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Par Stéphane Gobbo - Mis en ligne le 29.08.2012 à 15:48 |
Il y a ces paroles, émouvantes. Sur Another World: «J’ai besoin d’une autre place, où il y aurait la paix, j’ai besoin d’un autre monde, celui-ci est en train de partir, j’ai encore beaucoup de rêves, je n’ai jamais vu la lumière.» Ou encore, extrait de For Today I’m a Boy: «Un jour je grandirai, je serai une belle femme, un jour je grandirai, je serai une belle fille.» Il y a aussi cette voix, qui transperce l’âme et le cœur. Antony Hegarty, qui enregistre depuis la toute fin des années 90 avec un groupe qu’il a baptisé The Johnsons, possède un vibrato qui, lorsqu’il part dans les aigus, est d’une puissance émotionnelle rare. Né en 1971 dans le West Sussex anglais, Antony s’installe avec ses parents en Californie dix ans plus tard. Au tournant des années 80, il décide de partir, seul, pour New York. Il y fonde Blacklips, un collectif de cabaret avant-gardiste. Amateur de voix hors norme, celles de Kate Bush ou de Liz Fraser (Cocteau Twins), c’est en découvrant Boy George, chanteur jouant sur son ambiguïté sexuelle, qu’il prend conscience qu’il est lui aussi différent. En l’occurrence transgenre. Ni vraiment homme ni complètement femme, mais entre deux. En quatre albums sortis entre 2000 et 2010, Antony and the Jonhsons s’est imposé comme «la» révélation du nouveau millénaire. Avec sa pop de chambre aux élans symphoniques, le groupe a conquis le monde. Mélodique, contemplative, expressive, dépouillée, flirtant parfois avec la soul ou le jazz, la musique d’Antony est un enchantement de tous les instants. En juin dernier, le chanteur était de passage à Bâle. L’occasion pour L’Hebdo de converser longuement, à bâtons rompus, avec cet artiste sensible et profondément attachant qui aime parler de tout, sauf de lui. Morceaux choisis. «Future feminism». «Ce long monologue que j’ai choisi de mettre sur l’album live Cut the World est une improvisation autour de plusieurs choses qui me préoccupent depuis longtemps. J’avais envie d’utiliser ce disque comme une plateforme. Je ne suis ni un politicien ni un expert en environnement, mais j’ai développé au cours des ans quelque chose d’intuitif qui peut être utile au débat public. Je suis tellement concerné par l’évolution de notre monde que j’ai envie de participer au dialogue civique. Je ne veux pas enseigner, simplement ajouter ma voix, faire part de la pensée que j’ai développée selon mes valeurs, mes principes. Et peut-être que les gens qui m’écoutent parleront à leur tour de cela. Mettre sur mon disque un morceau comme Future Feminism est dans le fond ridicule... mais pourquoi pas?» Journalisme. «Ces derniers mois, j’ai été très excité de voir les choses que je disais imprimées dans de nombreux journaux à travers le monde, comme en une du Guardian ou de l’Observer. Je dis d’ailleurs aux journalistes que je rencontre qu’ils n’ont pas conscience du pouvoir qu’ils ont. Vous, les journalistes culturels, pensez que vous devez vous concentrer sur les biographies des artistes et en proposer des lectures psychologiques. Or vous pouvez aussi utiliser vos espaces pour participer au débat. Il fut un temps où la culture était connectée avec la réalité, mais c’est de moins en moins vrai. Jetez-vous sur ce que je dis comme des vautours, prenez tout ce qui peut vous être utile et parlez dans vos articles de choses qui vous inspirent. Utilisez- moi, manipulez ce que je dis, mais faites-le en y croyant de tout votre cœur. Il faut que les médias musicaux s’occupent d’autre chose que de faire mon profil, tenter de savoir si je suis ou non un travesti...» Larmes. «La première fois que quelqu’un a pleuré en écoutant ma musique, c’était au collège. J’ai chanté et ma prof, qui était une vieille dame, a versé une larme. C’était fou, je ne pensais pas qu’on pouvait pleurer en écoutant de la