En un quart de siècle, Francine Bouchet a publié 480 titres, certains traduits dans le monde entier, de l’Angleterre à l’Iran, en passant par la Corée ou le Danemark. L’éditeur à l’enseigne de hibou (animal nyctalope, donc lecteur infatigable) a réussi à tirer son épingle du jeu dans un milieu concurrentiel et à publier des bestsellers de qualité. Les quatre livres de la série sur les saisons, illustrés par l’Allemande Rotraut Susanne Berner, se sont ainsi écoulés à 92 000 exemplaires. Dans un catalogue riche de 166 signatures (auteurs et illustrateurs), Francine Bouchet fait la part belle aux Suisses. On y croise notamment les artistes Haydé et Albertine, les écrivains Eugène, Corinna Bille, ou Anne-Lise Grobéty. Pour ses 25 ans, la Genevoise se voit honorée par la Bibliothèque nationale de France, qui lui consacre une journée de conférences le 2 février prochain.
Devenir comédienne. Il y a vingt-cinq ans, il n’y avait rien, ou presque. En 1981, Francine Bouchet, alors enseignante, reprend la librairie genevoise La joie de lire. Six ans plus tard, elle en fait une maison d’édition. La joie de lire, fondée en 1937, une des premières librairies pour la jeunesse en Europe, avait déjà publié des livres pendant la Seconde Guerre mondiale. Petite fille, Francine Bouchet en avait même lu. C’est sa sœur, Monique, de six ans son aînée, qui lui faisait la lecture. «Ma mère ne voulait pas d’autre enfant après Monique, “l’unique”. Ou alors un garçon. Je devais m’appeler Pierre.» Sa naissance, en 1949, redistribue les cartes. L’éditrice, également écrivain (même si sa modestie l’empêche de l’avouer), est revenue sur son enfance dans le très beau Quand ma mère, publié à La joie de lire en 2006 dans la collection Rétroviseur. Vingt-deux chapitres courts et émouvants pour éclairer son rapport à l’enfance; vingt-deux, comme le nombre des arcanes du tarot. «Ma mère tirait les cartes en cachette, parce que mon père lui interdisait de le faire. Quand je rentrais de l’école, elle m’attendait pour que je lui raconte ma journée, j’étais son ouverture sur le monde. Nous étions, ma sœur et moi, sa seule aventure. Elle aurait tant voulu être comédienne. Moi aussi, mais elle me l’interdisait.»
Francine Bouchet rompt la chaîne familiale. Elle ose s’aventurer vers «l’obscur» et arpenter les «terrains en friche». «Chacun reçoit des cartes dans la vie, bonnes ou mauvaises. Notre chance, c’est de désarticuler ce qui nous est donné pour construire ce qu’on espère être juste pour nous. La vie est un espace de liberté absolue.»
Lectures interdites. C’est la principale qualité des livres qu’elle a choisi de publier depuis vingt-cinq ans: aider à rêver le pas de côté, à penser d’autres vies possibles. Chacun de ses livres contient un peu de ce qu’elle aurait aimé trouver dans son enfance.
Vers 12 ans à vrai dire, ce sont les titres pour adultes qui l’attiraient. Le mur, de Sartre: sexualité, folie de l’enfermement, haine de l’humanité... «Ma mère a été horrifiée quand elle a découvert ce que je lisais. Je crois qu’elle m’a même donné une gifle. Ça m’a réveillée, c’était bien.» Depuis, Francine Bouchet n’a jamais oublié comment on escalade les murs.
Elle aurait pu faire le choix de publier pour les adultes. Mais ce qui l’intéresse avant tout, c’est «l’image illustrative, déclinée comme une narration, une manière autre de rejoindre la littérature». Qu’est-ce qui fait, selon elle, un bon livre pour enfant? Le premier ennemi, c’est la complaisance. Puis viennent la pédagogie et l’infantilisation. «Les enfants comprennent beaucoup plus qu’on n’imagine. Piaget disait: “Plus on montre quelque chose à un enfant, plus on l’empêche de le découvrir luimême.” Mais, s’il faut se garder de simplifier, il ne faut pas brouiller volontairement les cartes pour autant. C’est un équilibre à trouver. Et il faut se souvenir qu’on est adulte, ne pas retomber en enfance!»
Solitude joyeuse. Sa marque de fabrique, c’est l’exigence d’un langage précis doublé d’un regard philosophique. Et la solitude. «C’est mon dada. J’aime les héros solitaires, ceux qui sortent du troupeau. Dans mon enfance, j’ai subi la solitude. Maintenant, je la recherche. J’ai besoin de la paix qu’elle procure pour sentir les frissonnements de ce qui m’entoure.» Son entourage direct en l’occurrence, ce sont ses trois enfants et ses trois petits-enfants, fidèles lecteurs de La joie de lire.
Depuis vingt-cinq ans, le paysage éditorial a changé. Nombreuses sont les petites maisons qui émergent chaque année, et disparaissent aussi vite. Les concurrents multiplient les publications, imposant à La joie de lire le rythme de 45 titres par année pour rester visible sur le marché. Pour faire face, Francine Bouchet peut compter sur six collaborateurs (quatre pleins temps répartis entre cinq employés, auxquels s’ajoute un poste de stagiaire). En 2012, la maison devra continuer de s’adapter pour survivre. Ce sera l’année du défi numérique, et l’équipe travaille sur un projet uniquement publié sur tablette. «Mais cela ne m’intéresse pas de faire du numérique avec des livres qui se suffisent à eux-mêmes, explique l’éditrice. De “faux” livres avec le bruitage des pages qui se tournent, c’est dramatique! Il faut inventer autre chose. La vraie question, c’est le modèle économique. La lecture sur tablette deviendra-t-elle rentable?» Même si La joie de lire fait l’essentiel de ses ventes en France, pas question de déménager: «Je n’ai jamais préféré les berges de la Seine aux berges du Rhône. Pour nous, l’identité suisse est une valeur sur le plan international. Et puis je suis Genevoise. Etre un acteur culturel dans mon pays est important à mes yeux, même si je n’en suis pas un prophète...»
Ancienne présidente de l’Association suisse des éditeurs de langue française, Francine Bouchet se bat depuis longtemps en faveur de la loi fédérale sur la réglementation du prix du livre, objet de la votation du 18 mars prochain. Et tant bien que mal, elle essaie de faire entrer ses auteurs dans les écoles. «Il y a des enseignants courageux et curieux, mais ils sont rares. C’est plus facile d’être lu dans les écoles françaises!» Elle pourrait se décourager, mais elle a gardé sa folie. «De la folie, oui! Il en faut pour faire ce métier!» Et elle garde son espace de liberté: la poésie (elle a publié deux recueils aux Editions de l’Aire, Porte de sable, et Champ mineur). Dès qu’on en parle, elle se trouble. Une pudeur surgit et elle se met à balbutier: «Je n’ai pas d’oeuvre. L’écriture, c’est ce qu’il y a au-delà de tout. C’est ma respiration. Elle me permet d’avoir du “jeu”, ce petit espace pour faire exister tous les possibles.»
«La joie de lire, 1987-2012», débats et conférences à la Bibliothèque nationale de France, site François-Mitterrand, Paris. Jeudi 2 février, 14 h - 17 h 30.
Et jusqu’au 1er février, La joie de lire s’expose aussi à La julienne, maison des arts et de la culture de Plan-les-Ouates, route de Saint-Julien 116.
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