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Après moi le surhomme?

Mis en ligne le 21.07.2005 à 00:00

Progrès La technologie médicale qui soulage les malades peut-elle être employée sur les personnes en bonne santé? Suisse Entreprises et hautes écoles travaillent à la réparation de l'être humain. éthique Le scientifique Joël de Rosnay s'inquiète de l'émergence possible de surhommes.

L'Hebdo; 2005-07-21

Après moi le surhomme?

Progrès La technologie médicale qui soulage les malades peut-elle être employée sur les personnes en bonne santé?

Suisse Entreprises et hautes écoles travaillent à la réparation de l'être humain.

éthique Le scientifique Joël de Rosnay s'inquiète de l'émergence possible de surhommes.

Dossier préparé par David Spring

«Toutes les 6 secondes, quelque part dans le monde, un produit issu de notre technologie médicale améliore la vie d'un être humain», note Daniel Bach, responsable de Medtronic Suisse. Chaque jour, 1700 stimulateurs sortent du centre de production de l'entreprise, installée à Tolochenaz, près de Morges. Ces appareils, le plus souvent implantés dans des corps humains par une opération chirurgicale, facilitent la vie, voire sauvent d'une mort certaine de nombreux malades atteints de problèmes cardiaques ou neurologiques. Des pacemakers gèrent le rythme du coeur, des pompes à insuline luttent contre le diabète, des appareils permettent de vérifier le taux de glucose dans le sang, des stimulateurs neurologiques connectés à la moelle épinière coupent les douleurs chroniques ou suppriment de manière spectaculaire le tremblement causé par la maladie de Parkinson.

La recherche avance dans de nouvelles directions. Au Massachusetts Institute of Technology (MIT), Robert Langer, somemité mondiale dans le domaine des biotechnologies, a créé de petites pastilles biocompatibles, qui, placées sous la peau, sont capables de fournir aux malades le médicament nécessaire in situ. Malgré leurs débuts décevants, les thérapies géniques, qui visent schématiquement à soigner des maladies graves par l'introduction dans les cellules humaines de gènes cultivés en laboratoire, aboutissent à leurs premiers essais cliniques. Enfin, l'idée de créer un «pancréas artificiel», pour soulager les personnes diabétiques, ne relève plus de la fantaisie. Bref, la gamme de machines que l'être humain peut s'implanter est vaste, et ne cesse de croître (voir infographie).

Vivre plus longtemps Grâce à l'inventivité des scientifiques, une partie des rêves des auteurs de science-fiction se réalisent: des millions d'humains faisant littéralement corps avec une machine se baladent aujourd'hui à la surface de la Terre. Loin de connaître des angoisses existentielles à l'idée de devoir leur santé à une boîte en alliage de titane remplie d'électronique et de batteries, «les patients nous demandent pourquoi ils n'ont pas été opérés plus tôt», explique Daniel Bach. L'idée des implants thérapeutiques est, a priori, très bien acceptée, pour autant que la vie quotidienne s'en trouve rendue meilleure et les maux soulagés.

préparer, pas augmenter Mais faut-il réellement être atteint d'une maladie grave pour bénéficier de ces technologies? L'écrivain américain Walter Jon Williams, qui a traité de la thématique de l'homme augmenté dans plusieurs de ses romans (dont Câblé, éd. Denoël Lunes d'encre, 880 p.), pense que de nouvelles voies devraient être explorées, au-delà des soins portés au corps malade: travailler à l'augmentation de l'être humain permettrait «d'en apprendre beaucoup sur la façon dont le cerveau et le système nerveux fonctionnent». Pour ce quinquagénaire, qui commence «à ressentir les douleurs de l'âge», les nouveautés médicales ne sont jamais assez rapidement disponibles sur le marché. «Je suis en faveur de tout ce qui me permet de courir plus vite, voire mieux, penser plus intelligemment, vivre plus longtemps, et mieux», ajoute-t-il.

Ses désirs ne sont pas près d'être exaucés par une entreprise comme Medtronic, active dans la technologie médicale: ses travaux visent uniquement à compenser des fonctions biologiques déficientes, comme par exemple un pancréas qui ne fournit pas assez d'insuline, ou un coeur au rythme perturbé. L'idée d'améliorer l'homme au-delà de ce que la nature lui a donné contrevient fondamentalement à la charte de l'entreprise. Cette médecine sert à «réparer» l'être humain. Mais pas à augmenter ses capacités.

