Ils s’aiment tant. Ils s’embrassent et se donnent du «chère Andschela» (sic) et du «schär Nicolas» (sic). Plus rien ne semble pouvoir les séparer. Merkel rayonne, Sarkozy sourit. Il lui montre tout l’honneur qu’il a de la recevoir à la maison avec sa femme, la star mondiale Carla Bruni. Puis, à peine Angela Merkel a-t-elle tourné les talons, qu’il déclare, à propos de la lutte contre la crise: «La France agit, l’Allemagne réfléchit.» Un jour, les deux assistent à une opérette côte à côte à Paris. Le lendemain, il dépasse les bornes de l’insolence et elle ne bronche pas.
Cette insolence n’est pas injustifiée. Car c’est peu dire que Merkel n’est pas aussi active que le président français. Tous deux glissent en politique sur la fine couche de glace de la crise. Mais, tandis que Sarkozy virevolte en tous sens, Merkel se meut lentement, à tâtons, prudemment. Et c’est elle qu’on critique.
Aujourd’hui, il n’y a pas que l’Allemagne qui est en crise. Sa chancellerie l’est aussi. Merkel avait cru attendre tranquillement la prochaine échéance électorale (les élections législatives au Bundestag le 27 septembre, ndlr), profiter de sondages favorables et hop! elle serait réélue. Tel était le plan. Mais ce plan semble bien compromis, et voilà Merkel sous pression comme jamais. Alors qu’elle devrait s’échiner à ce que l’Allemagne traverse la crise au mieux, alors que le gong commence à sonner, elle fait celle qui ne l’entend pas. Point de grandes paroles, ni de grandes actions ne sortent de la chancellerie. Tout se passe comme si Merkel voulait affronter la crise par une politique du silence.
PROFIL
Angela Merkel 1954 Naissance à Hambourg. Départ en RDA. 1986 Doctorat en physique. 1989 Collabore au Demokratischer Aufbruch.
1990 Membre de la CDU. 2000 Présidente de la CDU. 2005 Chancelière à la tête de la grande coalition (CDU/CSU/SPD). 2006 Femme la plus puissante du monde (Forbes). | Vu la menace de l’effondrement économique comme l’Allemagne n’en a pas connu depuis des décennies, cela suffira-t-il? Il y a peu, les experts tablaient pour 2009 sur une croissance modérée de l’économie allemande. Désormais, ils prédisent une des plus sévères récessions depuis l’après-guerre. La crise financière paralyse tout le commerce mondial. Et aucun pays, ou presque, n’en souffrira autant que le champion du monde des exportations, l’Allemagne.
La République fédérale sera «durement touchée», préviennent les économistes de l’OCDE, qui estiment que le nombre de chômeurs va augmenter de 700000 au cours des deux prochaines années. La destruction d’emplois a commencé. Daimler compte placer quatre usines allemandes en réduction de temps de travail. Le géant de l’acier Arcelor Mittal veut supprimer 6000 postes en Europe. Le groupe chimique AkzoNobel évoque un recul de la demande de 10 à 20%. On parle déjà d’un atterrissage forcé, de l’ampleur de la grande dépression d’après-1929.
Et que fait Merkel? Elle a bricolé un réseau de sauvetage pour les banques et achève un paquet d’aide hasardeux. Circulez, il n’y a rien à voir, ni en Allemagne, ni en Europe, ni dans le monde. Le monde attend Barack Obama, l’Europe admire Nicolas Sarkozy et, en Allemagne, on s’échange nos doutes sur la stratégie de crise de Merkel.
Critiquée par les siens. A la fête de la CDU, à la fin de novembre, un grand nombre d’«éléphants» ont émis des critiques et fait des propositions. Peter Müller, ministre-président du Land de Saar a déclaré: «Je crois que les citoyens espèrent une baisse d’impôst.» Günther Oettinger, ministre-président du Bade-Wurtemberg, a dit: «Si la crise se renforce, je pense qu’il faut envisager un deuxième paquet d’aide.» Même le ministre de l’Intérieur, Wolfgang Schäuble, d’habitude si loyal, a pris ses distances de la chancelière. Selon lui, l’Union (CDU/CSU, ndlr) devrait à présent «mener une politique forte basée sur la demande».
Les comités d’experts, l’institut de conjoncture, la Banque fédérale, l’OCDE: tous exigent que l’Allemagne fasse davantage pour soutenir la croissance. Tous craignent que Merkel n’agisse trop tard et avec trop de prudence. Car, alors, la récession pourrait être encore pire.
