Que s’est-il passé? Qu’avons-nous appris, gagné, perdu peut-être? Un matin de septembre, au réveil de trente ans passés comme un seul jour, raconter l’aventure d’un pays est affaire de ressenti autant que de faits ou de statistiques. Il demeure, surtout, tellement plus rassurant de se dire que, au fond, rien n’a vraiment changé.
La Suisse, ouf! serait donc toujours la Suisse. La nôtre. En tout cas, elle en a l’air. Elle garde bonne mine et joues plutôt rondes. Il existe encore par ici cet air d’enfantine maquette à certains paysages. Mais le mot fameux de Lampedusa érode tout de même l’esprit et angoisse un peu: «Il faut que tout change pour que rien ne change.» C’est là une pensée italienne, sans doute.
Elle a l’élégance de la tragédie et du mouvement. Et ce n’est pas son genre, le mouvement, à la Suisse. Elle préfère le quant-à-soi, un attentisme adaptable, une manière d’inertie génialement capable d’accrocher l’époque au bon instant, quitte à sauter sur le marchepied d’un train démarré sans elle.
Le pays enchanté de Furgler
En 1981, hier ou autrefois, c’est affaire de nostalgie ou de vitesse, Kurt Furgler préside la Confédération. Les photos de lui sont souvent en noir et blanc. C’est tant mieux. Elles disent dès lors formidablement les contrastes, les duretés encravatées, les éblouissements, de celui qui était le 83e conseiller fédéral. Si l’on voulait être piquant, on dirait que c’était aussi le dernier. Depuis, il y a surtout eu des gestionnaires de poste.
Car Furgler est un monument politique. On se plaint des ministres élus par le Parlement selon la formule, si peu magique, du plus petit dénominateur commun. S’il y a eu, durant la période, une seule exception à cette règle, et de quelle hauteur, alors ce doit être lui.
Sa tête déplumée de hibou saint-gallois fut pourtant détestée. Kurt Furgler était un chef. Le pays n’aime pas les chefs. Il les trouve aussitôt limite autocrates, en tout cas autoritaires. Furgler avait une idée de la Suisse. Il entendait l’appliquer avec une rigueur moins chrétienne que fédérale. L’article constitutionnel sur l’égalité hommes-femmes, un de ses succès législatifs importants, date par exemple de 1981.
Mais le malaise et la mauvaise réputation sont déjà à l’œuvre, à l’époque. Pour avoir voulu, et s’être vu refuser par le peuple, une police fédérale de sécurité – elle serait si utile aujourd’hui –, il passe à jamais pour un obsédé du contrôle. Furgler en grand fliqueur national.
Plus tard, d’ailleurs, la douloureuse affaire des fiches l’éclaboussera. Pour avoir rêvé d’une révision totale de la Constitution – elle serait si indispensable aujourd’hui –, Furgler apparaît en ennemi du fédéralisme. Les provinciaux heureux qui sont nés quelque part, dans les cantons, ne le lui pardonnent toujours pas.
Les mémoires de Zorn. C’est un temps de la Suisse qui semble alors à la fois lourd et peu soucieux. Plombé mais sûr de lui. Jean Tinguely, cependant, construit partout des machines bruyantes et bouleversantes, parce qu’elles disent l’épuisement et la mort, le mouvement et l’arrêt du mouvement. Un récit, Mars, paru en français en 1979, a aussi lézardé l’image pieuse que le pays se fait de lui-même.
L’auteur est un type qui s’appelle Fritz Angst, ce qui veut dire «peur». Mais il l’a changé pour Fritz Zorn, ce qui signifie «colère». Issu de la bourgeoisie zurichoise, il raconte ses mémoires de jeune homme atteint du cancer. Zorn est persuadé que la maladie est due à son angoisse, à son ennui, à son impossibilité de communiquer l’amour, au cynisme général: à la Suisse, en fin de compte. «Je suis jeune et riche et cultivé; et je suis malheureux, névrosé et seul...»
