Voilà. Terminé. Rideau. Fini. Le grand soir n’a pas eu lieu, les révolutions ont échoué et les capitalistes ont gagné. Ils sont même désormais les maîtres du monde.
«NOUS AVONS CONÇU CELA COMME UNE AFFIRMATION FORTE.» Antoine Volodine
Résultat: c’est le chaos. Les gens survivent comme ils peuvent dans des villes en ruine, l’humanité se trouve réduite à peu de chose.
Seuls debout dans la débâcle, les écrivains. Enfermés, internés, bâillonnés, ils continuent pourtant, imperturbables à tenter de s’exprimer. Lorsque leurs voix s’éteindront, à coup sûr il n’y aura plus rien.
Cet univers, c’est celui d’"Ecrivains", le dernier livre d’Antoine Volodine, publié au Seuil. Mais c’est aussi celui, à peu de chose près, de "Onze rêves de sui"e, de Manuela Draeger chez L’Olivier et des "Aigles puent", de Lutz Bassmann chez Verdier.
Normal: sous ces deux pseudonymes, c’est Volodine encore qui écrit. Alors on aurait bien voulu voir de nos propres yeux cet auteur qui se démultiplie. Toucher le romancier qui a le don d’ubiquité. Entendre la voix de celui qui, livre après livre, nous imagine un avenir des plus noirs.
Hélas! Les journalistes qui s’excitent autour de lui alors qu’il voudrait au contraire disparaître derrière ses textes, Volodine en a soupé. Les médias plus préoccupés d’événementiel que d’analyse littéraire, très peu pour lui. Et la promo, c’est pas son truc.
Antoine Volodine veut qu’on le lise, voilà. Et c’est tout. Il a quand même accepté de répondre à nos questions, mais par courriel. On s’en contentera. Nous ne verrons jamais celui qui a créé à lui tout seul un mouvement littéraire, celui des écrivains du postexotisme, à la fois auteurs et personnages de ses romans.
Noirceur désespérée. Lisons donc Antoine Volodine, et disons tout net que sa prose nous emballe. Roman après roman, l’auteur a construit un monde, fait d’images fugaces et de sensations, un monde situé dans le futur et qui pourtant renvoie à l’Union soviétique des années 50, le tout empreint d’une irrémédiable nostalgie de ce qui aurait pu être et qui n’a pas été, un univers d’une noirceur désespérée que d’aucuns ont pu qualifier de science-fiction à ses débuts, mais qui est bien plus que cela.
Une atmosphère, un imaginaire qui touche d’abord par l’émotion qui s’en dégage. Avec "Ecrivains", elle atteint son paroxysme.
Il n’y croit pas: «Je ne pense pas que cette émotion soit moins forte dans les livres qui ont précédé, nous écrit-il. Pas du tout. Mais tout cela est subjectif. Peut-être y a-t-il dans "Ecrivains" une vibration qui ramène plus facilement le lecteur, la lectrice, à du vécu. J’ai inséré dans ce livre des documents, le texte enfantin, les fiches du NKVD strictement reprises telles qu’elles figurent dans les archives.»
Proche de l’autobiographie. Effet de réel donc, même là où on ne l’attendait pas. Le texte enfantin dont nous parle Volodine est au centre de "Comancer", une des nouvelles qui composent "Ecrivains". Un petit garçon est saisi d’une furie d’écrire, et rédige fébrilement un texte fou sur des protège-cahiers.
Volodine a retrouvé les formules et l’orthographe de l’enfant: «La polisse rouge leur avait dit que la polisse blanche avait tuer tous les animaux de la forêt tous les enfants et les fourmis leur dirent que l’avion c’était ofragé…». Mais, dans la nouvelle, l’enfant devenu grand est passé à tabac dans une sorte d’absurde procès stalinien mis en scène par des fous.
«L’histoire de l’enfant pris soudain par l’urgence d’écrire une histoire fantastique, alors qu’il sait à peine former ses lettres, est une histoire qui frôle l’autobiographie, nous confie Antoine Volodine. Cette fièvre étrange, cette entrée dans la fiction, j’ai connu cela, au même âge que cet enfant mis en scène dans le texte.»
En refermant le livre, on gardera en mémoire tous ces personnages et ces destins tragiques, en particulier le visage de Linda Woo, enfermée depuis des années dans une cellule aveugle, et qui pour survivre s’imagine debout dans une steppe balayée par le vent, tout en racontant l’histoire des écrivains postexotiques, ceux qui n’ont pas capitulé.
Le postexotisme, Volodine a inventé le terme et en a fait l’étendard de cette communauté d’écrivains qui fourmille sous sa plume.
Mais pourquoi avoir tenu à sortir trois livres en même temps sous trois signatures différentes? «Nous avons conçu cela comme une affirmation forte et pas comme un coup littéraire. Nous sommes fermement ensemble en face de la critique», répond-il.
On n’en finit pas de se perdre dans les trois livres de Volodine, de chercher échos, correspondances et renvois. On prend alors la mesure de cette œuvre totale, ou la mise en abyme se multiplie à l’infini, puisque des personnages de romans deviennent romanciers.
«Cette existence concrète de nos signatures, cette dispersion de l’idée d’auteur, cette affirmation pratique d’un collectif, est une entreprise qui a été menée correctement et qui nous fait plaisir. On verra pour la suite.» On ne sait pas si Volodine avait le sourire en écrivant cela.
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