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Après la révolte, la résistance

Par Serge Michel - Mis en ligne le 24.06.2009 à 14:26

Malgré la répression qui a commencé, plus rien ne sera comme avant en Iran. De l'espoir à la crainte, une multitude s'est reconnue. Elle a choisi son camp et attend son heure. Notre envoyé spécial s'est immergé et raconte.

Le Guide suprême m'a démasqué. Le 19 juin, dans un sombre sermon à la mosquée du vendredi, Ali Khamenei a lancé cet avertissement entre deux «Mort à l'Amérique!» et «Mort à Israël!» scandés par ses fidèles: «Certains ennemis, certains terroristes se sont infiltrés parmi nous. Et leur meilleure cachette, c'est au milieu des marches et des manifestations.» C'est exactement là que je me trouvais la veille et tous les jours de cette extraordinaire semaine à Téhéran. Je me suis caché dans la foule, j'ai marché des kilomètres avec elle et j'ai questionné quelques-uns de mes centaines de milliers de compagnons de marche pour tenter de comprendre ce mouvement colossal, que personne n'avait osé imaginer et qui, du coup, montrait que quelque chose de l'Iran, pays que je croyais connaître pour y avoir vécu et l'avoir profondément aimé, m'avait échappé.
Jamais, depuis la révolution islamique de 1979, autant de gens ne se sont rassemblés contre le pouvoir. Et, jamais, je n'avais vu des Iraniens aussi déterminés à obtenir justice. Jeudi 18 juin, au quatrième jour des marches vertes, j'ai demandé à une mère de famille: « Avez-vous peur?» Elle était accompagnée de ses deux filles. «Peur de quoi, a-t-elle répondu. Ils peuvent tirer, c'est tout La différence, entre nous et eux, c'est que nous sommes prêts à mourir pour nos idées, alors qu'ils sont prêts à tuer pour les leurs.» Ce qu'ils n'allaient d'ailleurs pas tarder à faire.
Quelques jours auparavant, le ministère de la Guidance islamique avait révoqué toutes les cartes de presse des journalistes étrangers, en leur intimant l'ordre de rester à l'hôtel. J'avais la chance de ne pas loger au même endroit que les grandes chaînes de TV américaines, dans les quartiers chic du nord. Mon hôtel du centre-ville, plutôt modeste, n'abritait que des pilotes ukrainiens employés par les compagnies intérieures iraniennes et des blessés de guerre formant l'équipe nationale handicap de ping-pong. Avec le photographe Paolo Woods, nous avons ainsi désobéi chaque jour. Pour nous rendre aux marches vertes ou en revenir, certains chauffeurs de taxi-moto ont refusé de nous faire payer le trajet par patriotisme. Pour une fois, ce n'était pas du târof, cette politesse persane consistant à vous promettre la gratuité avant le coup de fusil...

Le bouche à oreille, plus fort que Twitter.
En Iran, on connaît l'heure de la prière grâce au muezzin, et l'heure de la manifestation grâce à l'extinction du réseau des téléphones portables. Quant au lieu, placeVanak, place Hafte-Tïr ou place de l'imam Khomeiny toute la ville semblait être au courant. Non pas tant grâce à Twitter, Facebook et autres technologies californiennes dont les fondateurs se gargarisent désormais d'être capables de faire tomber une dictature, mais par la plus ancienne et orientale des méthodes: le bouche à oreille. L'histoire jugera, mais c'est peut-être en coupant les téléphones et les SMS, en censurant le web que le régimeauni ses opposants, obligeant les Iraniens à se parler, alors qu'ils étaient jusque-là réfugiés dans la recherche d'un certain bonheur individuel. Dans les taxis collectifs et les épiceries de quartier, dans la marche de la veille ou en criant, le soir, d'un toit de maison à l'autre, la population se donnait le mot, du courage aussi et découvrait l'étendue de sa force.
Un jour que j'avalais un poulet grillé avant de rejoindre la marche verte, une jeune femme a fait irruption dans ce fast-food près du Théâtre municipal. Elle tremblait encore. «Je suis allée à l'Université Amir Kabir pour annoncer le rassemblement Moussavi à la place Vanak, est-elle parvenue à articuler. Des agents de renseignement m'ont repérée et attrapée. J'ai crié, les autres sont accourus à mon aide et, dans la confusion qui a suivi, j'ai pu m'échapper.»