L'idée suscite le doute. En juillet, Bill Gates a déclaré qu'il n'était pas prêt à se faire implanter des machines: «Je suis content que l'ordinateur se trouve dans un coin et moi dans l'autre.» Au-delà des risques physiques, certains craignent une dissolution de leur personnalité. L'évolution vers l'homme augmenté se heurte à une question: «Veut-on rester soi-même ou pas?», demande l'industriel André Kudelski.

Tout le monde n'a pas ces scrupules. Un exemple: le dopage sportif, qui participe directement de «l'amélioration» humaine. Grâce à des produits bien choisis, dont des stéroïdes anabolisants, le sprinter américain Tim Montgomery a gagné 12 kilos de muscles en huit semaines. Ce qui ne lui a posé aucun problème moral: il a avoué être «prêt à mourir» pour gagner une médaille d'or.

Même chose avec les stupéfiants: une drogue comme la cocaïne procure un sentiment d'euphorie et stimule puissamment le système nerveux central, permettant par exemple à des cols blancs de travailler beaucoup plus vite et longtemps. L'utilisation d'un médicament peut aussi aider les étudiants. C'est le cas de la ritaline, qui favorise la concentration. Prescrite normalement aux enfants atteints de troubles de l'attention, cette substance peut être également appréciée par des adultes en bonne santé, mais qui souhaitent un soutien momentané. Les moyens d'aider Mère Nature ne manquent pas.

Après les petites pilules, la technologie froide permettra la naissance de l'homme augmenté. Le professeur anglais Kevin Warwick attend son avènement et y contribue activement. Cybernéticien charismatique, très en vue dans le monde anglo-saxon où il est une référence, ce scientifique met sa santé en danger pour réaliser son but: devenir un «cyborg», un hybride entre homme et machine. Ses expériences, auxquelles il a consacré de nombreux articles et un livre (I, Cyborg, University of Illinois Press, 311 p.), n'ont rien d'une plaisanterie.

le cyborg est l'avenir de l'homme Motivé par la crainte que les machines ne nous dépassent (et du coup ne nous supplantent, voire nous rayent de la surface du globe), Kevin Warwick est consterné par la faiblesse du corps humain, notamment au niveau de ses sens. Il mène des recherches étonnantes pour créer un être hybride, seule garantie de survie pour l'espèce humaine. En 2002, par une opération chirurgicale, il a connecté une puce munie de microélectrodes directement sur le nerf médian de son bras gauche. Un appareillage ensuite relié ensuite à un ordinateur. Les influx transmis par son système nerveux lui ont permis de piloter une chaise roulante et de contrôler une main artificielle par l'intermédiaire d'internet.

Au-delà du gain de nouvelles fonctions corporelles, le cybernéticien estime que le langage humain est démodé, comparativement à la façon rationnelle par laquelle communiquent les machines entre elles. Pour tenter de pallier nos lacunes, il a établi le premier «dialogue» purement électronique entre deux personnes. Via un ordinateur, un signal émis par son épouse Irena, également munie d'une électrode implantée, a été capté, puis retransmis au système nerveux du cybernéticien. L'expérience a montré que chaque fois qu'Irena refermait sa main, Kevin Warwick ressentait une impulsion, à l'intérieur de son index gauche.

Au-delà de l'aspect science- fictionnel de ses travaux, ce professeur rêve de la transition vers un nouvel être humain, de doper Darwin au silicium. Son discours sur l'évolution de l'homme grâce à l'électronique est radical. «Tous les humains ne voudront pas se "mettre à jour". C'est à chacun de décider. Je vois comme une étape probable de l'évolution la scission de l'humanité entre - au moins - deux espèces.» Les hommes augmentés et les autres.

La voie explorée par Kevin Warwick suscite le scepticisme de Patrick Gyger, directeur-conservateur de la Maison d'Ailleurs à Yverdon. «Pas besoin d'implants: nous sommes tous des humains augmentés», sourit-il. Sans une paire de lunettes posées sur le nez, beaucoup d'entre nous n'iraient pas loin. Au-delà de la boutade, Patrick Gyger pense que les humains s'augmentent surtout par l'adjonction d'appareils, comme les téléphones portables, qui ont presque naturellement poussés au bout de nos bras.