musique. Puis, plus tard, j’ai moi-même commencé à pleurer de plus en plus en écoutant la musique des autres. Mais la façon dont quelqu’un arrive à vous procurer une telle émotion reste quelque chose de mystérieux. Est-ce un transfert d’émotion? S’agit-il de créer un espace dans lequel les gens peuvent trouver leur propre émotion? Lorsque j’avais 20 ans, je me posais beaucoup de questions sur la façon dont je pouvais par exemple être touché par Diamanda Galás – lorsqu’elle chante, c’est comme si elle m’ouvrait le ventre avec un couteau et qu’elle me retournait les tripes... Mais je n’ai pas sa force. C’est une chanteuse olympique, comme Björk. Je ne suis pas comme elles. Ma voix est d’une certaine manière trop tendre. Durant mes années cabaret, lorsque je me produisais à 2 heures du matin devant cinquante personnes complètement ivres, je me demandais comment leur faire ressentir quelque chose. Puis au début des années 2000, lorsque j’ai atteint la trentaine, j’ai arrêté de me préoccuper de cela. Je n’anticipe pas les réactions du public. J’essaie simplement d’être présent, de vivre l’instant. C’est comme être dans une forêt, chacun la voit avec des yeux différents… Vous voyez ce que je veux dire, non? Vous êtes en ce moment en train de me regarder, mais à travers le prisme de votre vie. Vous m’absorbez et je ne peux pas anticiper la manière dont vous me voyez. En tant qu’artiste, il faut donc oublier cela et seulement essayer d’être généreux.» Magie. «Lorsque je suis sur scène, j’essaie toujours d’ouvrir mon esprit et mon imagination, de ne pas approcher mes chansons d’un point de vue strictement personnel. Je ne chante plus For Today I’m a Boy avec la perspective que j’avais lorsque je l’ai écrite à 25 ans. Souvent, quand je chante, je le fais pour des animaux, pour des pays ou pour la nature... Pour une seule personne ou pour plusieurs... Lorsque j’ai chanté Another World à Mexico City, j’avais visité un peu plus tôt le Musée d’anthropologie, où est expliqué comment les civilisations maya et aztèque se sont écroulées. Sur scène, je me suis alors imaginé être un enfant au moment où sa civilisation s’écroule. Soudainement, le squelette de la chanson devenait vivant, prenait corps. C’est la magie des concerts. Le plaisir est énorme lorsque des centaines d’yeux vous regardent et que vous reflétez quelque chose. Mais souvent, cette magie n’arrive pas. Parfois, les gens me disent que je leur ai transmis une émotion incroyable alors que je ne ressentais rien du tout.»
Album LiveProlonger le plaisir d'être ému aux larmesC’était en 2005. Quelques mois après la sortie du deuxième album gravé avec ses Johnsons, I’m a Bird Now, Antony Hegarty se produisait au Montreux Jazz dans un Miles Davis Hall passablement clairsemé. Le concert fut court, l’audience foudroyée. Arrivé et reparti sur la pointe des pieds, le regard fuyant et le plus souvent caché derrière son piano, le chanteur enchaînait neuf titres, trois petits tours et puis s’en vont. Mais que de grâce et d’émotion. Impossible de ne pas avoir la chair de poule en l’écoutant transcender avec son sublime vibrato des mélodies d’une pureté cristalline. Quatre ans plus tard, retour d’Antony and the Johnsons à Montreux pour un concert événement en compagnie d’un orchestre symphonique – une conversation avec des cuivres et des cordes qui a touché au sublime. Afin de conserver une trace de la vingtaine de morceaux qui ont été réarrangés pour servir de base aux concerts symphoniques qu’Antony enchaîne depuis 2009, celui-ci a décidé de publier, en guise de premier album live, l’enregistrement d’une prestation donnée l’an dernier à Copenhague avec le Danish National Chamber Orchestra. Onze morceaux et un long monologue philosophico-écologique pour prolonger à l’infini le plaisir d’être ému aux larmes par l’une des plus belles voix du XXIe siècle. «Cut the World». Rough Trade/Musikvertrieb. |









