THEATRE
«Antigone c’est nous»

Par Mireille Descombes - Mis en ligne le 26.09.2012 à 14:14

Jean Liermier met en scène la pièce de Sophocle au Théâtre de Carouge. Et révèle sa stupéfiante actualité. Rencontre en avant-première.

Jean Liermier est un homme ardent et enthousiaste. Quand il évoque sa mise en scène de l’Antigone de Sophocle – présentée dès le 28 septembre au Théâtre de Carouge – il parvient cependant encore à surprendre. Après avoir lu le texte et vu quelques scènes du spectacle, on comprend l’intensité de son bonheur et de sa passion.

Cette pièce, créée vers 440 avant J.-C., se révèle aujourd’hui être d’une sidérante modernité. Des Etéocle et Polynice, ces frères ennemis qui s’entretuent pour régner sur Thèbes, il en est autour de nous des milliers. Et des milliers aussi de ces femmes qui, telle Antigone, sacrifient leur amour et leur jeunesse pour rester fidèles à la loi divine et à leur foi. Sans parler du drame de Créon, prisonnier des contingences du pouvoir. Un roi infortuné qui, aveuglé par sa propre toute-puissance, va perdre l’un après l’autre ceux qui lui sont chers.

L’histoire est connue des familiers de la mythologie grecque. Rappelons-la cependant et précisons qu’Antigone, Ismène, Etéocle et Polynice sont nés des amours incestueuses d’OEdipe et de sa mère Jocaste. La pièce de Sophocle commence au lendemain de la bataille sanglante qui s’est achevée par la mort des deux frères. Promu nouveau roi de Thèbes, Créon – leur oncle – rend les honneurs à Etéocle, mais interdit, sous peine de mort, à quiconque de donner une sépulture à Polynice «revenu d’exil pour dévaster le sol de la patrie, insulter les dieux nationaux, verser le sang des siens, asservir ses concitoyens». Antigone refuse de se soumettre au diktat. Emmurée vivante, elle va se pendre, provoquant les suicides successifs de son fiancé Hémon et d’Eurydice, le fils et la femme de Créon.

Complexe, la pièce se garde de tout manichéisme. Antigone pas plus que Créon n’a entièrement tort ou raison. L’histoire suggère aussi qu’on ne peut rester éternellement dans la vengeance et dans la haine. Mais Créon ne le comprendra que trop tard. «Chez Sophocle, Antigone meurt relativement tôt, insiste Jean Liermier. Quand elle est enfermée, il reste encore plus du tiers de la pièce. On suit alors Créon jusqu’à ce qu’il finisse par fléchir et céder. Mais son malheur, c’est qu’il est lent, parce qu’il est humain, et donc encombré par un tas de choses, tels l’orgueil ou l’amour-propre. Tout se joue finalement en quelques minutes, rien du tout. Cela aurait pu se passer autrement, et c’est ce qui est tragique.»

De l’importance du chœur. Pour aborder ce qu’il voit comme «un rituel initiatique du pouvoir», le metteur en scène a choisi la traduction du grand helléniste vaudois André Bonnard, publiée en 1938. «J’en ai lu beaucoup, mais, pour moi, il n’y en avait pas d’autres possibles. La langue de Bonnard a quelque chose de lumineux et d’organique. Elle est aussi d’une grande concision, parfois même d’une certaine brutalité dans l’enchaînement des mots, voire des scènes. Une formidable matière pour les acteurs.»La tragédie antique accorde une grande importance au chœur. Représentant en quelque sorte le peuple, incarnant la foule, il intervient ici entre les scènes. Il commente, raconte, loue ou se lamente et par exemple prévient: «Posé sur notre vie, le regard des dieux nous fascine, et nous perd.» Pour Jean Liermier, travailler sur cette alternance était une première, qui l’a passionné. De même que la recherche de l’unisson au sein du groupe. Dans sa mise en scène, Antigone, Hémon ou Créon, ce sont les personnages qui forment le chœur créant un effet de distanciation. «A la fois, ils sont leur personnage et à la fois ils ne le sont pas tout à fait. Une façon de sortir du réalisme, de casser une trop grande identification chez les acteurs.» Cette préoccupation se retrouve au niveau du décor, minimaliste mais réservant quelques surprises, et des costumes qui n’ont rien d’historique. Le metteur en scène les a voulus comme des signes: l’habit d’apparat de Créon est en lien avec la guerre qui s’achève, tandis que la robe blanche d’Antigone rappelle qu’elle est à la veille de se marier avec Hémon. Jean Liermier s’est aussi méfié des accessoires. «Dans d’autres de mes spectacles, ils fonctionnaient à la manière d’un objet transitionnel. Ils me permettaient d’alléger, de faire entendre le texte un peu autrement. Ici, en revanche, j’ai voulu me confronter directement à la parole, trouver le chemin du poids juste et de la bonne valeur des mots. Pour cela, nous avons beaucoup travaillé sur l’ouverture et la fermeture, sur la position et la clarté de la voix, sur les tempos. Ce sera finalement un spectacle très musical.» Dans la foulée, le metteur en scène nous renvoie à un petit texte théorique pour lui fondamental, De l’élaboration progressive des idées par la parole, de Heinrich von Kleist. «Prenez Créon face à son fils Hémon, poursuit-il. Voyez ses arguments sur l’obéissance. On a le sentiment que ça bouge à l’intérieur même de la réplique. Pourquoi? Parce qu’il est en train d’improviser, d’inventer. On assiste à l’incarnation d’un son qui rend compte d’une pensée. C’est à cela qu’il faut arriver. Et dans la légèreté. Car le poids se trouve dans la légèreté.» 


L’essence de la tragédie. Construite sur la dualité, sur l’alternance entre le positif et le négatif, l’ombre et la lumière, Antigone de Sophocle aujourd’hui encore nous bouleverse, nous trouble et peut-être même nous transforme, si l’on croit avec Aristote que la tragédie possède une fonction cathartique. «Tu peux être riche, tu peux être roi: si tu n’as pas la joie, ta grandeur ne vaut l’ombre d’une fumée», proclame le messager dans la pièce. C’est cette joie-là, fondamentale, libératrice et sans aucune mesure avec les petits plaisirs quotidiens, que Jean Liermier aimerait transmettre au public. «Je ne sais pas si on y arrivera dans ce spectacle, conclut-il, mais je crois sincèrement à cela.»  

Carouge, Théâtre de Carouge. Du 28 septembre au 21 octobre. Les 2 et 17 octobre rencontre avec l’équipe du spectacle après la représentation. www.tcag.ch
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