LIVRE
«Après Harry Potter, une sorte de libération»

Par CLAUDIA VOIGT - Mis en ligne le 26.09.2012 à 14:20

J. K. Rowling, la «maman» de Harry Potter, publie cette semaine son premier roman «pour adultes». Il brosse le tableau des travers sociaux, des inégalités, des addictions, de l’hypocrisie dominante dans une petite ville anglaise.

Un grand secret entoure le livre. La nuit, les pages sont enfermées dans un coffre-fort. Quand nous avons sollicité J. K. Rowling, créatrice de Harry Potter, pour une interview, il n’était pas clair si nous pourrions lire les quelque 500 pages du manuscrit d’Une place à prendre avant notre rencontre (il paraît en français chez Grasset le 28 septembre). Dans ce roman, J. K. Rowling dépeint la société d’une petite ville anglaise. Elle narre les trajectoires d’une riche famille de médecins indiens, d’un père de famille qui bat en secret femme et enfants, d’un porte-parole de parti aussi puissant qu’adipeux et de quatre adolescents qui se rebellent contre l’odeur de moisi que dégage une classe moyenne trop satisfaite d’elle-même.

J. K. Rowling est aujourd’hui une des femmes les plus riches du Royaume-Uni (les sept tomes de Harry Potter ont été traduits en 72 langues et vendus à 450 millions d’exemplaires). Sa fortune est estimée à 700 millions d’euros. Lorsque, mère divorcée à Edimbourg, elle publiait son premier bouquin en 1997, elle avait de sérieux soucis d’argent.

Dans votre nouveau roman, pas question de magie. Etes-vous heureuse que cela fasse partie du passé?

Je crois que j’ai vraiment épuisé le filon de la magie. Cela m’a procuré un immense plaisir mais c’est désormais derrière moi. S’il existe un lien entre Harry Potter et mon nouveau roman, il réside dans mon intérêt pour les personnages et leurs caractères.

Avez-vous jamais songé, après le dernier tome de «Harry Potter», à lâcher l’écriture?

Non, je n’y ai jamais pensé. J’ai écrit tout au long de ma vie et je continuerai. Mais c’est vrai que je me suis parfois dit qu’il n’était pas nécessaire de publier davantage. Le succès de Harry Potter me donne de la liberté, je n’ai plus rien à prouver.

 

«JE N’ÉTAIS PAS PRÊTE À LA CÉLÉBRITÉ, CE FUT UN VRAI CHOC.»
J. K. Rowling

 

Pourquoi vous êtes-vous décidée à écrire pour les adultes?

J’avais une idée de roman tournant autour d’une élection dans une petite ville, parce que je crois que, sur un tel thème, on peut en dire beaucoup sur la société et les couches sociales. J’avais en tête les romans anglais du XIXe siècle.

«Une place à prendre» se déroule dans une petite ville anglaise. Un membre considéré du Conseil de ville meurt dès le début et une bataille se déchaîne pour sa succession. Pourquoi ce cadre de petite ville?

D’abord parce que j’ai grandi dans une petite ville semblable. Un décor connu permet de disséquer avec précision comment les actes des uns agissent sur la vie des autres. C’est ce qui m’a intéressée. De même que les dépendances et les addictions que nous tolérons pour jouer convenablement nos rôles sociaux. Il y a dans le roman un médecin, père de famille, accro au travail; une femme considérée qui boit beaucoup plus que de raison et deux personnages qui se consolent en mangeant. Ce sont des addictions que nous acceptons en silence, bien qu’on nous dise régulièrement que la consommation moyenne d’alcool est trop élevée et que nous devenons trop gros.

Un thème majeur du livre est l’hypocrisie de la classe moyenne. En quoi cela vous intéresse-t-il?

Il y a une tendance dérangeante dans notre vivre-ensemble: toujours moins d’empathie envers notre prochain, toujours plus de jugements sur des gens que nous sommes hors d’état de juger parce que nous les connaissons trop peu. L’impression que nous ne pourrions jamais tomber aussi bas qu’Untel renforce notre amour-propre. Je crois que le manque d’empathie est la cause de bien des maux et que cela détraque notre société. En Grande-Bretagne, on voit toujours moins de vraie générosité, je veux dire moins de gentillesse et de compréhension pour les autres.

