Un livre vert sauvera-t-il l’Europe? Le 23 novembre, la Commission européenne présidée par José Manuel Barroso a proposé, sous cette forme, son projet d’euro-obligations, en trois variantes. Cette mutualisation des dettes européennes en vue de stabiliser la zone euro (lire aussi en page 47) divise les experts, et suscite surtout la méfiance du Gouvernement allemand, qui veut s’assurer que les Etats endettés assainissent leurs finances d’abord.
Pour Romano Prodi, Berlin doit prendre ses responsabilités. L’ancien président de la Commission européenne et du Gouvernement italien livre son analyse sur le changement de pouvoir en Italie et sur le futur de l’eurozone.
Êtes-vous aussi, comme M. Barroso, pour l’introduction d’euro-obligations, afin de sortir l’Europe de la crise?
La Banque centrale européenne doit jouer un rôle adapté à la crise, et émettre des euro-obligations. Avec un collègue, j’ai proposé des emprunts qui soient garantis par les réserves d’or et les autres avoirs des Etats.
Et quel effet cela aurait-il?
Réfléchissez: pourquoi le dollar n’est-il pas attaqué? Si on regarde le budget américain, le dollar est en bien plus mauvais état que l’euro. L’endettement de la Californie est aussi grave que celui de la Grèce. Mais le dollar est protégé, y compris par la banque centrale américaine, la Fed. Il est donc solide, et personne n’ose attaquer quelque chose de solide.
L’euro pourrait-il aussi devenir du solide?
Oui, s’il y a la volonté politique pour cela. L’Allemagne a en réalité une position très forte. L’Allemagne, c’est la nouvelle Chine. Prenez les sommets franco-allemands: avec le temps, ce sont devenus des sommets germano-allemands. Peutêtre qu’on n’aime pas le dire à voix haute, mais c’est comme ça: à la fin, la chancelière Angela Merkel est obligée de dicter les règles.
Vous êtes donc persuadé que l’Allemagne doit changer d’attitude envers les euro-obligations?
Elle doit prendre une décision pour l’Europe, ou la partie est finie. Mais je ne pense pas que quiconque, en Allemagne, aimerait abandonner l’Europe.
D’où tenez-vous l’optimisme qui vous fait dire que la crise peut être réglée?
La raison s’imposera. L’Allemagne ne peut quand même pas abandonner sa fantastique position économique dans le monde.
Celle de l’Italie est plutôt inquiétante. Au moins, après des années d’arrêt, tout est allé très vite: le départ de Berlusconi, le nouveau cabinet de technocrates de Mario Monti, le vote de confiance réussi, tout cela en une semaine.
C’est allé encore bien trop lentement. L’Italie est dans une crise profonde, qui n’aurait pas dû être autorisée à s’étendre. Berlusconi devait simplement partir.
Est-il vraiment parti?
Je n’en suis pas si sûr. Après mon retrait comme président du Conseil, je suis simplement retourné dans ma ville natale, Bologne. Lui, en revanche, fait des déclarations en permanence, et laisse la porte ouverte à un retour sur la scène politique. Il semble politiquement plus actif aujourd’hui que quand il était premier ministre. Il a perdu sa magie, mais je suis convaincu qu’il réessaiera.
En avez-vous peur?
Vous ne pouvez pas vous imaginer comme j’ai souffert ces dernières années. Au Kenya, les rangers du parc naturel désignaient les singes en disant: «Vous voyez, ils font du bunga bunga.» Où que j’aille, l’Italie, ce n’était plus que ça.
La démission momentanée des politiques et le règne des experts sont-ils la bonne solution pour l’Italie?
Pour les prochains mois, assurément. Nous avons deux personnalités qui sont en état de donner au marché des garanties de comportement rationnel. L’un, Mario Draghi, est chef de la Banque centrale européenne, et l’autre est premier ministre. Tous deux sont de remarquables économistes, des Européens respectés dans le monde entier.
Cela suffira-t-il pour convaincre les Italiens qu’ils doivent aussi faire des sacrifices pour se libérer de la crise?
Il s’agit moins de souffrir que de changer les structures, de libéraliser les marchés. C’est ce que j’ai essayé de faire comme premier ministre, avec de grandes difficultés au Parlement. Nous avons deux problèmes, qui nous distinguent des autres Etats européens: l’économie souterraine et l’évasion fiscale banalisée.
