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Par Julien Burri - Mis en ligne le 04.09.2012 à 14:01 |
La moitié de l’aventure se joue à Varsovie. C’est là que se trouve l’un des deux sièges de Noir sur Blanc, maison d’édition implantée autant en Suisse (et en France) qu’en Pologne, et qui a pour vocation de traduire les auteurs de l’Est pour les faire connaître à l’Ouest. Et vice-versa. Vera Michalski, sa propriétaire, ne serait pas devenue cette passeuse de littérature sans Jan Michalski, rencontré sur les bancs de l’Université de Genève. Le couple crée Noir sur Blanc en 1986. Leur premier livre paraît l’année suivante: Proust contre la déchéance de Joseph Czapski, recueil des conférences données par l’auteur alors qu’il était déporté au camp de Griazowietz au début des années 40. Le ton est donné. Sous le manteau. Les Michalski sortent clandestinement des manuscrits de Pologne, impriment leurs livres à Yverdon et leur font passer la frontière cachés dans des valises. Tout change après la chute du Mur. «Au début, on nous a dit: Noir sur Blanc? Vous pensez détenir la vérité? Vous vous occupez de littérature africaine?» L’accueil, en Suisse romande, est d’abord hostile. «Vladimir Dimitrievitch, de L’Age d’Homme, prenait assez mal notre existence. Comme si la littérature de l’Est était sa chasse gardée. Au fil du temps, cela a passé.» Le couple fait confiance à sa bonne fortune. Il a choisi comme logo un «N» repris de la signature manuscrite de Nicolas Machiavel. Il va chercher un auteur polonais phare, Slawomir Mrozek, et négocie la publication de ses œuvres complètes. Le cercle de la revue Kultura le soutient, tout comme le Prix Nobel Czeslaw Milosz. Puis Noir sur Blanc, centré sur les témoignages, s’ouvre aux romans, aux livres de voyage, aux auteurs contemporains, russes, ukrainiens, israéliens ou autrichiens… A ce jour, 200 titres ont été publiés en français. Tout autant côté polonais, dès 1990. Noir sur Blanc a pignon sur rue à Varsovie, dans une belle maison avec jardin, rue Frascati. La sœur de Jan, Anna Zaremba, fait visiter les bureaux dont elle est responsable. Tous les auteurs traduits sont sur les rayonnages: Eco, Miller, Auster, Cendrars, Bouvier, Bukowski, Donna Leon, Echenoz... Au premier, la fête d’anniversaire bat son plein. Passant entre les plats sans s’arrêter (hors-d’œuvre de chanterelles, harengs à l’huile, saumon fumé), Vera Michalski veille au confort de ses hôtes. Avant sa disparition, en 2002, c’est Jan qui était aux avant-postes et Vera restait dans l’ombre. Elle n’aime pas plus la lumière aujourd’hui. Autour du buffet se côtoient des figures historiques de l’opposition, comme l’ex-premier ministre Tadeusz Mazowiecki ou le journaliste Adam Michnik. L’acteur Andrzej Seweryn, immortalisé par le cinéaste Andrzej Wajda. Et, parmi les auteurs maison, Dorota Maslowska, 29 ans, star des lettres polonaises. Qui est Vera Michalski? La «guerrière mutique», comme on l’a surnommée à cause de son sens des affaires, est en fait une timide. Omniprésente dans le milieu de l’édition, charismatique et en même temps discrète. Un livre écrit blanc sur blanc, un roman russe et secret. Elle passe son temps dans les avions entre Paris, Lausanne et Varsovie, développe le groupe Libella, fondé avec Noir sur Blanc, et qui comprend aujourd’hui Buchet-Chastel, Phébus, Le Temps Apprivoisé, Wydawnictwo Literackie (le Gallimard polonais), Favre... «Je me considère comme un éditeur moyen. La quantité ne sert à rien, la qualité seule compte.» Présidente de l’Association suisse