seraient librement élus. Mais à Berlin, par miracle, ou parce que tous les acteurs ont eu le sens des responsabilités, tout s’est bien passé.

Vous avez vu alors que la réunification allemande était inexorable?

La population de Berlin-Est, à ce moment, s’est précipitée dans la brèche mais elle n’imaginait pas encore la réunification. Elle se disait que la RDA rattrapait son retard démocratique sur les voisins, les Polonais, les Hongrois et même les Soviétiques avec la perestroïka. Ce n’est qu’après quelques mois que l’on s’est mis à envisager sérieusement une Allemagne unie. Quand on a vu que la RDA était à bout de souffle, invivable. Auparavant, la plupart des politiques, y compris Helmut Kohl, pensaient que l’on s’acheminait vers deux républiques sœurs, unies dans une sorte de confédération, destinées à se rapprocher progressivement. Ce qui a accéléré le processus, c’est la perspective de voir les Allemands de l’Est émigrer en masse vers l’Ouest. Kohl a décidé alors la parité des deux marks et forcé le pas de la réunification. Notamment pour que la population de la RDA reste chez elle. Puis le deuxième moment fort de ce chapitre de l’histoire, ce fut les élections en RDA, en mars 1990. Contrairement à pas mal d’attentes, ce ne sont ni les réformateurs qui ont gagné, ni les socialistes, mais dans un retour de pendules, ce fut une nette victoire des chrétiens-démocrates, alliés à ceux de l’Ouest. Dès lors, le scénario de la réunification accélérée s’imposait.

La rupture avec le système soviétique

Ce scénario a fait peur à beaucoup. A Mitterrand, à Mme Thatcher… Et vous, l’idée d’une Allemagne unie vous a inspiré des craintes?

Il faut se remettre dans le calendrier de l’époque où tout allait si vite, où tous changèrent rapidement d’opinions. La réaction de tous face à la chute du Mur fut d’abord de stupéfaction. Une stupéfaction teintée d’une double peur. La première, c’est que Gorbatchev soit obligé de réagir en durcissant sa politique extérieure, par exemple en faisant appel à l’armée, en exigeant de la RDA qu’elle referme la brèche. Deuxième crainte, partagée par les dirigeants occidentaux: on se disait que si Gorbatchev laissait faire, il allait être écarté par son opposition conservatrice qui menait déjà campagne contre lui. Il faut voir que le thème de la réunification de l’Allemagne était extrêmement sensible en Russie, au souvenir des souffrances et des dévastations subies pendant la guerre. L’accepter, c’était abandonner les fruits de la victoire de 1945, payés si cher, que l’on voyait offerts ainsi sans contrepartie. L’opposition intérieure jouait sur ce sentiment. Du coup les Occidentaux ont craint que les événements de Berlin ne puissent mettre en cause ce changement si important: la rupture avec le système soviétique, communiste, la fin de la guerre froide, la recherche d’une relation nouvelle avec l’Ouest. Il faut ajouter les craintes des Français et des Anglais qui redoutaient l’émergence d’un géant allemand sur la scène européenne et qui voyaient eux aussi la fin de leur statut de vainqueurs et d’occupants de l’Allemagne. N’oublions pas qu’ils avaient aussi des contingents militaires sur son territoire, ce qui devait les rassurer.

Le rêve d’une «maison commune européenne»

Et Gorbatchev, il ne craignait vraiment pas cette nouvelle Allemagne?

Sa préoccupation portait d’abord sur la situation politique intérieure, dans son bras de fer avec les conservateurs. Il ne redoutait pas la perspective d’une Allemagne réunifiée. Après tout, même Staline avait évoqué cette possibilité, à condition qu’elle devienne neutre et n’entre pas dans l’OTAN…

Ce rêve exprimé alors d’une «maison commune européenne», notamment esquissé par Mitterrand, trouvait-il un écho au Kremlin?

Ce projet avait pour objectif le dépassement de la fracture de l’Europe en deux blocs opposés. C’était dans ce cadre que les deux Allemagnes auraient trouvé leur unité. Il y aurait eu un système de sécurité collective Est-Ouest. C’était le calendrier que Gorbatchev avait dessiné, avec le soutien de Mitterrand. Ce qui fut débattu à Paris en novembre 1990. Mais l’Allemagne n’a pas attendu cette nouvelle architecture de l’Europe. Le rêve a cependant perduré. Nous nous disions qu’avec la fin du pacte de Varsovie, avec la réunification de l’Allemagne, l’évolution démocratique de l’URSS, nous pourrions élaborer un espace européen commun dont la Russie ferait partie bien sûr. Mais cet espoir s’est brisé avec le putsch d’août 91, puis la disparition de l’Union soviétique. Si celle-ci avait survécu, démocratisée, en harmonie avec ses voisins occidentaux, on aurait pu s’acheminer vers ce que Mitterrand appelait la Confédération européenne.