On ne met pas un terme à l’évasion fiscale sur commande.
J’ai une autre expérience à ce sujet. Lorsque j’étais premier ministre, les rentrées fiscales ont augmenté suite à la simple annonce que nous allions combattre l’évasion fiscale. Les lois correspondantes n’étaient même pas prêtes. Ce qui est nécessaire, c’est une détermination crédible.
Malgré le changement de gouvernement, la pression des marchés sur l’Italie n’a pas baissé. Pourquoi?
Cela montre qu’il ne s’agit plus, dans cette crise, de l’Italie. J’étais à Washington il y a deux semaines, et j’ai dû encore entendre que l’Italie est le maillon faible de l’économie mondiale. C’était vraiment gênant. Cela me fait de la peine de voir Siemens venir en Italie, et débaucher des ingénieurs parce qu’ils sont excellemment formés. J’ai moi-même deux neveux qui ont fait leur doctorat ici et travaillent désormais en Allemagne, deux autres qui travaillent en France.
«BERLUSCONI SEMBLE POLITIQUEMENT PLUS ACTIF QUE QUAND IL ÉTAIT PREMIER MINISTRE.»
Romano Prodi
Rien n’a donc vraiment changé depuis les années 60, lorsque beaucoup d’Italiens, déjà, partaient pour l’Allemagne.
A l’époque, ce sont les pauvres qui ont quitté l’Italie. Aujourd’hui, ce sont les gens bien formés qui s’en vont. C’est un drame incroyable. Et pourtant: la nervosité continue des marchés montre qu’il s’agit d’une attaque sur l’euro. Si nous avions agi avec détermination il y a deux mois encore, la crise se serait apaisée. Maintenant, il est trop tard pour des petits pas. Pour rassurer les marchés, il nous faut un acte de solidarité dans la politique européenne.
Cela veut-il dire que l’Allemagne doit payer? Soit par le biais d’euro-obligations, qui vivent de la crédibilité de la dette allemande, soit par encore plus d’achats d’emprunts d’Etat par la BCE, ce qui peut amener à l’inflation.
Cela dépend de l’Allemagne. Nous avons besoin de la volonté politique de résoudre la crise. Bien sûr, je sais que les Allemands ont peur d’être les seuls à devoir payer. Mais raisonnons. L’Allemagne se porte-t-elle mieux avec ou sans l’euro?
Un retour au deutsche mark aurait pour effet une réévaluation qui provoquerait l’écroulement des exportations. Si l’euro devait vraiment éclater, ce serait comme une éruption volcanique, et personne ne sait où les débris voleraient.
D’un autre côté, la perspective d’une inflation violente…
… serait un suicide politique en Allemagne, je sais. Mais c’est aussi du suicide politique que de ne pas faire preuve d’autorité.
Comment cette crise va-t-elle transformer notre continent?
L’Europe a toujours grandi par des crises. La prochaine Europe aura une autre apparence. Il y aura des Etats qui continueront à travailler étroitement ensemble, et d’autres qui profiteront pas à pas de règlements d’exception, en ayant en tête une sorte d’Europe à la carte. Le noyau européen prendra plus de décisions communes, les autres resteront toujours plus clairement en dehors.
Une communauté à deux vitesses, donc?
Il pourrait même y en avoir plus que deux. On doit toutefois croiser les doigts pour le maintien de l’unité européenne, pour qu’il n’arrive pas au continent ce qui est arrivé à l’Italie après la fin de la Renaissance.
C’est-à-dire, voler en éclats et ne plus être compétitif dans le monde?
Venise, Florence, Milan, Gênes, ces villes ont dominé l’art et la science, l’armée et l’économie, elles ont aidé à faire avancer la première globalisation. Et ensuite, elles se sont laissé surpasser par d’autres puissances.
Vous craignez que l’Union européenne ne se fasse dépasser?
Oui, il y a des signaux. Pourtant, elle est encore au sommet, en termes de produit intérieur brut, d’exportations, de production industrielle. Au Proche-Orient, on nous demande: si vous êtes si bons en tout, pourquoi n’avez-vous pas d’autorité, de pouvoir? C’est une situation invraisemblable.
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