des éditeurs de langue française, elle a contribué à la création du Livre sur les quais à Morges (lire encadré ci-dessous) et s’engage dans le mécénat. La Fondation Jan Michalski finance une ambitieuse Maison de l’écriture à Montricher (VD), lieu de résidence pour écrivains qui devait être inauguré cet automne mais dont l’aménagement a pris du retard (Vera Michalski est perfectionniste). Dans ses pas. Le jour suivant se déroule à la poursuite de Vera. Vera marchant d’un pas alerte dans les rues de Varsovie. «Il y a toujours des choses qui m’énervent ici. Le patriotisme, la martyrologie. C’est ridicule, mais quand on attaque la Pologne, je deviens une passionaria. Je ne me reconnais plus.» Belle, dans une veste indigo, elle parle si doucement qu’un mot sur deux se perd dans la circulation. Désireuse de faire connaître le pays et la culture de l’homme qu’elle a aimé, devenus les siens, elle a prévu une succession de visites de musées et de repas (hospitalité polonaise oblige) avec ses auteurs et amis. Aucune trace de la Varsovie sacrifiée de 1945, dans cette ville moderne qui a accueilli l’Eurofoot 2012. Avant la Deuxième Guerre mondiale, la ville comptait 1250000 habitants. Ils n’étaient plus que 120000 en 1945. Sur une façade entière, on vente des baskets Adidas avec ces mots: «Prédateurs zone mortelle». Non, la tâche que Noir sur Blanc s’est assignée n’a pas pris fin à la chute du Mur. Il faut contribuer à perpétuer la mémoire dans un monde capitaliste qui lamine la pensée. Saga. Terminal de l’aéroport. Dernière chance pour en savoir plus sur cette femme mutique, mère de deux filles, fille de Luc Hoffmann, cofondateur du WWF, héritier anticonformiste du groupe chimique et pharmaceutique Hoffmann-La Roche. Vera, une femme qui a passé son enfance dans une maison sans électricité en Camargue. Dont la grand-mère, la comtesse Razoumovski, a été chassée de Russie par les bolcheviques. Vera, qui descend du comte Andreï, protecteur de Beethoven. Et d’Alexis Razoumovski, époux secret de la tsarine Elisabeth. Vera, belle-fille de Francesca Michalska, déportée au Kazakhstan par Staline. Son avion n’est pas le même que le nôtre, elle part pour Paris. A mi-voix, elle parle de Libella, de Noir sur Blanc. D’elle, rien. Qui êtes-vous, Vera Michalski? Pourquoi consacrer votre vie aux livres? Elle sourit, ouvre son sac à main et sort une lime à ongle. «Oh non, elle est cassée!» Puis: «Vous feriez mieux d’y aller, je n’aimerais pas que vous manquiez votre avion.»
Le livre sur les quais fête Noir sur BlancDu 7 au 9 septembre, Le livre sur les quais revient s’installer à Morges. Près de 300 auteurs sont attendus, et 130 lectures, débats et croisières littéraires s’offrent à la curiosité des visiteurs. La manifestation, placée cette année sous la présidence de Nancy Huston, saura toucher à la fois le grand public (la présence de la locomotive Marc Levy) et les amoureux de livres plus exigeants. Il y en aura pour tous les goûts: littérature jeunesse, belge (l’hôte d’honneur sera la Wallonie-Bruxelles), romande (Alexandre Voisard, Anne Brécart), anglophone (Douglas Kennedy). Et bien sûr une place spéciale pour célébrer Noir sur Blanc, avec la venue de l’auteur phare Franck Pavloff. A cette occasion, notre journaliste Isabelle Falconnier animera un débat entre Vera Michalski, John Vaillant, Jil Silberstein et Mariusz Wilk le dimanche 9 septembre à 15 heures. A noter que les Editions Luce Wilquin fêteront elles aussi leurs 25 ans par une lecture spectacle le samedi 8 septembre à 16h30. |