Des billets de banque pour véhiculer des messages.
Lorsqu'elle eut remplacé son foulard vert par un noir, afin de ne pas être reconnue par d'éventuels poursuivants, Nazilah, étudiante en littérature, a vidé sa cannette de Parsi-Cola et sorti 5000 toumans (5.50 francs) de sa bourse pour filer place Vanak. Son billet de banque était rempli d'une écriture verte. «Ça, cest notre nouveau mode de communication, a-t-elle dit en riant. Comme ils ont interdit les SMS et fermé nos blogs, on écrit nos messages sur les coupures.» Dans la capitale qui retenait son souffle, l'argent et les manifestants étaient les seuls éléments en libre circulation. Voilà donc le poème joliment calligraphié que déclamaient ces 5000 toumans:
- Cette poussière, c'est toi (après sa «victoire», Ahmadinejad a traité ses adversaires de «poussières»),
- La passion, c'est moi,
- L'amant désespéré, c'est moi,
- La cruauté, c'est toi,
- L'aveuglement, c'est toi,
- Je suis téméraire et je suis impétueux,
- L'Iran est à moi.
Une fois sur le lieu du rassemblement, en l'occurrence en dessous de la place Vanak, le plus prudent était de marcher bien au centre, pour éviter d'être repéré par les espions sur les trottoirs, reconnaissables au renflement du pistolet sous leur chemise, et de ne pas grimper sur les barrières pour essayer de compter les marcheurs - c'est de toute façon une méthode aléatoire. Comme les médias d'Etat ont répété en boucle que les journalistes étrangers étaient les instigateurs de ces troubles et devaient quitter le pays, l'accueil dans les marches vertes était incroyablement chaleureux. «Vous n'êtes pas parti? Vous prenez de grands risques pour raconter notre conquête de la liberté, le pays entier vous en sera reconnaissant», a ainsi déclaré Fereshteh, étudiante de 25 ans aux grands yeux maquillés. D'autres ont extrait de leur sac des jus de fruits et des biscuits. D'autres encore ont pris mon courriel pour envoyer des informations et des photos.

«Qui a voté pour ce singe?»
Les slogans politiques, en Iran, mériteraient une anthologie. Ils sont parfois aussi bien ciselés en persan qu'un vers de Rumi, le grand poète mystique, ils s'inventent du jour au lendemain pour réagir à l'actualité et semblent instantanément assimilés par des centaines de milliers d'Iraniens qui les chantent à l'unisson. Lundi 15 juin, lors de la première et la plus impressionnante des marches vertes (un million de marcheurs, peut-être deux, entre la place de la Révolution et celle de la Liberté), j'ai enregistré des dizaines de slogans au milieu de cette masse mouvante d'étudiants, de parents et de grands-parents, de jeunes diplômés, d'employés tout juste sortis du bureau, de couples se tenant main dans la main, d'ingénieurs, de médecins, de bazaris, de blessés de guerre en chaise roulante, de jeunes filles aux cheveux décolorés et aux grosses lunettes de soleil, le foulard presque tombé sur la nuque, de grands-mères volumineuses, de comptables, d'employés de banque et de tous ces jeunes portant un masque vert. En voici un bref florilège auquel la traduction ne rend pas justice:
- Alors, petit dictateur, où sont tes 24 millions d'électeurs?
- Ahmadi, tu as volé notre vote, tu es l'ennemi du pays!/Eh, l'athlète atomique, vas te coucher, tu es fatigué!
- Ahmadi, ce week-end, tu seras de retour chez toi!
- Bassidji, honte à vous, rendez-nous l'argent du pétrole!
- Qui a voté pour ce singe?