C’est un livre terrible. Mais, bon, quand il paraît, Zorn est déjà mort de sa tumeur, à 32 ans, en 1976. On ne va pas en faire un plat, tout de même, de ce déprimé fils à papa. Pourtant, à Zurich, puis à Lausanne ou à Bâle, des jeunes gens énervés bougent, vont dans la rue, revendiquent autre chose, en ce temps-là.
Il y aussi ce chanteur qui perce. Stephan Eicher est, avec son frère Martin, le leader d’un groupe qui s’appelle Grauzone. Une froideur du son de fin du punk et de coldwave, des machines et des disquettes. Ce type, père jenisch, mère alsacienne, est beau comme un gitan urbain qui aurait croisé Elvis et Dylan. Eicher n’est pas un chanteur ordinaire.
Il a un talent incroyable de mélodiste, un goût pour le questionnement mélancolique, un érotisme de mauvais coucheur intransigeant, un agacement contrôlé. Un sens des racines aussi, un goût de la montagne belle alentour. On pourrait fredonner l’histoire de ces 30 ans en écoutant ses chansons.
Grauzone pond un tube, en 1981. C’est Eisbär, éructé en allemand, mais qui dit des isolements universels: «J’aimerais être un ours blanc / Dans le froid polaire / Alors je ne devrais plus crier / Tout serait si clair.» L’écologie, ce sera cependant plus tard, et on enviera moins le sort des ours blancs.
Et puis l’armée. Il faut prendre une grande respiration pour ressentir ce qu’elle représente en ce début des années 80. Elle est alors encore capable de mobiliser environ un demi-million de soldats. A cette aune, les discussions actuelles chipotant sur une armée entre 80 000 et 120 000 troufions, semblent complètement irréelles.
Un Mur en poussière. Tout a l’air clair, alors: l’ennemi, la mission, la méthode, l’armement. L’ennemi, c’est les Rouges, les hordes communistes nous attaquent (ce n’est jamais nous qui attaquons) par l’Est dans tous les exercices. En 89, la chute du Mur, à Berlin, désintégrera bien plus que des briques ou du béton: tout cet imaginaire si commode tombe en une poussière dont le nuage opaque a perduré jusqu’à nous.
La mission, ensuite: nous devons nous défendre tout seul, mètre par mètre, réduit par réduit. Les autres, les Européens, les voisins, cela ne compte pas. La méthode: un art du commandement vertical et raidi dans la nuque qui a formé des générations de managers. Car pour espérer grimper dans les entreprises ou l’administration publique, on explique aux jeunes gens que l’école d’officiers est un must, un sésame, un diplôme de savoir-faire.
Enfin, l’armement: en 1981, l’armée suisse est fin prête pour la guerre de 40. Vert-de-gris des uniformes, canons des années 30, pesanteur du fonctionnement. On peut ricaner, certes, mais aujourd’hui: pour quelle guerre l’armée suisse est-elle prête?
L’armée a en plus un autre ennemi, intérieur, décrit à droite de l’échiquier politique en quasi cinquième colonne. Ce Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA), rassemblant une bande d’excités antimilitaristes, commence à faire parler de lui. Dès 1989, il parvient même à faire voter une initiative demandant purement et simplement la suppression de l’armée; 35,6% des votants approuvent. Ça fait quand même beaucoup de monde.
Le choc a des conséquences: les réformes commencent et vident avec les ans l’édifice militaire de sa substance. En 2001, une seconde initiative du GSsA fera d’ailleurs beaucoup moins bien. Il est tentant de se demander s’il y avait encore un enjeu, au stade de mythologie folklorique où l’armée s’est, faute de vision et d’ambition, peu à peu enlisée. La vie d’Ueli Maurer aurait été tellement plus heureuse dans les années 80.
Le talent des entrepreneurs. Au début des eighties florissantes, l’économie du pays, elle, se porte presque à merveille. Mais elle est en plein bouleversement, devinant que la matière grise et la valeur ajoutée technologique sont le futur. D’un côté, on trouve évidemment les grandes banques, au cynisme aussi sidérant qu’aujourd’hui.
