Roche et Novartis fournissent à eux seuls près de 20% des exportations de la Suisse. Leur poids cumulé représente un tiers du SMI (indice qui compose les principales valeurs boursières du pays). La semaine dernière, ces deux géants de l’industrie pharmaceutique ont annoncé coup sur coup d’importants programmes d’économies.
«LA RECHERCHE EST DE PLUS EN PLUS ÉTALÉE GÉOGRAPHIQUEMENT; LA PHARMA DEVIENT UNE ACTIVITÉ GLOBALE.» Patrick Aebischer, président de l’EPFL
Roche supprimera 4800 emplois, dont 770 en Suisse, afin d’économiser quelque 2,4 milliards de francs annuels dès 2012. Novartis prévoit d’optimiser ses coûts dans l’ensemble de ses divisions, sans fournir de chiffres précis. Selon le journal dominical alémanique Sonntag, plusieurs milliers de postes seraient en jeu. Ce que Novartis s’est dépêché de démentir via une déclaration laconique.
Derrière les chiffres rassurants (progression de 11% du bénéfice opérationnel de Roche au premier semestre 2010, progression de 25% pour Novartis au troisième trimestre), se dissimulent de nombreuses incertitudes sur l’avenir des grands groupes pharmaceutiques. «Plusieurs mutations sont en cause, à commencer par la pression sur les prix», explique Maurice Wagner, directeur des affaires publiques de la société lausannoise Debiopharm.
A l’image de cette nouvelle loi votée il y a deux semaines en Allemagne et qui empêchera désormais la fixation libre des tarifs des médicaments. «Les finances publiques fragiles des pays européens et la réforme du système de santé américain ne feront qu’accentuer cette tendance», ajoute Maurice Wagner.
Autre menace: l’expiration prochaine de brevets importants, comme ceux liés au Diopan (dès 2012) et au Gleevec (dès 2015), deux blockbusters fabriqués par Novartis. Alors que les solutions miracle se font attendre, le processus de développement des médicaments n’est plus entre les seules mains des grands groupes.
«Les innovations thérapeutiques ont souvent été valorisées via des petites sociétés liées aux universités, qui ont été ensuite intégrées par le biais d’acquisitions», explique Benoît Dubuis, président de l’organisation lémanique de promotion des sciences de la vie BioAlps. Ainsi, quelque 80% des produits en développement aujourd’hui dans les grandes sociétés pharmaceutiques viennent de l’externe.
Roche et Novartis sont-ils too big to fail, pour faire l’analogie avec les banques comme UBS qui sont de facto couvertes par une garantie de sauvetage par l’Etat en cas de menace existentielle? «Parler de risque systémique est exagéré, mais les difficultés actuelles auxquelles le secteur fait face sont indéniables», estime le président de l’EPFL Patrick Aebischer.
En plus des évolutions déjà évoquées, il cite des menaces à plus long terme, comme la remise en question de l’expérimentation animale et du génie génétique, qui pourrait inciter les géants de la pharma à délocaliser. «La recherche est de plus en plus étalée géographiquement; la pharma devient une activité globale.» Un exemple récent: Novartis a annoncé la construction d’un nouveau hub de sept immeubles à Shanghai entièrement dédiés à la R&D.
Business as usual. Pour le professeur Stefan Catsicas, ancien vice-président de l’EPFL et membre du conseil scientifique de Bank am Bellevue, l’annonce de Roche n’a rien de surprenant. «Suite au récent rachat de Genentech, cette décision était prévisible. Toute fusion aboutit à une rationalisation. C’est très dur pour les personnes concernées mais c’est business as usual.»
Quant aux pertes d’emplois, la région bâloise accuse pour l’instant le coup, ainsi que Burgdorf (BE), où un site de Roche fermera ses portes prochainement. Mais des régions comme l’arc lémanique, plus axé sur le biotech et le medtech que sur la pharmacie traditionnelle, sont dans une dynamique de croissance.
«Ces régions intéressent les grandes entreprises du secteur, soucieuses de pallier le manque de productivité de leurs laboratoires de recherche par des acquisitions, précise Benoît Dubuis. L’important pour notre pays, c’est que les start-up au sein desquelles on transforme les résultats de recherche en produits innovants aient le même esprit de conquête et d’innovation que ceux qui ont jadis fondé l’industrie pharmaceutique du pays.»
Tags: Roche, Novartis, restructurations,
|