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Aqua Nostra ouvre la chasse aux écolos

Mis en ligne le 11.05.2000 à 00:00

n En deux ans, Aqua Nostra a réuni près de 7000 membres romands, et se donne une vocation nationale pour lutter contre l'«écologie extrémiste» qui aurait noyauté l'administration. n Sous le slogan «L'homme avec la nature», elle s'oppose aux nouvelles réserves et à la limitation des activités de loisir dans les espaces naturels. n Sur le plan politique, elle veut le retrait du droit de recours des associations de protection de la nature, la liquidation des lynx et des loups. . . et la tête de Philippe Roch!

L'Hebdo; 2000-05-11

La nature en otage Aqua Nostra ouvre la chasse aux écolos

n En deux ans, Aqua Nostra a réuni près de 7000 membres romands, et se donne une vocation nationale pour lutter contre l'«écologie extrémiste» qui aurait noyauté l'administration.

n Sous le slogan «L'homme avec la nature», elle s'oppose aux nouvelles réserves et à la limitation des activités de loisir dans les espaces naturels.

n Sur le plan politique, elle veut le retrait du droit de recours des associations de protection de la nature, la liquidation des lynx et des loups... et la tête de Philippe Roch!

Enquête de Philippe Barraud

«Ces quelques mots pour vous annoncer que nous n'allons pas attendre les ordres d'un pédé, d'un vulgaire salopard, d'un demeuré de Berne pour empoisonner loups et lynx. (...) Si quelques-uns de ces connards veulent encore s'imposer, on va les astiquer au gourdin!» Pour Catherine Martinson, responsable du WWF à Fribourg, comme pour ses collègues d'autres cantons, ce genre de courrier anonyme n'est pas rare, pas plus que les menaces de mort et les balles de fusil dans une enveloppe. A l'évidence, le climat autour de la protection de la nature est en train de pourrir à la vitesse grand V.

Dans le domaine des prédateurs en particulier, la fièvre monte au-delà de toute raison, la surenchère verbale n'a plus de limites et les passages à l'acte se multiplient. C'est dans ce contexte tendu qu'apparaît Aqua Nostra, surfant sur la vague populiste et récupérant avec beaucoup d'habileté la grogne de tous ceux qui, de près ou de loin, se sont heurtés aux exigences de la protection de l'environnement. C'est sur la rive sud du lac de Neuchâtel, à la Grande Cariçaie, que s'est cristallisée la colère des résidants et des usagers, avec un projet de réserve rigoureux, certes, mais surtout très mal expliqué aux intéressés. Une campagne de pétitions, organisée par Aqua Nostra, a submergé les administrations vaudoise et fribourgeoise.

De manière peu surprenante, on trouve parmi ses déjà 7000 membres (en deux ans!) beaucoup de syndics, de présidents de commune, voire de communes en tant que telles, de conseillers nationaux, de chasseurs, de pêcheurs et d'amateurs de sports nautiques et «fun».

Feu sur les diktats

«Nous voulons conjuguer la liberté d'entreprendre et la protection de la nature, mais en faisant une place prépondérante à l'homme et non à la nature, comme on l'a fait jusqu'ici», explique le conseiller national Simon Epiney, président d'Aqua Nostra Valais. Il évoque les «diktats» continuels du WWF et même de Pro Natura, accusée de se radicaliser, toutes deux «s'acharnant» sur le Valais.

La constante première, chez les dirigeants d'Aqua Nostra, c'est aussi un acharnement tenace. Contre le WWF, contre Pro Natura, contre Franz Weber, bref, contre les écolos. Le discours est agressif et, malgré des appels de circonstance au dialogue, relève clairement de l'exclusion. «Ces organisations évoluent en vase clos, elles ne sont pas représentatives de la population, elles n'ont aucune légitimité démocratique, elles décident sans sanction», tonne Simon Epiney. Son collègue parlementaire Serge Beck, syndic de Le Vaud (Vaud) et président d'Aqua Nostra dans l'Ouest vaudois, est un peu plus nuancé: s'il estime impossible de dialoguer avec le WWF et son secrétaire vaudois «extrémiste» Serge Ansermet, il admet qu'avec Pro Natura la collaboration est excellente dans le cadre du Parc jurassien. Le plus virulent est le cofondateur d'Aqua Nostra, Olivier Rostan, chirurgien à Payerne et ancien président des chasseurs vaudois (lire interview en page 22), qui attaque tous azimuts et réclame des têtes.