N’était-ce pas un peu naïf? Un autre acteur ne devait pas voir ce scénario d’un bon œil: les Américains.

Oui et non. Parce que contrairement à Mitterrand, opposé à une présence américaine dans cet espace nouveau, Gorbatchev ne voyait pas d’obstacle au maintien de troupes américaines en Europe et l’avait dit à Bush père.

C’eût été la fin de l’OTAN…

Il eût fallu la redéfinir évidemment. Mais à cette époque, tous les projets étaient permis. Un Gentscher, par exemple, l’ex-ministre des Affaires étrangères allemand, proposait alors un système de sécurité commun entre l’Europe et la Russie.

Le retrait de l’armée rouge

Gorbatchev s’est-il laissé manipuler par Helmut Kohl?

Kohl a bien fait son métier. Il a respecté ses engagements pris avec Gorbatchev, il s’est efforcé de ne pas lui rendre la vie plus difficile dans les moments critiques que nous traversions à Moscou. Mais les événements ne pouvaient que s’accélérer parce que la pression populaire était forte en RDA, parce que celleci se délitait très vite. Ce qui a été le plus dur, ce fut l’insistance des Occidentaux, une sorte de diktat, à intégrer l’Allemagne de l’Est sans réserve, en étendant l’OTAN à son territoire. Ce qui, pour l’opinion publique en URSS, était l’équivalent d’une capitulation. Dès lors Gorbatchev a choisi de se mettre «à la tête de l’inévitable». Au mois de juillet 90, il annonça à Kohl l’accord de l’URSS à la liberté de choix des Allemands sur leurs alliances. Après tout, il est resté cohérent avec ses principes.

Pour l’armée soviétique stationnée en Allemagne, ce dut être difficile à avaler…

Oui, parce que le changement touchait à des intérêts très concrets. Cela voulait dire la fin d’un séjour assez confortable en RDA. Les militaires ne s’inquiétaient pas tant du changement de la donne stratégique, à l’époque la guerre froide avait déjà pris fin, non, ils pensaient surtout à leur situation matérielle. La logistique n’existait pas pour leur retour. Il fallait construire en Russie des logements, des casernes pour accueillir ces troupes. Ce qui fut fait avec l’appui financier de l’Allemagne.

Le refus d’employer la force

Quel a été l’élément moteur dans ce dégel de l’Europe de l’Est en 1989? La démocratie qui s’est imposée en Pologne? La Hongrie qui ouvrit ses frontières?

On peut dire que l’Europe de l’Est s’est invitée dans l’agenda de Gorbatchev d’une façon assez inattendue dès le début de 1989. Jusque-là la question clé, c’était les rapports avec l’Occident. Il fallait dissiper ce malentendu absurde de la guerre froide, cette course épuisante aux armements, cette préparation à une guerre que personne ne voulait et qui de toute façon, à l’âge nucléaire, était impossible. Il fallait donc rassurer les Occidentaux. Ce qui fut fait par des concessions unilatérales, notamment en matière de désarmement nucléaire, par la liquidation des euromissiles. Mais quand Gorbatchev a parlé de la liberté des peuples à choisir leur voie, quand il a retiré 500 000 hommes des pays de l’Est, le message n’a pas été perçu d’abord à l’Ouest, mais à l’Est! Ce sont d’abord les Polonais qui ont voulu tester le sérieux de ces propos. Ils y étaient préparés par le travail de Solidarité et par le lien avec le Vatican. Mais n’oublions pas que leurs élections libres sont venues après celles qui avaient eu lieu en URSS où, pour la première fois, il y avait eu une pluralité de candidats. Ensuite, les Hongrois ont ouvert leurs frontières et Moscou a laissé faire. On oublie parfois les événements de l’été 89 dans les républiques baltes. Les nationalistes avaient organisé des manifestations spectaculaires. Gorbatchev a refusé d’employer la force y compris au sein même de l’URSS.