La technologie nous relie au monde, nous connecte à la société. «Nous ressentons un sentiment de perte lorsque nous ne pouvons pas relever notre courrier électronique ou communiquer avec un mobile pendant quelques jours», ajoute Patrick Gyger. Une impression comparable à la douleur fantôme ressentie par les personnes amputées d'un membre. Homo sapiens ne s'augmenterait donc pas tant de l'intérieur, par des implants invasifs, que de l'extérieur, en déléguant sa communication à son téléphone portable et sa mémoire à Google ou à son agenda digital personnel.

Markus Giesler, professeur de marketing à Toronto, confirme cette tendance en prenant comme exemple le baladeur numérique d'Apple. «L'iPod et son utilisateur forment une unité cybernétique. Certains consommateurs disent que l'iPod fait partie d'eux-mêmes. Ce n'est plus un instrument ou un outil, mais une part de moi-même. Une extension de mon corps. Si je l'égare, je perds une part de mon identité.»

Une perspective inquiétante. L'humanité se réduirait alors à un vaste réseau d'informations, et les individus à de simples noeuds, reliés à la connaissance et à leurs semblables par de petits appareils au design attirant. Une perspective qui n'effraie pas le bouillant Kevin Warwick, pour qui il vaut «mieux faire partie du réseau que d'en être exclu!». Son point de vue pourrait finir par triompher. La prolifération des puces RFID implantables, déjà installées sous la peau de plusieurs milliers de personnes dans le monde, confirme que l'on trouvera toujours des humains prêts à succomber volontairement aux charmes glacés de la technologie. | DS

«Je vois comme une étape probable de l'évolution la scission de l'humanité entre l'homme augmenté et une autre espèce.»

Kevin Warwick, cybernéticien

«L'iPod et son utilisateur forment une unité cybernétique. Si j'égare mon baladeur, je perds une part de mon identité.» Markus Giesler, professeur à Toronto

LA science L'A FAIT

Cerveau

Système de stimulation cérébrale profonde pour lutter contre la maladie de Parkinson (accessible)

Yeux

Redonner la sensation de la lumière à des aveugles, grâce à des prothèses de rétines (recherche)

Oreilles

Implants cochléaires pour soulager des surdités profondes ou totales (répandu)

Coeur

Défibrillateur implantable qui agit en cas d'arrêt cardiaque (accessible)

Stimulateur pour traiter les insuffisances cardiaques, pacemaker (répandu)

Coeur artificiel implantable en titane (prototype)

Colonne vertébrale

Stimulateur injectable pour lutter contre les douleurs chroniques (accessible)

Os

Prothèse de la hanche, discale et du genou (banal)

Os artificiel formé de composite et de céramique pour soutenir l'os naturel manquant. Sert de support à la régénération du tissu vivant (recherche)

LA fiction EN RÊVE

Cerveau

Implantation d'un cristal, afin d'interfacer l'individu avec des véhicules ou des machines par l'intermédiaire de broches placées sur le crâne

Contrôle des fonctions de base de l'organisme par le biais d'un «interrupteur mental»: réguler consciemment la pression sanguine, la température corporelle, la sensation de faim et de soif, la douleur, le plaisir et les rythmes circadiens

Gain temporaire de compétences (par exemple linguistiques) grâce à un périphérique communiquant directement avec le cerveau

Yeux

Yeux artificiels en acier et plastique permettant la vision dans l'infrarouge Zoom intégré

Syntoniseur vidéo raccordé aux centres optiques. Possibilité de superposer images et informations à la réalité ambiante en incrustation au-dessus de la vision normale

Nerfs

Recâblage complet des nerfs pour gagner du temps de réaction

Personnalité

Sauvegarder régulièrement ses souvenirs sur support numérique. Pouvoir les récupérer pour mettre à jour un clone ou un autre corps

Acquérir une personnalité de son choix (acteur de cinéma ou star du porno) grâce à un périphérique communiquant avec le cerveau par l'intermédiaire d'une broche

«JERRY» En 1978, on a implanté des électrodes dans le cerveau de cet aveugle, et relié à son cerveau une caméra montée sur lunettes. Résultat: «Jerry» a pu lire de grandes lettres grâce à cet oeil artificiel, et se mouvoir parmi les gros objets d'une pièce.

«Jesse» Electrocuté par un câble à haute tension de 7400 volts, Mr Sullivan, de Dayton, Tennessee, est le premier patient à bénéficier d'un bras artificiel digital, via notamment l'implantation chirurgicale de nerfs au niveau de sa poitrine.

L'homme augmente, un rêve anglo-saxon?