Le conseiller aux Etats Dick Marty, qui est à l’époque un courageux procureur tessinois, raconte volontiers les délires de ce qu’on appelait la Lebanon Connection: les valises remplies de petites coupures gagnées sur le marché de la drogue passaient les douanes sans encombre et se déversaient par liasses aux guichets des banquiers.
La provenance de ces billets? Le fait qu’on y trouvait toujours un fort pourcentage de fausse monnaie? Aucune importance. La morgue des banquiers était assumée: «Ce n’est pas notre rôle de nous demander d’où vient l’argent.» C’était avant Marcel Ospel ou Oswald Grübel pataugeant dans les virtualités des hedge funds. Mais, même moins ostentatoire – on privilégie alors la discrétion au bling-bling – c’est la même incroyable arrogance aux manettes.
D’un autre côté, les entrepreneurs. Ce sont eux qui tiennent la baraque en révolutionnant les PME, en prenant des risques, en osant être pionniers et inventifs. Il y a Nicolas Hayek, bien sûr, qui sauve l’horlogerie helvétique, s’accroche à une montre en plastique et fait de la planète un Swatch World. C’est ce triomphe qui permettra de conserver, puis de développer une horlogerie de luxe qui est d’abord et surtout un savoir-faire régional absolument unique.
Autre exemple: André Kudelski. Il reprend la société de Cheseaux, dont le fait d’armes – celui de son père Stefan – était alors un magnétophone à bande professionnel (le fabuleux Nagra), pour la transformer en une multinationale numérique et informatique, spécialisée dans les systèmes et les appareils de codage.
Et puis, il y a ce jeune type, Daniel Borel. Un ingénieur, Jean-Daniel Nicoud, a eu l’idée géniale de la souris à boule, qui réinvente un concept d’utilitaire informatique datant des années 60. Avec cette souris, Borel lance Logitech, une aventure entrepreneuriale extraordinaire, qui s’étend ensuite vers toutes sortes de périphériques: claviers d’ordinateurs, haut-parleurs, webcams, etc. En 1996, la société a déjà écoulé 100 millions de souris.
L’irruption de l’ASIN. C’est une autre Suisse qui naît, plus culottée, beaucoup plus technologique, et tellement plus ouverte au monde. Le développement étonnant de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne vient sans doute aussi de cette énergie. Patrick Aebi-scher, son si célébré président, qui tient l’affaire depuis onze ans, a été toubib en Suisse, chercheur aux Etats-Unis, lanceur de start-up. Il aime la compétition quand elle est un moteur de la science et de l’excellence. Il n’a pas peur de la confrontation avec les meilleures écoles internationales. Cette Suisse-là gagne.
Il en demeure cependant une autre, qui entend se protéger de tout. C’est d’ailleurs un industriel, Christoph Blocher, qui en lance la base idéologique, dans une relative indifférence, dès 1986, alors que la population suisse vient de refuser d’entrer dans l’ONU: l’Association pour une Suisse indépendante et neutre, l’ASIN.
Il faut s’arrêter un instant sur ce que cette officine postule. D’abord que nous sommes les meilleurs. Tous les autres nous envient ce succès, une démocratie parfaite, une économie si florissante. Nous méritons tout cela par notre travail et nos frontières sûres. Mais sommes désormais gangrenés de l’intérieur par la vanité de ceux qui s’intéressent à autrui, aux institutions internationales, à l’ONU, à l’Europe ou plus loin. Ceux-là ne comprennent pas que l’égoïste placidité du hérisson nous sert de politique générale: elle ne doit fonctionner que mue par nos intérêts économiques immédiats.
Le monde politique, alors, ne comprend pas ce qui se passe. Ce Blocher est un paysan qui a réussi dans la chimie, c’est un gueulard de cantine qui ne durera pas, croient-ils. Ils le méprisent. Ils ont bien tort. Car Blocher a du talent, de la gouaille, du raccourci dans la formule. Et, surtout, il est bien moins tribun (sa verve est trop simpliste) que tribal: sens de l’organisation, de la discipline des troupes, de la fédération par la provocation, de la conquête par les tripes.