A quoi cela tient-il?

Quand les temps sont difficiles, la disposition à aider autrui diminue. L’époque n’est pas propice à la compassion.

Savez-vous encore ce qu’est la classe moyenne?

Ma vie est essentiellement banale, si c’est ce que vous voulez dire. On pourrait même la dire ennuyeuse, mais elle me plaît. J’aime cuisiner, j’aime rester à la maison avec mes deux cadets de 7 et 9 ans. Pour mes connaissances, je ne suis pas J. K. Rowling: en privé, j’utilise le nom de mon mari. Mais parfois je me mets en scène, j’enfile une belle robe, je vais à la première d’un film ou à l’ouverture des Jeux olympiques: alors je suis J. K. Rowling.

Qu’est-ce que ça apporte d’être l’auteure la plus célèbre du monde?

Le plus beau, c’est quand une jeune femme de 21 ans m’aborde et me dit: «Vous avez été mon enfance, puis-je vous embrasser?»

Et le pire?

Si je dois absolument nommer quelque chose, je dirais que c’est la sollicitation excessive qu’entraîne la célébrité. Je n’y étais pas prête, ce fut un vrai choc.

Le succès vous a changée?

Oui. Et quiconque le nie est un menteur. Dans un premier temps, le succès a éliminé de ma vie une quantité de soucis. J’étais mère divorcée, j’enseignais à temps partiel, je ne savais pas combien de temps je pourrais encore payer le loyer. Avec le contrat américain pour Harry Potter, je suis devenue riche quasiment d’un jour à l’autre. Cela a déclenché un tsunami de demandes d’aides et, d’un coup, je me suis sentie responsable de tout. J’ai éprouvé de la panique quand j’ai commencé à distribuer de l’argent. J’en ai d’abord donné un peu à tout le monde, puis j’ai compris qu’au bout du compte cela n’aiderait personne. Je n’étais pas préparée à une telle situation.

Et comment cela se passe-t-il aujourd’hui en compagnie de gens riches?

J’ai pu observer à quel point le comportement des gens change quand on devient riche. Je me souviens d’un homme qui me disait: «Heureusement, ici il n’y a pas d’asociaux.» Il partait de l’idée que je partageais ses valeurs. Il n’a pas imaginé un instant que, quinze ans auparavant, je faisais partie de ce qu’il appelait des asociaux.

Vous trouvez un tel comportement offensant?

Je trouve alarmant que des gens pensent que le succès fait oublier qui on a été, d’où on vient. Je trouve inquiétant que bien des gens imaginent que mes souvenirs se sont éteints à la manière d’un programme d’ordinateur. A ce jour, il ne va toujours pas de soi que je puisse régler mes factures. En fait, rien ne va de soi.

Quelle importance attachez-vous au succès d’«Une place à prendre»?

Je suis persuadée que, dans ma vie, il n’y aura plus de succès équivalent à Harry Potter. Peu importe combien de livres j’écris, peu importe qu’ils soient bons ou non. Je me souviens exactement d’avoir déjà eu cette conviction avec le tumulte autour du quatrième Harry Potter. J’avais trouvé la chose rassérénante et c’est à nouveau le cas aujourd’hui. Très honnêtement, il était essentiel que je sois moi-même satisfaite de ce livre. Je ne le dis pas de façon arrogante: tout écrivain préfère des critiques élogieuses qu’une descente en flammes, tout écrivain espère avoir beaucoup de lecteurs. Mais si ça ne devait pas être le cas, je n’organiserais sans doute pas une fête, je rentrerais simplement à la maison et je me remettrais à écrire. C’est mon premier livre après Harry Potter, c’est aussi une sorte de libération.

«Une place à prendre». De J. K. Rowling. Grasset, 500p. Sortie le 28 septembre.

 

PROFIL - J. K. ROWLING

Joanne Rowling est née en 1965, de parents tous deux engagés dans la Royal Navy. Elle a commencé à écrire Harry Potter à l’école des sorciers en 1990 et dut attendre des années avant que le livre ne paraisse enfin, en 1997. Devenue une des femmes les plus riches de Grande-Bretagne, elle est reconnue comme philanthrope, soutenant les associations en lutte contre les inégalités sociales.

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