Les têtes de Turc

La grande thèse d'Aqua Nostra, c'est l'infiltration de l'administration par les écologistes, à Berne comme dans les cantons. Les attaques sont particulièrement violentes à l'égard de Philippe Roch, directeur de l'Office fédéral de l'environnement, et de son adjoint, deux têtes que les amis d'Olivier Rostan se sont juré de faire tomber - comme celles aussi des responsables de la protection de la nature dans les cantons de Vaud et de Fribourg, qui portent la tare impardonnable de croire à leur mission. Les seuls écolos épargnés par Aqua Nostra sont les Verts, les politiques, mais c'est plutôt par mépris: non sans pertinence, l'association y voit une succursale sans importance du PS.

Mais si elle exige des têtes, Aqua Nostra veut plus encore: derrière le conseiller national UDC Hermann Fehr, elle veut obtenir la suppression du droit de recours des associations de défense de l'environnement.

«L'homme et la nature, c'est la raison d'être de Pro Natura, se défend Yvan Duc; notre mot d'ordre, c'est: "Bienvenue dans les réserves de Pro Natura!"» Celle-ci gère 540 réserves en Suisse, on ne peut guère lui reprocher de ne pas être sur le terrain! Les défenseurs de l'environnement accusent surtout Aqua Nostra d'avancer masquée, de jouer aux écolos pour mieux casser de l'écolo, et de pratiquer la désinformation délibérée. «C'est en Suisse que les espèces disparaissent le plus vite», avertit, citant l'OCDE, Raphaël Dallèves, avocat du WWF valaisan. Aqua Nostra mène un combat d'arrière-garde, une croisade contre l'évidence: l'Europe occidentale devra réduire son train de vie.» Comme ses collègues, le secrétaire du WWF vaudois, Serge Ansermet, déplore qu'Aqua Nostra vienne exacerber le débat, alors même qu'un bon climat s'est établi à la longue entre défenseurs de l'environnement et administrations: «Avec leurs grands pieds, ils sabordent ce climat de confiance», tempête-t-il. Bon climat? «Evidemment! ricane Aqua Nostra, l'administration est noyautée par les écolos!»

Tout le monde parle de dialogue, mais il n'y a plus de dialogue. C'est la nature qui en fera les frais - c'est-à-dire nous tous.

La Grande Cariçaie, sur la rive sud du lac de Neuchâtel. La révolte des riverains face à un projet de réserve a suscité la création d'Aqua Nostra. L'association a obtenu des modifications du projet.

Serge Ansermet (WWF Vaud) «Ces gens sont dangereux pour la nature.»

Droit de recours: qui veut la peau de la nature?

«La suppression du droit de recours serait une catastrophe pour la nature. Beaucoup de projets sont mal ficelés, ne respectent pas les lois. Dans d'innombrables cas, notre action a permis de les améliorer», explique François Turrian, membre de la direction du WWF suisse. Ce droit de recours, essentiel pour la protection de la nature, est utilisé de manière mesurée et non à tire-larigot, comme le prétend Aqua Nostra.

Selon une étude de l'Université de Genève, parmi les recours introduits devant le Tribunal fédéral, moins de 2% émanent des associations écologiques: 98% viennent de particuliers. Le taux de succès est en revanche très élevé: 64% des recours déposés devant les instances de la Confédération ont été acceptés, ce qui montre assez qu'ils n'ont pas un caractère abusif.

«L'administration est noyautée par les écolos» Olivier Rostan, cofondateur d'Aqua Nostra

Il y a beaucoup de politiciens dans Aqua Nostra. Pourquoi?

Nous ne pouvons pas imaginer nous développer dans ce pays et sur le plan national sans des appuis politiques importants. Un de nos buts principaux, c'est d'informer la population suisse sur la dérive écologiste et les coûts exorbitants de l'Office fédéral de l'environnement, chez Monsieur Roch et consorts. Or il est difficile d'entrer dans cette administration sans des relais dans les commissions de gestion, des finances et j'en passe.