Le basculement de 1992
En 1992, il y a donc basculement et stupeur légère. La campagne du référendum, voulue par le Conseil fédéral, pour l’adhésion de la Suisse à l’Espace économique européen (EEE) est dure, acharnée. René Felber et Jean-Pascal Delamuraz, ministres en charge, mènent une affaire que l’on croit au début plutôt bien engagée. La plupart des médias, L’Hebdo plus que les autres, ont fait campagne pour le oui.
L’ambition est encore sans doute trop neuve, l’horizon fleure l’utopie, mais, depuis peu, le souffle européen participe de la jeunesse, d’une idée de l’avenir, de l’envie d’insertion dans l’aventure continentale. L’Europe qui se construit depuis l’après-guerre, en devenant un marché avec ses interdépendances, a été d’abord garante d’une paix inédite. L’explosion yougoslave se fait justement en dehors d’elle, et en justifie d’autant plus la pertinence politique.
Mais quelque chose se met à grincer, durant l’été 1992. Un clivage plus fort que prévu apparaît entre des Romands, habitués à être minoritaires, et des Alémaniques, apeurés de le devenir dans un grand ensemble. Et puis, Blocher fait de ce vote un combat sans précédent, exhumant d’anciennes nuits troubles les ficelles rancies du nationalisme et les noirceurs du charbonnier maître chez lui. Au soir du 6 décembre, 50,3% des Suisses mettent un non dans l’urne.
Dimanche noir. L’occasion est manquée. Pour longtemps. La Suisse rate plus qu’un ticket dans le wagon européen de seconde classe: elle loupe son entrée dans la mondialisation qui commence. Jean-Pascal Delamuraz a des mots que l’on croit, à tort, être ceux du mauvais perdant.
Ce furent ceux de la lucidité d’un homme d’Etat. Il dit: «C’est un dimanche noir pour l’économie suisse, pour le futur des emplois dans notre pays, (...) pour la jeunesse de ce pays.» Christoph Blocher ricane, c’est un réflexe. Pour lui, ce ne sont là que fariboles. Il imagine peut-être, cette nuit d’hiver, un destin personnel s’ouvrant pour lui. Qui sait? Et s’il devenait conseiller fédéral, un jour? Et s’il prenait Berne? Et la Suisse?
C’est un basculement. Le nationalisme devient un truc trendy dans la Weltwoche, le populisme un style. Derrière les numéros de politiciens qu’on dit «décomplexés» se lisent au contraire, en creux, tant de trouilles non dites. L’insécurité, qui fut longtemps ressentie comme extérieure au pays, devient intérieure dans les débats nauséabonds où la Suisse est entraînée: les étrangers, les méchants profiteurs, les délinquants d’ailleurs, les mendiants, les musulmans, tout y passe. Ce sont toujours les autres.
Le fantôme du Letten. En attendant, la croissance helvétique s’arrête net. Les conséquences n’en sont pas immédiates, cette stagnation a plutôt des morosités et des signaux de malaise. Comme à Zurich, où le kiosque à musique de la «Platzspitz», puis la gare du Letten, deviennent des supermarchés des drogues dures, en pleine ville.
Les images des toxicomanes qu’elles génèrent ne sont pas seulement cruelles pour le public. Elles questionnent sur le pays, elles soulignent des angoisses et des mal-être inhabituels. Ah bon? Tout le monde n’est pas complètement heureux, dans le plus formidable pays du monde? Le fantôme de Fritz Zorn, parfois, surgit comme une ombre.
Mais pas trop d’inquiétude. De brillants économistes et d’instituts viennent en rang d’oignons expliquer à l’opinion que cela est évidemment tout à fait normal. Nous sommes si haut, voyez-vous. Nous sommes si loin devant les autres. Il est donc normal que parfois, nous ralentissions un peu. Toujours le même rêve mythologique.
Pendant ce temps, l’UDC, de plus en plus alignée sur les positions blochériennes, progresse électoralement. Les autres partis n’en peuvent mais. S’ils dénoncent les dérapages xénophobes, ils sont accusés d’exagérer, de peindre le diable sur la muraille, voire de victimiser un adversaire qui n’attend que ça. S’ils s’accommodent, on les suspecte de collaboration.
