Singulier dialogue en cet après-midi tiède de septembre, autour d’une petite table nue simplement posée dans une ruelle de la Vieille-Ville à Genève. D’un côté, la Lausannoise Anne-Sylvie Sprenger, 34 ans, auteure du roman Vorace paru en 2007 chez Fayard (et collaboratrice des pages culturelles de L’Hebdo).
De l’autre, le Zurichois Gian Manuel Rau, 40 ans, qui, après avoir monté Pessoa, Lukas Bärfuss ou Jon Fosse, signe l’adaptation de son texte et sa mise en scène au Poche. La première aura lieu le 3 octobre.
Passer du livre à la scène n’est pas anodin. Et pas d’avantage le fait de laisser l’autre s’emparer de son texte. Complices et courtois bien que toujours à l’affût des réactions de l’autre, les deux créateurs évoquent leur rencontre et leur collaboration autour de ce roman qui, en trois courtes phrases, paraît résumer son propos:
«Je m’appelle Clara Grand, j’ai 27 ans et j’aime Frédéric. Même âge. Lui, Frédéric, est anorexique.» Tout est dit et bien sûr tout reste à découvrir de cette dérive avide d’absolu aux portes de la folie, entre vomissures et jouissance, cri et prière.
«J’avais écrit ce texte en pensant au théâtre, explique Anne-Sylvie Sprenger. Je m’y offrais la liberté du roman, mais en travaillant comme une comédienne. Chaque phrase, je l’ai dite, je l’ai prononcée avant de la coucher sur le papier.» Cette langue forte a séduit Gian Manuel Rau également fasciné par la sensualité et le déséquilibre de ces personnages voués à l’échec.
Tout en restant extrêmement fidèle au roman, il s’est alors permis de lire entre les lignes avec l’accord de l’auteur. Il a transformé le monologue en un dialogue lui-même dédoublé par deux voix enregistrées pour mieux souligner la dualité intime des personnages. Dans les souffrances de ce couple torturé, il a par ailleurs choisi de voir un jeu d’enfants, «des jumeaux qui vont aussi mal l’un que l’autre».
Du trash, du cul, du cru? Que les allergiques à l’hyperréalisme théâtral se rassurent. Le metteur en scène ne montre pas, il suggère. Et son propos n’en est que plus fort. Avec Christine Vouilloz et Attilio Sandro Palese, il a d’ailleurs choisi des comédiens qui ne correspondent pas physiquement au profil des personnages.
Soucieux de rester légers et finement drôles, ils ont beaucoup travaillé sur les gestes, la position des mains, des pieds, du corps. Le décor, lui, évoque «un fragment d’église» dont les lignes forment comme un tableau tridimensionnel offrant de multiples trajets possibles.
Anne-Sylvie Sprenger a relevé le défi de se laisser surprendre par son propre texte. Et de voir étalée au grand jour une violence qu’elle croyait avoir bien dissimulée. A la fin du livre, le personnage de Frédéric se pend et Clara se retrouve dans un hôpital psychiatrique après avoir mangé les cendres de son amant mort.
Gian Manuel Rau a choisi de raconter les choses un peu différemment. En l’écoutant évoquer avec lyrisme les images qu’il a en tête, Anne-Sylvie Sprenger pâlit et ne peut cacher son appréhension. «J’ai l’impression que tout peut arriver jusqu’à la première. Je suis partagée entre une confiance absolue et une très grande inquiétude.»
Elle admet toutefois que leurs deux folies vont bien ensemble et qu’il sera sans doute difficile au spectateur de démêler ce qui appartient à elle, et ce qui vient de lui.
Genève. Le Poche. Du 3 au 23 octobre. www.lepoche.ch
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