Monde
Après la crise, une envie de démocratie

Par Christophe Schenk - Mis en ligne le 21.12.2011 à 13:19

Alors que l’Islande prépare sa nouvelle Constitution, le «Ministry of Ideas» tente d’imaginer de nouvelles solutions économiques et sociétales. Plongée dans un pays encore meurtri par la crise, mais traversé par un élan démocratique qui s’inspire de la Suisse.

L’été est froid à Reykjavík. Et le jour sans fin islandais ressemble à un long crépuscule. Le pays, pourtant, est à l’aube de sa reconstruction. Il y a trois ans, en octobre 2008, une crise financière sans précédent frappait l’île, entraînant la nationalisation des trois principales banques pour éviter leur effondrement, la chute de la couronne – près de 50% face à l’euro – et des manifestations populaires jamais vues.

Pays prospère, l’Islande se retrouvait au bord de la faillite. Aujourd’hui, la vie a repris son cours normal. Seul indice de la catastrophe passée, la plupart des commerces de la capitale vendent des T-shirts ironisant sur la crise. Aux côtés d’autres évoquant les éruptions successives d’Eyjafjöll et de Grimsvötn. Une façon d’aller de l’avant, avec le sourire.

"ON MET EN PLACE UN OUTIL POUR QUE LA POPULATION PUISSE S’ORGANISER." GUdjÓn MÁr GudjÓnsson, fondateur du «ministry of ideas»

Un «ministère» alternatif. Fondateur du Ministry of Ideas, Gudjón Már Gudjónsson fait partie de ces Islandais qui oeuvrent pour la reconstruction du pays. Et rêvent que leurs compatriotes reprennent en main leur avenir. Attablé dans une gargote façon cabane de pêcheur dans le port de Reykjavík, il expose calmement son plan.

Ou comment changer la société grâce à un think tank participatif. Par la fenêtre derrière lui, on aperçoit l’imposant Harpa, nouvelle salle de concert démesurée, aux imposantes façades de verre. La première pierre date d’avant la crise. Et la construction n’a pas été abandonnée ensuite. Comme un symbole.

Petit génie de l’informatique – il a développé son premier programme à 14 ans – Gudjón Már Gudjónsson, 39 ans, dirigeait une compagnie de télécommunication en Angleterre, lorsque la crise a éclaté. Et a choisi de tout lâcher pour s’investir dans son pays. «En décembre 2008, je suis rentré à Reykjavík pour les fêtes de Noël, se souvient-il. Et j’ai décidé de rester. Un peu comme une bonne résolution pour l’an neuf.»

En janvier 2009, il commence par contacter ses connaissances par internet. Mais se rend vite compte qu’un site ou une page Facebook ne suffiront pas. «Il fallait nous rencontrer, raconte-t-il. J’ai donc loué l’arrière-salle d’un restaurant et invité des gens. Le jour dit, j’y suis allé, un peu angoissé. Et il y avait une soixantaine de personnes.»

Amis, universitaires, entrepreneurs et CEO, la réunion n’a rien d’une convention pour désoeuvrés. Et donne naissance au Ministry of Ideas. Un «ministère» qui n’en est pas un, installé dans les locaux de la House of Ideas, demeure mise à disposition des jeunes start-up islandaises par la ville de Reykjavík. Une plateforme d’échange et de développement pour les nouvelles idées, ouverte à tous les habitants de l’île et animée par une vingtaine de bénévoles, qui se renouvellent de six mois en six mois, selon les disponibilités et l’énergie de chacun.

Un processus pour le futur. «Ce projet est avant tout un processus, explique Gudjón Már Gudjónsson. On met en place un outil pour que la population puisse s’organiser, tout en offrant un espace de rencontre entre jeunes entrepreneurs et investisseurs potentiels.» Ni fondation, ni organisation, apolitique et à but non lucratif, le concept a déjà permis l’émergence de quelques entreprises tournées vers les nouvelles technologies. Et fait des émules, notamment en Irlande, ou un think tank du même type s’est créé cette année. Surtout, ce projet utopique a su ouvrir un dialogue à travers toute l’île.

Réfléchir aux valeurs de l’Islande. En février 2009, une première initiative du Ministry of Ideas lance ainsi le débat dans les écoles du pays. Les établissements publics sont invités à proposer un devoir d’un type nouveau à leurs élèves: tous doivent évoquer les valeurs de l’Islande et leur vision du futur avec leurs parents et leurs proches, avant de le présenter devant leur classe.

Près de 50% des écoles jouent le jeu. «Durant un week-end, la moitié de la population de l’Islande a réfléchi à son avenir, s’enthousiasme Gudjón Már Gudjónsson. Et par la suite, nous avons mis en ligne un site, sur lequel les enfants pouvaient partager les résultats de leur travail.»

Convaincus par ce succès, ces activistes d’un genre nouveau se lancent un défi d’une plus grande ampleur encore six mois plus tard: réunir un échantillon représentatif du peuple islandais pour une grande discussion à bâtons rompus. Pour organiser cette «Assemblée nationale», le Ministry of Ideas s’associe à The Anthill, un groupe de réflexion bien décidé également à rénover la société islandaise.

«Sur 6000 personnes invitées, 1500 sont venues», raconte Bjarni Snæbjörn Jónsson, 55 ans, consultant en management et membre de The Anthill. Islandais de tous âges, de toutes origines sociales et de toutes mouvances politiques débattent durant une après-midi entière de l’éducation, de l’économie ou encore de l’environnement. Et donnent naissance à un nouvel élan démocratique, qui va rapidement se répandre dans l’île.