S’ils cherchent des solutions sur les thèmes chers à l’UDC, en tête desquels l’immigration étrangère, on souligne leur opportunisme. Les insultes percent. Les affiches agressent. La boussole du bien commun et du compromis tombe au sol: personne n’a de mode d’emploi pour la reconstruire.
La réalité est plus prosaïque. Les partis traditionnels sont sur la défensive. Ils sont beaucoup moins bien organisés, plus dissipés, fatigués par la gestion courante de leurs rentes de situation. Et tellement moins riches, au moment de s’exhiber dans les campagnes et les villes. Alors, les années passent, des signes alarmants ne sont pas reconnus comme alarmants: c’est, par exemple, le pénible feuilleton des fonds juifs en déshérence.
En 1995, moment du 50e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, les journaux israéliens et des organisations juives exigent la restitution des fonds demeurant sur des comptes suisses ayant appartenu à des Juifs. Ils estiment alors la somme à environ 50 millions de francs suisses.
Peanuts. La réaction des autorités bancaire et politique suisses est inappropriée. Clairement dit, elle est même particulièrement imbécile. Plutôt que d’aller simplement voir dans leurs coffres et de faire la lumière sur ces histoires douloureuses, les banquiers, comme les politiciens, se braquent et font les malins.
Le pompon, c’est Robert Studer, l’un des dirigeants d’UBS, qui qualifie les montants concernés de «peanuts». A partir de là, tout part en cacahuète. Plus tard, Jean-Pascal Delamuraz, dans une interview, lâche les mots «rançon» et «chantage». Il crée polémique internationale.
On découvre qu’UBS a voulu nuitamment brûler des livres de comptes. Que des banques ont été ignobles après-guerre, exigeant des certificats de décès de la part d’héritiers juifs de clients morts dans les camps. Tout ça sent mauvais, la tension s’accentue. Finalement, les banques suisses, paniquées, paieront 1,25 milliard de francs. Sans doute au moins le triple de ce qui était réellement concerné: le prix de l’arrogance, encore.
La Suisse dut nommer aussi une commission historique pour éclairer son attitude durant la Seconde Guerre mondiale. Elle sera présidée par Jean-François Bergier. Elle a rendu ses conclusions finales en 2001. C’est un travail extraordinaire et minutieux, dont la Suisse n’a sûrement pas, aujourd’hui encore, retenu toutes les utiles leçons.
L’affaire des fonds, alors, semble exceptionnelle. Elle n’entache pas encore la crédibilité économique du pays, la certitude qu’il a de demeurer formidablement bien géré, honnête et solide. Lorsque des Cassandre soulignent les essoufflements dus à notre isolement européen, ils ne sont pas écoutés.
Et puis, c’est l’affaire Swissair. Elle est intéressante et historique, car la conséquence directe de l’échec de 1992. C’est précisément pour avoir accès à l’open sky européen que la «banque volante» s’est lancée dans une politique effrénée de rachats de compagnies aériennes en difficulté. Le phénomène d’autisme est toujours le même: la croyance en l’idée que, une fois dirigées excellemment par des Suisses, ces sociétés vont triompher. C’est l’inverse qui arrive: Swissair se ruine dans ces folies.
Au milieu des années 90, la compagnie laisse aussi tomber Cointrin pour se concentrer sur Unique Airport à Zurich. Plus qu’une vexation régionale ou une faute politique, c’est un ratage économique de plus, dont le patron de Swissair, le sévère Philippe Bruggisser, n’envisage pas les conséquences funestes. Le 11 septembre 2001, les attentats de New York plombent d’un coup tout le secteur aérien.
Swissair n’a plus de marge. Le 2 octobre, c’est le grounding, les avions au sol. Swissair meurt. Le mythe de notre génie manageurial est groggy, mais il s’agit d’abord d’incompétence. Il faudra attendre Marcel Ospel et la catastrophe des spéculations d’UBS, en 2008, pour lui porter les coups fatals du déshonneur et de la malhonnêteté.