Les critiques de l’étranger ne sont pas plus tendres. Avec ses tergiversations, Merkel a largement isolé son pays, et les Allemands perdent de l’influence sur la scène internationale. Ni Paris, ni Londres, ni Washington, ni Bruxelles ne se montrent compréhensifs. Même son vieil ami, José Manuel Barroso, président de la Commission européenne, s’impatiente contre la chancelière qui se refuse à toute politique de relance en injectant les milliards nécessaires. A Bruxelles, elle est désormais la femme qui dit tout le temps non, «Madame No». Voilà longtemps qu’un chef de Gouvernement allemand n’a été si peu apprécié à l’étranger.
Critiques internationales unanimes. Les journaux internationaux la critiquent beaucoup. Le magazine britannique The Economist lui reproche son «manque d’assurance» dans la crise, le Financial Times parle de «politique parasite», car l’Allemagne, grand pays d’exportation, profitera des programmes lancés par les autres. Et, selon le FT, Merkel aurait abandonné «toute exigence dans la conduite de l’Europe». A l’inverse de ses collègues français et italien, la chancelière agit «de manière peureuse, comme pétrifiée», écrit pour sa part La Stampa, tandis que, dans les journaux français, on titre déjà sur «Le «nein» de Merkel». Le Wall Street Journal, enfin, lui reproche son «manque de courage» en politique étrangère.
Aux Etats-Unis, Steve Clemons, membre influent du Parti démocrate et directeur de la New American Foundation, estime qu’«il n’existe que deux propositions européennes valables pour résoudre la crise», celle de Nicolas Sarkozy et celle du premier ministre britannique Gordon Brown. La Grande-Bretagne ne dit rien de bon non plus. «Face à la demande intérieure traditionnellement faible de l’Allemagne, un tel atermoiement est incompréhensible», estime Henning Meyer, directeur du programme européen au Global Policy de la Metropolitan University de Londres. A Paris, l’image de Merkel est encore plus mauvaise.
L’Elysée colporte, via Le Canard enchaîné, toute sa haine de la chancelière, «coupable de l’échec», selon la formule de Sarkozy au début d’octobre, après que la chancelière se fut braquée contre l’idée d’un eurofonds au minisommet convoqué à la hâte. Quand Merkel a mis son veto aux 130milliards d’euros prévus par les Vingt-Sept, un proche de Sarkozy s’est plaint: «On a l’impression que c’est nous qui tirons et elle fait le boulet.»
Une situation nouvelle. Pour celle qui fut la femme la plus puissante du monde, cette situation est tout à fait nouvelle. Car Merkel n’a pas toujours été détestée. Elle a même brillé en 2007 pour sa politique étrangère sur le climat. Il est vrai que ses holomogues d’alors étaient à moitié retraités: Jacques Chirac, Tony Blair et George W. Bush, tous plus ou moins canards boiteux de la politique. Désormais, elle a pour interlocuteurs des hommes qui viennent de se lancer sur la scène internationale, Barack Obama, Gordon Brown et Nicolas Sarkozy. Du coup, Merkel n’est plus qu’une ombre. Chirac la charmait, Sarkozy, lui, veut la dominer. S’il est dans la tradition des chanceliers allemands de laisser les présidents français briller sur l’avant-scène ,tandis qu’eux œuvrent dans l’ombre, la nouveauté avec Sarkozy, c’est qu’il se moque ouvertement de la chancelière.
Habile, Sarkozy place les Allemands dans un dilemme en exigeant un plan d’aide généreux pour l’Europe. Certains Etats ne pourront le financer que s’ils s’endettent au point de sortir des critères de Maastricht. Or, Merkel ne veut pas assouplir ces critères. Alors, les Allemands devront payer plus, menace Sarkozy. Ils peuvent se le permettre sans enfreindre le Traité de Maastricht, car ils ont mis bon ordre dans leur budget ces dernières années. Mais Merkel refuse de payer et tombe dans le piège. Sarkozy a beau jeu de la présenter comme celle qui freine l’Europe.