Moussavi, dans la foule.
Lorsque la marche de jeudi est arrivée place Ferdowsi, après plus de cinq kilomètres, Mir Hossein Moussavi et sa femme Zahra Rahnavard ont traversé la foule en souriant par le toit de leur voiture. Dans la bousculade, au milieu d'une forêt de téléphones portables soudain dressés pour les filmer et les photographier, je n'ai aperçu que sa barbe et ses cheveux blancs, mais j'ai compris le poids du symbole.
Voilà un homme qui s'est retiré vingt ans de la vie publique pour se consacrer à l'architecture et à la peinture; voilà un candidat de dernière minute pour une élection que tout le monde disait gagnée d'avance par le président sortant; voilà un piètre orateur, un politicien sur le retour qui, devant l'espoir qu'il a soulevé, a décidé à sa propre surprise de se montrer à la hauteur. Qui aurait pu croire que Mir Hossein Moussavi allait oser défier le Guide suprême en maintenant ses consignes de rassemblement ou de grève générale, se déclarant même «prêt à mourir en martyr»? Qui aurait pu prévoir qu'il allait refuser de courber l'échiné, comme l'ex-président réformateur Mohamed Khatami n'a cessé de le faire entre 1997 et 2005, réduisant ses plus fervents partisans à l'apathie politique?
Puis, il y eut la prière du vendredi et tout aurait pu s'arrêter là. Le plus frappant était la prescience des fidèles charriés par une armada d'autobus (j'en ai compté plus de 200 dans les rues alentour). Alors que le monde entier se demandait de quel côté allait pencher le Guide suprême, clé de voûte du régime et personnage ô combien mystérieux, eux le savaient parfaitement, avant même d'enlever leurs chaussures pour s'agenouiller devant Dieu. Tout indiquait que certaines mosquées avaient été prévenues à l'avance du contenu du discours afin de préparer leurs pancartes, notamment contre la Grande-Bretagne qualifiée par le Guide de «plus vilain des loups affamés » qui guettent l'Iran.

Mensonges et désinformation.
Mieux: avant la prière, des journaux ont été distribués autour de la mosquée pour servir, en quelque sorte, de sous-titrage au discours d'Ali Khamenei, reprenant les mêmes thèmes sans ambiguïté. Tous étaient fiers de dévoiler un complot «ourdi de longue date par les ennemis», qui consistait à faire descendre des gens dans la me après l'annonce des résultats, afin de renverser le régime. On y lisait que l'ancien président Khatami avait soi-disant effectué dans la semaine un voyage secret en Egypte pour y rencontrer des officiels américains qui lui auraient remis des moyens de communication cryptés ainsi que des conseils pour mener à bien une insurrection urbaine. On y lisait aussi que l'autre exprésident Hachemi Rafsandjani, aurait fait creuser une entrée secrète dans son bureau de la rue Pasteur, à Téhéran, pour que ses nombreux visiteurs ne soient pas repérés par la sécurité (qui dépend du Guide). On y apprenait enfin que les cerveaux de la campagne de Mir Hossein Moussavi avaient heureusement été arrêtés le jour du vote dans leur «tanière» (en persan, ce mot utilisé intentionnellement signifie aussi «bordel») et que du matériel aurait été saisi là: des satellites afin de coordonner l'insurrection urbaine, des armes blanches et autres outils servant au combat de me.
De fait, les fidèles n'ont pas levé un sourcil lorsque l'ayatollah Khamenei a révélé que c'était du candidat Ahmadinejad qu'il se sentait le plus proche. Seule sa dernière phrase a semblé les surprendre: «Tout ce qui me reste, cettevie sans valeur, ce corps incomplet (l'ayatollah porte une prothèse de la main droite) et cette petite réputation que j'ai acquise dans le pays, je suis prêt à tout sacrifier pour la révolution et pour l'islam.» A tant de modestie, les milliers de spectateurs ont répondu par un long sanglot.
Mais ils se sont vite ressaisis. Mahmoud Ahmadinejad, leur héros, a quitté les lieux à bord d'un gros 4x4 américain. Il a émergé un instant du toit ouvrant, agitant les bras, sous un tonnerre d'acclamations. Certains de ses adeptes se sont alors jetés sous sa voiture, dans l'espoir d'embrasser les pneumatiques. Cette seule image doit nous rappeler que toute comparaison avec la révolution de 1979 serait fallacieuse. Il y a trente ans, le shah avait fait l'unanimité contre lui, si bien que même ses derniers affidés n'avaient pas osé commettre le massacre qui aurait peut-être fait avorter la révolution.

