L'Hebdo;
2004-04-15 Débat Faut-il se méfier des recherches sur les cellules souches d'embryons humains? Prometteuses pour les uns, menaçantes pour les autres, elles suscitent la polémique. Anne-Catherine Menétrey, Conseillère nationale, Les Verts «Le risque existe qu'on joue aux apprentis sorciers»
Pourquoi les Verts soutiennent-ils le référendum contre la loi relative à la recherche sur les cellules souches de l'embryon humain? C'est une expression de votre méfiance à l'égard du progrès scientifique?
Non, notre critique porte avant tout sur la précipitation dans laquelle on a élaboré la loi. Elle signifie que les intérêts en jeu ne sont pas d'abord ceux des malades qui attendent des médicaments nouveaux. Il est donc normal que s'expriment des réticences à l'égard d'une recherche qui veut aller vite, réclame beaucoup de libertés et ne s'embarrasse guère de scrupules. A cela s'ajoute le problème posé par le morcellement du processus législatif. On aurait souhaité que la question des cellules souches soit abordée dans une perspective plus globale. Cela n'a malheureusement pas été le cas. Le Parlement a même transformé une loi sur les embryons en loi sur les cellules souches. C'était une manière de désamorcer le débat éthique puisqu'on ne parlait plus d'embryons mais uniquement de cellules. Il est donc juste, non pas de mettre un terme définitif à cette loi, mais de marquer un temps d'arrêt pour pouvoir reprendre la question avec la loi qui doit encadrer la recherche sur l'être humain.
Est-ce qu'il n'entre pas aussi, dans votre opposition, une part de peur irrationnelle face aux avancées de la science?
La crainte existe, en effet, qu'on s'engage dans une voie d'apprentis sorciers. Mais elle est très compréhensible et n'a rien d'irrationnel. Car on peut redouter, à juste titre, qu'une telle loi ouvre la porte à des manipulations génétiques dont on ne voit pas très bien jusqu'où elles pourraient conduire. Je sais que les partisans de la loi nous reprochent de leur faire des procès d'intention. Effectivement, la loi ne dit pas cela. Mais on a le sentiment qu'elle brise un tabou et permettrait d'aller plus loin. En outre, elle risque de contribuer à une marchandisation de la santé qui est déjà en route. Cette logique marchande, qui passe par des brevets sur le vivant, implique notamment qu'on instrumentalise des organes ou des organismes en vue de réaliser des profits.
Vous devriez éprouver aussi une autre crainte: celle de sous-estimer les gains thérapeutiques qui pourraient découler de ces recherches...
Je comprends bien sûr qu'on veuille soulager ceux qui souffrent du diabète ou de la maladie de Parkinson. Mais le problème est celui des priorités. Quelles sont les plus grandes urgences du point de vue de la santé? S'occuper de ceux qui ont le plus fort pouvoir d'achat? Ou chercher à réduire le déséquilibre entre les populations du Nord et celles du Sud? La perspective que je voudrais défendre est celle de l'accès de tous à la santé. Apparemment, il n'existe d'ailleurs aucune preuve que les recherches sur les cellules souches embryonnaires déboucheront sur des thérapies miraculeuses. Ce sont des scientifiques eux-mêmes qui le disent: beaucoup de promesses ont été faites autour de ces recherches sans qu'on n'ait la moindre garantie de trouver quelque chose. Il ne faudrait donc pas que ces promesses soient de simples moyens pour faire passer des budgets de recherche.
Vous contestez que ces recherches puissent constituer un enjeu fondamental pour la Suisse de demain?
Je sais qu'on veut nous faire passer pour des gêneurs, des obscurantistes, voire des mauvais patriotes qui empêcheraient la Suisse de prendre le leadership dans le domaine des biotechnologies. On est toujours confrontés au même chantage: si vous ne nous laissez pas faire, ces recherches se feront à l'étranger. Notre intention n'est pourtant pas de détruire l'industrie pharmaceutique suisse. Nous voudrions simplement amener quelques mises en garde dans ce concert d'incantations où il est toujours question d'être les premiers, les meilleurs, de constituer des pôles d'excellence.
On a l'impression que la gauche est aujourd'hui embarrassée par l'idée de progrès qui serait plutôt passée à droite...
Ça, c'est précisément un discours de la droite qui veut des changements, mais ceux-ci ne vont pas forcément dans le sens du progrès. Il y a un malentendu fondamental autour de cette notion qu'on ne peut résumer à l'innovation technologique: le nucléaire n'est pas un progrès, les énergies renouvelables oui. Pour moi, le progrès est avant tout le progrès social: l'accès de tous à la santé, à l'information et au bien-être. |
Cellules à tout faire
Les cellules-souches de l'embryon tirent leur énorme potentiel de leur absence de spécialisation. C'est dire qu'en orientant astucieusement leur développement, on peut les transformer selon les besoins en cellules musculaires du coeur, en «fabriques» d'insuline, en neurones etc. Avec l'espoir qu'une fois injectées dans l'organisme, elles seront capables de reconstruire l'organe ou le tissu défectueux. |
Patrick Aebischer Président de l'EPFL
«Les chercheurs se posent aussi des questions morales»
Le référendum contre la loi relative à la recherche sur les cellules souches d'embryons humains traduit une méfiance à l'égard des milieux scientifiques. Vous pouvez la comprendre?