Les désarrois de Stress
Où en sommes-nous, alors? Qu’est-ce qui a vraiment changé? Expo.02, étrange affaire qui semblait placée d’abord, avec Pipilotti Rist, sous l’auspice de la folie colorée, s’est ensuite rétablie in extremis dans une certaine raideur, sauvée par Nelly Wenger. Mais il n’en reste qu’un concept, une expérience sponsorisée, un souvenir de carton-pâte et la belle poésie d’un nuage: ce fut tout de même très éphémère.
La place des femmes dans la société demeure un combat. Mais il a évolué dans le bon sens. Elisabeth Kopp fut un scandale, Ruth Dreifuss une mère Helvetia, Micheline Calmy-Rey une combattante. La banalisation des conseillères fédérales est en cours, c’est tant mieux. Beaucoup reste cependant à faire dans l’administration et l’économie privée. Une génération au moins sera encore nécessaire à une égalité dans les faits.
Christoph Blocher a fait un passage au Conseil fédéral. Cela s’est mal passé. Mépris des lois, mépris de la séparation des pouvoirs, mépris du Parlement, mépris du peuple. Ça n’a pas duré. Il en fut vexé et rêve d’un come-back. Mais l’histoire ne repasse guère les plats, ils sont trop réchauffés pour qu’on les goûte de nouveau.
La population étrangère est en augmentation. Environ 15% au tout début des années 80. Aujourd’hui, 25% des habitants ont vu le jour ailleurs qu’en Suisse. La difficulté à se naturaliser n’enlève rien à la réalité des chiffres: la Suisse reste une accueillante et formidable terre d’immigration. Et quand un étranger ou une étrangère se marie, c’est une fois sur deux avec une Suissesse ou un Suisse: le pays est une terre d’intégration.
Ce qui a changé, ce sont les origines de cette immigration. Moins d’Italiens, d’Espagnols, plus de Kosovars ou de balkaniques. Beaucoup d’étrangers très qualifiés, aussi. Il faut apprendre à se connaître, à se respecter, à s’admirer peut-être: Xherdan Shaqiri, gamin de 19 ans marquant trois buts sublimes avec l’équipe de Suisse, est encore une exception.
Mais elle est heureuse et magnifique, comme une main tendue. Elle n’a pas la perfection lisse de Roger Federer. Federer l’Hallucinant, ses victoires, ressemble à l’idée que la Suisse aimerait avoir d’elle-même, encore. Mais la geste d’un peuple ne ressemble pas à un match de tennis.
Ouvrir les bras. Ce qui a changé, c’est la dureté et l’incertitude au lieu de l’autosatisfaction. La confrontation et la peur, plutôt que l’insolence en dogme. L’Europe fut, si bêtement, une ennemie tenue à distance, elle est devenue notre partenaire obligé.
En 1992 s’est incrusté le sentiment qu’il était possible ici d’évacuer l’histoire, de n’être jamais un pays politique, mais seulement une nation économique. C’est un leurre: les crises, la porosité de leurs causes et symptômes, tout nous rattrape et les solutions à la carte ne sont qu’un Sonderfall échoué de plus. Il faudra bien nous décider, un jour, en nos péripéties continentales, à ouvrir les bras.
Thomas Hirschhorn, l’art contemporain, en sa version violemment critique, raconte cela. Herzog & de Meuron, Devanthéry et Lamunière, d’autres encore, dessinant des architectures où l’élégance est le contraire du spectacle, mettent en scène une modestie ouverte. Il y a de plus en plus de questions. Et plus aucune réponse toute faite, en kit, digérée. Il y a du cri et de la bataille, à la façon des rimes de Stress, rappeur ruant et généreux.
C’est si court, trente ans, à peine l’invention d’un magazine. Le battement de paupières d’une époque, et la lumière change. L’angoisse et la peur ont beau passer le nez à la porte, elles sont toujours aussi mauvaises conseillères. La Suisse ne va pas si mal, même si elle a passé du statut de modèle envié, à celui d’une fébrilité jalousée. Il y a des idées partout, des énergies heureuses. Un peu de désarroi, parfois, ce peut être aussi l’antichambre du courage. Nous en sommes là.
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