L'envie de pousser le corps humain au-delà des possibilités offertes par la nature trouve des adeptes dans le monde anglophone. Lors de la récente conférence TEDGlobal (lire en page 60), plusieurs conférenciers ont abordé cette thématique. Par exemple, dans son laboratoire de Cambridge, le scientifique Aubrey de Grey cherche le plus sérieusement du monde à guérir... le vieillissement. Augmenter la durée de vie de l'homme, et pourquoi pas jusqu'à atteindre 1000 ans. Professeur à l'Université d'Oxford, Nick Bostrom a cofondé un mouvement philosophique, le «transhumanisme». Il défend l'emploi éthique de la technologie pour augmenter les capacités humaines. Enfin, si dans le futur, «des groupes de personnes vivent dans l'espace, indépendamment de la Terre, elles devront être modifiées, afin de s'adapter à cet environnement très difficile», selon Sir Martin Rees, cosmologiste très respecté. Les écrivains du mouvement littéraire «cyberpunk», qui intègre fréquemment la technologie au corps humain, sont principalement actifs aux Etats-Unis.

En Suisse, les esprits se tournent plutôt vers l'homme réparé. Par exemple, le CHUV de Lausanne et l'EPFL collaborent à la création d'os artificiels. Près de Morges, la société Medtronic produit de grandes quantités d'appareils électroniques implantables, avec des résultats étonnants.

Le 17 juillet, l'Américaine Stacey Brickson a participé au triathlon Ironman de Zurich. Une prothèse de disque cervical lui a été implantée en avril 2003. | DS

cyborg 2.0 Comment devient-on un homme augmenté? Le cybernéticien Kevin Warwick s'est fait implanter, grâce à une opération chirurgicale délicate, une puce munie de microélectrodes directement dans un nerf. Résultat: son système nerveux a pu piloter diverses machines à distance.

cinéma: des bits plein la tête

L'avenir de l'homme étant le thème central de la science-fiction, elle l'a truffé d'implants synthétiques plus forts que l'iPod: antennes télépathiques, téléobjectif intégré au cristallin et autres delcos gastro-ioniques, pauvre homo sapiens promu cyborg ou répliquant...

A tout seigneur ténébreux tout honneur, Darth Vader. Sous le masque impénétrable, le grand méchant de Star Wars n'est qu'un poumon d'acier doté de quatre membres artificiels. Il appartient à la famille des grands blessés reconstruits et améliorés, tels Steve Austin, cosmonaute fracassé et recollé tout bionique à prix d'or (L'Homme qui valait 3 milliards), et son spin off féminin, Jaimie Sommers, parachutiste écrabouillée qui reçoit trois membres et une oreille bioniques (Super Jaimie), ou encore l'agent Murphy, criblé de balles, qui revient à la vie engoncé dans une jolie armure de superflic blindé (RoboCop).

Au-delà de ces hybrides de fer et de chair, c'est l'humain de synthèse, avec tous les problèmes métaphysiques que cela implique, voir les doutes de Motoko Kusagani, cyberflic de charme (Ghost in the Shell) , ou la quête prométhéenne des répliquants Nexus 6 (Blade Runner)...

Dans le rôle de Johnny Mnemonic, Keanu Reeves a le cerveau boosté pour emmagasiner les données informatiques; dans le rôle de Neo (Matrix), il a la colonne perforée de prises USB et Fire Wire pour faciliter l'interface avec la Matrice À. Les paumés d'eXistenZ, de Cronenberg, ont eux aussi un orifice aménagé dans la colonne lombaire. Après lubrification, ils y plantent l'ombicâble de leur Gamepod, une console organique connectée au système nerveux.

Moins raffiné, le Dr Octopus, savant fou, entame sa lutte contre l'humanité en se greffant dans le dos quatre tentacules d'acier (Spider-Man 2) Ã. Quant au Guide du Voyageur galactique Õ (sortie le 17 août) qui passe l'univers de la science-fiction à la moulinette spatio-temporelle, il met en scène l'inventeur d'un fameux cocktail, le «gargle blaster pan galactique», Zaphod Beeblebrox, qui s'est fait greffer un troisième bras «en vue d'améliorer sa technique de boxe»... | Antoine Duplan

Câblée dans Ghost in the Shell.

ÀNéo, héros branché à la Matrix.

ÃDr. Octopus dans Spider-Man 2.

ÕZaphod Beeblebrox dans Le Guide...




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