Avez-vous compris à ce moment que c’était le début de la fin de l’URSS?

Pas tout de suite. On imaginait que la démocratisation aurait lieu d’abord en URSS, que toutes ses républiques s’associeraient au mouvement, que les membres de l’alliance deviendraient les partenaires juniors de la perestroïka avec l’apparition de petits Gorbatchev. Parce que, au fond, ce que nous faisions, c’était le Printemps de Prague vingt ans plus tard! Nous pensions que ces pays devaient être reconnaissants à notre endroit puisque le vent du changement s’était levé à Moscou. Or, en fait, les «révolutions de velours» en Europe de l’Est ont entraîné le mouvement vers les républiques de l’URSS. A travers les élites démocratiques, mais pas seulement, dans certains cas, c’était même le contraire: des dirigeants qu’inquiétait la démocratie ont brandi le nationalisme pour protéger leur pouvoir. C’est pourquoi ces nouveaux Etats sont souvent dirigés par d’anciens membres du Bureau politique de l’URSS!

Gorbatchev a-t-il été un apprenti sorcier comme on le dit souvent?

Pas mal des critiques de cette nature sont venues a posteriori. Beaucoup lui reprochent de ne pas avoir eu un projet clair. Mais dès l’instant où les masses populaires se mettent en mouvement, il y a deux attitudes possibles. Faire intervenir les tanks comme à Budapest en 1956. Ou suivre ses principes, comme le refus de l’usage de la force. Certains lui reprochent de ne pas avoir choisi le modèle chinois, liberté économique et maintien du pouvoir communiste. C’est oublier Tianan men. C’est cette répression qui a permis le maintien du système. Or Gorbatchev n’a pas accepté de payer un prix comparable, un bain de sang, il est resté fidèle à sa ligne, la démocratie, la primauté de la loi, la tentative de marier la morale et la politique. Ce qui est évidemment assez rare dans ce monde…

Une nouvelle guerre froide?

Vous êtes le meilleur chroniqueur possible de la fin de la guerre froide du côté soviétique. Et aujourd’hui? Pensez-vous que nous soyons au seuil d’une nouvelle guerre froide?

Qu’était-ce, la guerre froide? La confrontation de deux mondes idéologiquement opposés? Si c’est cela, alors le risque est inexistant. Il n’y a plus de fossé de cette nature entre l’Est et l’Ouest. Mais il peut se dessiner une autre confrontation. Entre la Russie en tant que telle et l’Occident. Personne ne peut dire aujourd’hui ce que sera demain la Russie de Poutine ou de Medvedev. Naviguera-t-elle vers un modèle occidental, comme l’ont souhaité la plupart des dirigeants russes depuis Pierre le Grand? Ou tentera-telle de se rebâtir en tant qu’entité autosuffisante, peut-être même eurasienne, tournée vers la Chine? Ce qui conforterait le pouvoir de l’élite actuelle. De ce point de vue, la période Gorbatchev a été une chance extraordinaire de rapprocher la Russie de valeurs communes avec l’Occident. Mais la mauvaise gestion de cette chance, à l’Est comme à l’Ouest, et là je pense à la façon dont l’Occident a profité de la faiblesse de la Russie dans son moment de mutation, a provoqué des réflexes anti-occidentaux. Notamment du fait de la dévastation causée par l’ultralibéralisme. Ce qui a provoqué le retour vers un modèle replié sur lui-même, autocrate et autoritaire.


ANDREÏ GRATCHEV
Né à Moscou en 1941, historien, politologue, journaliste, fut le conseiller et le porte-parole de Mikhaïl Gorbatchev. Il vit aujourd’hui à Paris. Il a publié de nombreux livres, dont «La chute du Kremlin». «L’Empire du non-sens» (1994), «L’exception russe. Staline est-il mort?» (1997), «Le mystère Gorbatchev» (2001). Et un ouvrage de référence sur l’effondrement de l’URSS, écrit en anglais et malheureusement non traduit en français: «Gorbachev’s Gamble. Soviet Foreign Policy and the End of Cold War» (2008, Ed. Polity, Cambridge, UK).

«CE QUE NOUS FAISIONS, C’ÉTAIT LE PRINTEMPS DE PRAGUE VINGT ANS PLUS TARD!»
Andreï Gratchev




Tags: Andreï Gratchev, Chute du mur de Berlin, Mikhaïl Gorbatchev,

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