J'ai en tout cas beaucoup de peine à comprendre l'inquiétude face à la loi telle qu'elle est proposée aujourd'hui. C'est une loi plus restrictive que permissive: le Parlement a su, dans ce domaine sensible, proposer des garde-fous importants pour que la société l'accepte. Personnellement, j'aurais souhaité une loi plus libérale. J'estime cependant qu'elle offre un compromis acceptable qui permet aux chercheurs de travailler sur l'essentiel: comprendre le processus de différenciation cellulaire, c'est-à-dire comment, à partir de ces cellules souches embryonnaires, se constituent des cellules cardiaques, des cellules nerveuses, etc. Compte tenu des limites très strictes dans lesquelles la loi autorise ces recherches, je trouve extraordinaire qu'il existe encore des personnes pour vouloir les interdire. Ces travaux sont d'une importance capitale. D'abord pour la biologie du développement. Et ensuite pour les applications thérapeutiques qu'on peut en tirer.
Cette promesse de bénéfices thérapeutiques, ce n'est pas simplement un alibi des chercheurs pour rester maîtres de leurs travaux?
Peut-être faudra-t-il attendre dix, vingt ou trente ans, mais je suis prêt à parier que des thérapies très importantes vont sortir de ces recherches. Pour soigner le diabète ou la maladie de Parkinson par exemple. Alors j'aimerais savoir si ceux qui s'y opposent se rendent compte de ce qu'ils font: comment vont-ils expliquer aux Suisses qu'ils ne devraient pas avoir accès à ces thérapies? Car, le jour où elles existeront, je suis persuadé que les Suisses voudront en bénéficier! C'est donc un discours de pharisien qui pose un vrai problème de responsabilité morale. En tant que médecin, j'ai vu la détresse du diabétique juvénile et celle de sa famille. Comment ose-t-on le priver d'espoir alors que les potentialités cliniques de ces recherches sont énormes?
Ces recherches ne devraient pas seulement profiter aux malades mais aussi à l'industrie pharmaceutique...
On peut bien sûr considérer que les industries pharmaceutiques sont des organisations avides de profits. Mais on oublie qu'elles contribuent significativement au bien-être de l'humanité et qu'elles fournissent du travail à beaucoup de Suisses. Sans vouloir être alarmiste, je pense que la Suisse est en train de scier la branche sur laquelle elle est assise si on se met à multiplier les chicanes devant le développement des sciences de la vie. D'autres régions du monde ne connaissent pas de telles réticences. Regardez la Californie: là aussi on a voté sur ces questions. Mais pour rendre la loi plus permissive que ce que permet la législation fédérale américaine!
Peut-on encore se fier à l'éthique des scientifiques lorsqu'on connaît cette compétition mondiale dans laquelle ils sont désormais engagés?
Bien sûr qu'il y a de la compétition entre chercheurs, c'est ainsi que cela fonctionne. Mais cela ne les empêche pas de se poser des questions morales. Quand il s'est agi du clonage reproductif, la quasi-totalité des scientifiques s'est élevée contre. Cela montre qu'il existe une autorégulation du monde de la recherche. En discutant avec des collègues chinois, indiens ou américains, on s'aperçoit que personne n'est indifférent aux problèmes éthiques. Sur l'essentiel, les humains se rejoignent.
Au vingtième siècle, cela n'a pas empêché la science de se compromettre avec le totalitarisme...
Oui mais c'est la politique qui a entraîné la science dans ces compromissions. C'est vrai de la «science prolétarienne» de Lyssenko comme de la science nazie. Mais je ne connais pas d'exemple où la communauté scientifique, par elle-même, se serait laissée aller à de telles dérives.
On aurait donc tort de désespérer du progrès scientifique?
La quête de connaissances nouvelles est inhérente à l'être humain. Elle ressemble à un processus kafkaïen où l'on ouvrirait une porte qui donnerait sur une deuxième porte, qui ouvrirait elle-même sur une troisième, une quatrième et ainsi de suite. La notion de progrès ne peut donc pas mourir. Pour ma part, je continue de m'émerveiller. Je trouve extraordinaire de savoir que seul un pour cent de notre génome diffère de celui du singe. |
Propos recueillis par MA
Les atouts de l'embryon
Pour étudier l'embryologie, les cellules-souches issues de rongeurs, de mouches ou de vers de terre font l'affaire. Mais lorsqu'on aborde le champ de la thérapeutique humaine, les animaux ne suffisent plus. Le moins problématique sur le plan éthique serait d'utiliser des cellules-souches adultes; mais leur potentiel de différenciation est insuffisant. Ne reste donc, pour l'instant du moins, que les embryons surnuméraires. |
Embryonale Stammzellen
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