Il s'agit donc d'un lobbying au niveau fédéral?

Bien sûr. Mais je rappelle que le but d'Aqua Nostra, ce n'est pas seulement d'aller contre certaines idées écologiques que nous estimons dépassées et excessives, mais de défendre la nature sans en exclure l'homme.

Avez-vous le sentiment que l'Etat suit aveuglément les revendications des écologistes?

Absolument. L'un des buts premiers d'Aqua Nostra est d'infléchir la croyance selon laquelle il suffit d'être écolo pour que l'Etat dise oui-amen. Autant je crois que les écolos ont fait un excellent travail dans les années 60, parce que vraiment on allait trop loin, autant je crois qu'aujourd'hui ils exagèrent, et abusent des droits qu'on leur a donnés à l'époque. Nous ne voulons plus accepter la toute-puissance des écolos.

Pensez-vous que les cantons et la Confédération sont devenus plus proches des écologistes?

C'est à l'époque des conventions de Ramsar, qui impliquent la création de nouvelles réserves en Suisse, que le directeur de l'Office fédéral de l'environnement a été choisi. On a nommé un ancien président du WWF. Il y a quelques mois - il y avait sans doute trop de travail là-bas... - on a nommé un vice-directeur, qui est l'ancien président de Pro Natura romand! Je dis que ce département est noyauté, toujours par les mêmes gens. Or quand on entend parler autour de soi, on a l'impression que la majorité dans ce pays n'est pas constituée d'écolos, même si les sondages qu'organise M. Roch semblent le montrer: ils sont tellement faussés par des échantillonnages trop petits, qu'on ne peut pas y croire.

Vous mettez la tête de Philippe Roch à prix. Allez-vous demander à Moritz Leuenberger de faire le ménage dans son département?

Première chose: il faut informer les gens sur ce qui se fait à l'Office fédéral de l'environnement. Combien de fonctionnaires, quels sont les coûts de la philosophie verte, que font ces gens de l'argent mis à leur disposition? Deuxième chose: je crois qu'un office public n'est plus crédible si les gens qui le dirigent sont tous du même bord. Prenez l'équipe rédactionnelle de la revue de l'office, «Environnement»: ils sont tous du WWF ou de Pro Natura! Il y a une inobjectivité de la part des politiciens qui les ont nommés qui me renverse. Et voyez le groupe de gestion de la Grande Cariçaie: sur 20 personnes, il y en a 15 du WWF et de Pro Natura! Il n'y a qu'un représentant de l'Etat. Il y a donc une disproportion entre les gens qui prennent les décisions et le peuple qui est représenté.

Tout de même! Les chefs de départements vaudois et fribourgeois ne sont pas particulièrement verts...

Eux non, mais les chefs de service, oui! C'est ce que nous appelons les chefs de service à double casquette. De nouveau, ils sont du même bord. Prenez l'exemple de M. Mermoud, conseiller d'Etat vaudois. Lorsqu'il nous voit il dit: «Enfin quelqu'un qui va contrebalancer la puissance écolo!» Puis il rentre dans son bureau, et signe les lettres que lui présente M. Gmürr, conservateur de la nature, qui est un écolo comme on en trouve peu. M. von Siebenthal, un autre de ses conseillers, est aussi un écolo; allez chez les Fribourgeois: M. Ackermann, chef de service, est un écolo, qu'on retrouve par ailleurs à la Grande Cariçaie. C'est un véritable tissu infiltré, on ne peut plus rien faire. C'est pour cela que nous essayons de renverser la vapeur. Et nous y arrivons. La presse nous fait plaisir: dans «Le Temps» et «Le Matin», on a de temps en temps des éditoriaux parlant du «juste retour du balancier».

Abordez-vous ces questions de personnes avec les politiciens ?

Ah oui! Nous venons d'envoyer une lettre demandant des sanctions disciplinaires contre M. Gmürr, suite à une interview qu'il a donnée au sujet de la Grande Cariçaie. Ce fonctionnaire se permettait des phrases d'une suffisance à notre égard! Il a manifestement violé son devoir de réserve. Nous n'avons toujours pas reçu de réponse, mais comme M. Mermoud n'a pas non plus répondu aux oppositions, dix mois après le délai légal, cela montre bien que les services de l'Etat ne respectent pas la loi.