Un nouveau dialogue. «Durant l’année qui a suivi, il y a eu près d’une centaine de rencontres de ce type à travers le pays, explique Bjarni Snæbjörn Jónsson. Plus de 20 000 Islandais y ont pris part. Soit 7% de la population.» L’émulation gagne même le Parlement, qui organise à son tour une «Assemblée nationale» en 2010, réunissant 1000 Islandais afin de discuter de la refonte de la Constitution. Avant d’inviter la population à exprimer ses idées sur Facebook et Twitter. Cette «Constitution participative» devra ensuite être approuvée par le peuple islandais via référendum.

Reste que, tant du côté de The Anthill que du Ministry of Ideas, on demeure sceptique sur cette récuapération politique. «Notre idée consiste à réfléchir à l’avenir de l’Islande, précisent-ils. Pas à nous calquer sur un quelconque agenda politique.»

Une position qui n’est pas sans éveiller une certaine perplexité. Rédacteur en chef du trihebdomadaire Dagbladid & Vísir, Jón Trausti Reynisson met en évidence les limites de ces initiatives. «En analysant les valeurs de la nation, la première “Assemblée nationale” en est restée à des concepts un peu clichés, observe-t-il.

Plus d’honnêteté, de transparence ou de démocratie... Rien de très concret au final.» Mais le journaliste de 31 ans concède tout de même l’importance symbolique de la démarche, qui a permis aux gens de se réunir et d’échanger. Et pourrait constituer un préliminaire à quelque chose de plus important.

Pour Jón Trausti Reynisson, l’enjeu est désormais de donner plus de pouvoir au peuple islandais, notamment en inscrivant le droit d’initiative dans la Constitution. «Jusqu’ici, reprend-il, nous avons eu un niveau de démocratie tellement bas qu’il est temps de tenter autre chose.» Et de revenir sur la crise financière de 2008, qu’il assimile à un effet de Groupthink, selon les théories du psychologue américain Irving Janis.

«Individuellement, tout le monde ne cautionnait pas l’orientation du pays, toute tournée vers la finance. Mais collectivement, on a privilégié le consensus, au détriment des solutions les plus rationnelles. Et on n’a pas hésité à ostraciser ceux qui osaient émettre des critiques, à l’image du Danemark, qu’on accusait de jalousie face à la prospérité de l’Islande.»

Démonstration de faiblesse. Plus radical dans son analyse, Magnús Arni Skúlason voit dans cette catastrophe financière une démonstration de la faiblesse des politiciens islandais, notamment dans leurs rapports avec les puissances étrangères. L’économiste de 42 ans est un membre actif du collectif InDefence, fondé pour lancer le référendum contre le remboursement des dettes du pays, et vainqueur en votation en mars 2010 (93% des voix), puis en récuavril 2011 (60%). «L’idée n’était pas dene pas rembourser les prêts, relativise-t-il. Mais de s’opposer à des accords inacceptables sur le remboursement de la dette, négociés par nos élus.»

Même s’il reste lucide sur les raisons de ce succès – beaucoup d’Islandais ont exprimé leur volonté de ne pas payer plus encore les effets de la crise – Magnús Arni Skúlason y voit égalementune révélation. «La populations’est rendu compte qu’elle pouvait dire non et s’exprimer hors des partis politiques traditionnels. La démocratie a désormais un avenir en Islande, du moins au niveau communal, mais aussi sur certains grands thèmes nationaux, comme l’adhésion à l’Union européenne.»

Modèle de démocratie helvétique. Ce projet n’est pas sans rappeler le fonctionnement démocratique de la Suisse. Magnús Arni Skúlason a d’ailleurs fait partie d’un groupe d’Islandais venus en visite à Berne et à Zurich pour observer le fonctionnement du droit d’initiative en Suisse, notamment lors d’une votation sur l’euthanasie en mai 2011.

"JUSQU’ICI NOUS AVONS EU UN NI VEAU DE DÉMOCRATIE SI BAS, QU’IL EST TEMPS DE TENTER QUEL QUE CHOSE." Jón Trausti Reynisson, rédacteur en chef de «Dagbladid & Vísir»

Reste que, quand on évoque avec lui les dangers d’une surdose référendaire et le récent scrutin helvétique sur les minarets, par exemple, l’homme se veut rassurant. «Nous devrons apprendre à utiliser cette démocratie.»

Un avis que partage Gudjón Már Gudjónsson qui, s’il ne cautionne pas forcément les résultats obtenus par InDefence, se réjouit de la naissance de ce mouvement populaire, apparu en marge des partis politiques. «Je veux croire que l’on apprend de ses erreurs, lâche-t-il. Que les échecs sont aussi importants que les succès et que ce qui compte le plus, c’est d’avancer dans ce processus démocratique.»

Philosophie utopiste. Une philosophie qui, si elle peut sembler utopiste, colle plutôt bien à la mentalité qui anime le peuple islandais. Productrice de films britannique installée sur l’île depuis quelques années, Heather Millard reste fascinée par la capacité des Islandais à aller de l’avant et à tirer parti des événements passés.

Deux ans après Future of Hope, qui présentait le pays après la crise, elle prépare un documentaire sur l’éruption d’Eyjafjöll, sobrement intitulé Ash. «On y verra notamment l’histoire d’un fermier dont l’exploitation agricole a été détruite par le volcan et qui, plutôt que de reconstruire sa ferme, l’a transformée en musée consacré à Eyjafjöll, racontet- elle. C’est ça la mentalité islandaise: quand on se plante, on tente autre chose.»

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