Repli. Avec la crise, l’Allemagne a perdu son rôle de locomotive européenne. Kohl avait fait de l’Europe son grand projet. Schröder, lui, avait certes présenté l’UE comme un gouffre pour l’argent des Allemands, mais il restait disposé à ouvrir les caisses. C’est d’ailleurs sur cette ligne que Merkel avait entamé son mandat. Mais voilà qu’elle et son ministre des Finances, Peer Steinbrück, se sont repliés sur une ligne plus nationale, de crainte que l’argent des Allemands ne soit consumé par l’Europe. «Je trouve important qu’il y ait quelqu’un pour s’assurer qu’on ne jette pas l’argent par la fenêtre», affirme Steinbrück.
Mais, ce faisant, l’Allemagne renonce à son rôle d’Européenne modèle. Un rôle moteur qui a toujours été couplé avec l’argent. Jusque-là, les chanceliers ont payé pour conduire l’UE et l’Allemagne se portait bien. A présent, elle devra s’insérer dans un ordre mondial élaboré par d’autres. L’entrée en fonctions de Barack Obama en janvier marquera le début de ce nouvel ordre. L’enjeu est de savoir qui seront les architectes et les chefs de ce chantier et quelle place prendra chaque pays. La pingrerie de Merkel dans ce contexte place l’Allemagne dans une position périphérique, presque d’isolement.
En cette époque d’incertitude, Merkel échoue à conduire son pays. Quand l’occasion s’est présentée de tenir un grand discours au Bundestag le 26novembre, elle l’a perdue en s’éparpillant sur d’autres sujets: l’Afghanistan, les pirates, etc. Du temps précieux pour ne rien dire. Merkel a expliqué sa politique sur le ton d’un trésorier qui dresse le bilan annuel des recettes et des dépenses. Le président du groupe CDU/CSU, Volker Kauder, a dû applaudir de manière très démonstrative pour réveiller l’assemblée.
Ce sont surtout les hésitations de Merkel qui déconcertent. Quand la crise bancaire a atteint l’Allemagne en septembre, elle a pris des mesures de sauvetage au cas par cas. Et l’idée d’un paquet d’aide sur le modèle britannique, elle ne s’y est ralliée qu’après que le géant munichois de la finance immobilière, Hypo Real Estate, a été pour la seconde fois en une semaine au bord de la faillite. Pendant des semaines, elle avait freiné tous les plans européens. De même, Merkel avait d’abord critiqué la garantie du Gouvernement irlandais sur les dépôts d’épargne, mais pour proposer, quelques jours plus tard, une offre semblable pour les comptes bancaires allemands. Elle a perdu «toute orientation», résume le FT.
Entre la peste et le choléra. Aujourd’hui, les banques ne se prêtent plus et, pour les entreprises, il est difficile d’obtenir de nouveaux crédits. C’est pourquoi beaucoup d’économistes appellent avec d’autant plus d’empressement un plan de relance. Le désavantage de ce système est que l’Etat doit faire des dettes. Mais, entre la peste et le choléra, écrit Bert Rürup, dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung, «on devrait toujours choisir le choléra, car on y survit plus facilement».
C’est aussi ce qu’on pense dans la plupart des pays industrialisés. Le président Sarkozy a promis des allégements fiscaux pour des entreprises et les citoyens et veut pomper 20milliards d’euros sur le bâtiment et l’automobile. Le Gouvernement britannique a décidé d’abaisser à court terme la TVA de 17,5% à 15%, pour relancer les ventes de Noël. L’Espagne veut suspendre l’imposition sur la fortune et créditer chaque citoyen d’une remise fiscale jusqu’à 400euros. Au Japon, il est question de 500euros par famille. La Chine investit des centaines de milliards d’euros dans le développement des routes et des bâtiments publics. Et le président Obama songe déjà à un nouveau paquet d’aide dans son pays. A la fin, la lutte américaine contre la crise pourrait coûter le total vertigineux de 1000 milliards de dollars.
Mais, pour Merkel, ces plans de relance sont des feux de paille. Après une courte flamblée, il ne reste qu’un tas de cendres, dit-elle. Du coup, même le président de la Bundesbank, Axel A. Weber est sorti de sa réserve pour dire que la crise actuelle est si menaçante que le gouvernement «doit vite prendre des contre-mesures (…), rapides, ciblées et limitées dans le temps».
L’histoire des plans de relance a commencé dans les années 1930. Le krach du vendredi noir, en octobre 1929, avait ébranlé la confiance des marchés. Dans le monde entier, des banques déclaraient faillite, et les usines devaient étrangler leur production. Des millions de personnes perdaient leur travail. Ce n’est qu’en 1933 que le nouveau président américain élu, Franklin D. Roosevelt, a réussi à faire sortir son pays de la dépression.