La popularité d'Ahmadinejad.
Ahmadinejad, lui, dispose de nombreux partisans sincères. Sans doute pas vingt-quatre millions, comme le prétend le résultat des urnes, mais bien dix à quinze millions d'Iraniens, sur quarante ayant voté (participation record de 85%) et ce ne sont pas que des bassidji entretenus par le régime ou des femmes en tchador pilotées par leurs maris barbus. Il y a de nombreuses familles modestes, convaincues d'avoir enfin affaire à un politicien honnête. Son clip de campagne, de loin le plus efficace des quatre candidats, le montrait notamment dans les embouteillages, en compagnie de son chauffeur. «On passe par le couloir de bus», demande le chauffeur. «Non répond le président, ce sont les profiteurs qui font cela» Il y a des patriotes, qui estiment que sa conduite énergique du dossier nucléaire les menaces qu'il profère à rencontre d'Israël et la pagaille qu'il sème en Occident rendent justice à l'Iran humilié depuis trop longtemps. Il y a des fonctionnaires séduits par les hausses de salaire (mais qui oublient que l'inflation a flambé plus encore). Il y a les provinciaux, qui l'ont vu se déplacer de village en village durant ses quatre ans de mandat.
Ce n'est donc pas le tyran contre son peuple, comme en 1979. C'est une foule contre l'autre, même si, en vérité, les deux foules ne sont pas égales. Celle d'Ahmadinejad, mobilisée à trois reprises à Téhéran depuis sa «victoire», conviée par des appels répétés à la TV, a été transportée dans des autobus gouvernementaux. Celle de Moussavi est apparue comme par génération spontanée à chaque fois plus nombreuse. Surtout, elle représente les forces vives du pays: intellectuels, ingénieurs, étudiants, artistes, industriels ainsi qu'une grande partie des marchands. Comment ces classes moyennes et supérieures, dont le pays à tant besoin pour son développement, vont-elles réagir à la répression de jour en jour plus implacable? Pour l'heure, elles montent chaque soir sur le toit de leur maison pour crier: «Mort au dictateur!» Afshin, un graphiste d'Abbas Abad, explique qu'il a dû aller, l'autre soir, chercher sa mère dans la rue. «Elle a 71 ans. Je l'ai trouvée à deux rues d'ici, en train de mettre le feu à des poubelles.» Avec des administrés pareils, le second mandat de Mahmoud Ahmadinejad, si vraiment il a lieu, ne sera pas une partie de plaisir.

Des liens très forts.
Pour l'heure, les grands-mères vont sans doute s'abstenir d'aller manifester. Samedi 20 juin, après le feu vert donné à la prière du vendredi, les bassidji et les Gardiens de la révolution ont tiré à balles réelles. La TV officielle a fait état de dix morts, la radio de dix-neuf. Le bilan est sans doute plus lourd. Cela freinera un peu les étudiants, mais pas tous. Certains m'ont dit qu'ils étaient prêts à payer de leur sang le prix de laliberté Cela freinera cependant l'élan des marches vertes et retiendra à la maison les grandes foules des derniers jours.
Malgré tout, plus rien ne sera comme avant. Une chose inouïe s'est produite à Téhéran, du 13 au 18 juin Une multitude a compris qu'elle existait et elle a tissé des liens. Elle a montré ses capacités de discipline et d'organisation Et elle a désormais ses martyrs, comme cette jeune femme de 26 ans, Neda Agha Soltan, qu'on voit mourir sur les vidéos du web. Cette foule a compris sa force et la menace qu'elle représente pour le régime. Entre l'adhésion hésitante à un système théocratique qui prétend s'appuyer sur des élections et la franche opposition elle a choisi son camp et attend son heure.


SERGE MICHEL
Journaliste, 40 ans, il fut correspondant à Téhéran, de 1999 à 2002, pour le Figaro et le Temps. Pour son travail en Iran, il a reçu le prix Albert Londres 2001. Ex-chef de la rubrique monde à L'Hebdo (2003-2005), Serge Michel prépare actuellement un livre sur l'Iran à paraître aux éditions Grasset. Il vient de passer trois semaines au cœur de la tourmente iranienne, au plus près des événements en compagnie du photographe Paolo Woods.




Tags: Iran, Téhéran, révolte, répression,

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