Avec le New Deal, il a accru les dépenses publiques et mis sur pied des programmes d’occupation. Il est intervenu dans le secteur bancaire et a encouragé la construction. Tout à l’inverse, dès 1930, le chancelier du Reich, Heinrich Brüning, a voulu contenir la crise par une politique d’épargne aux conséquences dévastatrices. Il a réduit les dépenses publiques dans la construction et comprimé les salaires des fonctionnaires sans voir que sa politique achevait d’étrangler l’économie. Plus tard, il prendra sa retraite en 1932 après avoir préparé le terrain pour Hitler.
Les dirigeants de l’après-guerre ont tiré les leçons de l’économiste britannique John Maynard Keynes, prônant l’intervention de l’Etat. En 1967, le ministre de l’Economie social-démocrate, Charles Schiller, a sorti l’économie de la récession grâce à son programme d’investissement national. Plus tard, d’autres gouvernements proposeront des plans de relance avec plus ou moins de bonheur. Car ces plans, pour qu’ils fonctionnent, doivent répondre à un certain nombre de critères. Sur ce point, les économistes sont d’accord. Ce plan doit être précis, rapide et limité dans le temps. Mais, surtout, il doit répondre à une crise conjoncturelle. Ce qui est le cas aujourd’hui, et nos responsables économiques ne peuvent l’ignorer.
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PRAGMATISME
Sous pression, elle cède Candidate à sa propre succession aux élections du Bundestag, en septembre 2009, Angela Merkel a mesuré l’urgence d’agir face à la crise à la mi-décembre. Accusée de tergiverser, de tempérer, la chancelière a réuni les chefs d’entreprises et hommes politiques, le 14 décembre dernier, afin d’envisager un deuxième plan. Ce déclic tardif aura été motivé par des raisons plus économiques que politiques. La perspective d’un recul de 2% du PIB en Allemagne en 2009, augure des centaines de milliers de chômeurs. Donc d’électeurs. Cela, Angela Merkel l’a bien compris. Aussi son équipe vole-t-elle au secours de l’emploi. Le gouvernement pourrait ainsi rémunérer des salariés pour une période de chômage technique allant jusqu’à dix-huit mois. Mais il lui faut encore l’assurance des patrons qu’ils renoncent à tout licenciement sec pour la période. La perspective d’un «deuxième plan», auquel Merkel était rétive après le premier annoncé à l’automne (31 milliards d’euros), semble désormais acquis. Le contenu de ce nouveau plan, encourageant aussi la consommation des ménages par des bons ainsi que des baisses d’impôts, ne devrait pas être présenté avant la fin de janvier. Mais son coût a déjà été annoncé fin décembre: il s’élève à 40 milliards d’euros. •MB | Enjeux électoraux. A la fête de la CDU à Stuttgart, Angela Merkel a promis des allégements d’impôts pour la prochaine législature. Dans ses propres rangs, la coupe était pleine. En effet, pourquoi une mesure qui n’est pas jugée bonne aujourd’hui le serait-elle dans deux ans?
Le problème de Merkel est qu’elle n’est pas une spécialiste de l’économie et que, au sein de l’Union, il n’existe personne capable, semble-t-il, de proposer des solutions face à la crise. Cet homme providentiel devrait être le ministre de l’Economie, Michael Glos (CSU). Seulement voilà, lui n’a jamais voulu de ce portefeuille et, lorsque les banques ont annoncé leurs pertes à l’automne 2008 et que les Bourses se sont effondrées, on ne l’a pas vu pendant des semaines. Puis, quand’ il fut traité de «sédatif sur pattes», il est réapparu, mais pour critiquer la chancelière dans Bild, renforçant encore l’impression d’impuissance.
Cette situation, on le voit, cache des calculs électoraux pour 2009. Merkel n’aime pas la contradiction et cela lui suffit que le nouveau président du Conseil de Bavière et président de la CSU, Horst Seehofer, se montre toujours plus rebelle, car sa survie politique dépend de sa capacité à redonner la majorité absolue à la CSU en Bavière. En 2009, deux scrutins majeurs prendront donc la forme d’un test: les élections européennes en juin, puis celles au Bundestag en septembre.
En fin d’année, Angela Merkel a finalement proposé de fixer une réunion extraordinaire de la coalition CDU/CSU (finalement repoussée à la fin de janvier, ndlr). A l’ordre du jour: les impôts et l’extension du plan de relance.
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