Du côté du WWF et de Pro Natura, on déplore qu'Aqua Nostra mette de l'huile sur le feu alors que des solutions de consensus sont de plus en plus souvent trouvées avec les cantons.

Bien sûr qu'on met de l'huile sur le feu lorsqu'on n'est pas d'accord avec eux! Un exemple: lorsque les cantons de Vaud et de Fribourg ont été dépassés par les 100 000 oppositions faites au projet de la Grande Cariçaie, ils ont fait venir M. Roch de Berne. Il est venu, a réuni les syndics et les conseillers d'Etat. Il a réduit l'emprise des zones interdites à la navigation, accepté tel sentier, ouvert les forêts aux champignonneurs. Alors je pose la question: si le responsable fédéral de l'environnement ose demander, sur le plan scientifique, des réserves avec des dimensions données, puis vient ensuite dire «on change», c'est que ses premières demandes n'étaient pas justifiées. Je n'arrive pas à comprendre ce manque de rigueur scientifique.

Mais n'est-ce pas une façon de faire de la politique, puisqu'il faut bien négocier?

Des compromis! M. Roch manque de rigueur. Voyez avec le loup: il a écrit que chaque loup coûterait environ 1000 francs par année. Allez demander aux Valaisans combien il coûte réellement! Philippe Roch est un malhonnête, ou il ne connaît pas son problème. En politique on peut faire des compromis, mais si sur le plan scientifique on a vraiment besoin des réserves de la Grande Cariçaie, alors on ne change pas d'avis après.

Mais que voudriez-vous alors?

Pour moi, le statu quo m'irait très bien. En revanche, je crois qu'il faut que la loi soit appliquée, notamment la loi sur la navigation qui interdit de s'approcher à moins de 25 mètres des roseaux. Elle est constamment violée.

Votre mouvement apparaît comme un mouvement «contre». Comment ferez-vous pour ne pas apparaître comme d'éternels râleurs?

Lorsque vous vous en prenez à des gens qui vont trop loin, il y a une période de réaction. Au début, les écolos étaient aussi des Neinsager. Ensuite ils ont fait des propositions. Nous ferons la même chose. Nous allons donner à nos associations une charte de respect de l'environnement.

Acceptez-vous le qualificatif de «réactionnaires»?

Volontiers. Si on réagit à quelque chose qui n'est pas défendable, on est réactionnaire. Et la politique de l'Office fédéral de l'environnement est si mauvaise et si malhonnête qu'il faut être réactionnaire.

Propos recueillis par Ph. B.

Olivier Rostan «Réactionnaire? Volontiers, si on réagit à quelque chose qui n'est pas défendable.»

«Les Suisses veulent-ils vivre dans une grande banlieue?»

Philippe Roch, directeur de l'Office fédéral de l'environnement

Pour vous, Aqua Nostra, c'est une menace ou quelques trublions sans importance?

Dès le début, j'ai pris au sérieux la création d'Aqua Nostra. Je m'attendais à ce que des citoyens, s'inspirant de ce que font les organisations de protection de l'environnement, se fédèrent pour faire contrepoids. Je crois que dans cette idée il y a une partie qui est saine, qui demande simplement un équilibre raisonnable entre le besoin de protéger la nature et les activités humaines. Ce qui m'inquiète, c'est que l'attitude d'Aqua Nostra se développe dans un sens extrêmement dur, intolérant. C'est une curieuse méthode: on fait porter à l'autre l'attitude qu'on manifeste soi-même. On assène des arguments comme un tir de mitrailleuse, pour écraser l'adversaire et il n'y a pas de dialogue.

Aqua Nostra aurait donc l'attitude dogmatique qu'elle reproche aux organisations écologiques?

Oui. En lisant la presse, et la seule fois où j'ai rencontré M. Rostan, j'ai eu cette impression. Cela m'attriste. J'ai une conviction profonde pour l'environnement et la nature, mais j'ai aussi démontré que mon voeu est de convaincre, et de trouver un chemin réaliste entre différents partenaires. Dans mon expérience de huit ans à l'Office de l'environnement, je pense avoir apporté cette preuve. J'ai réussi à sauver beaucoup de dossiers par le dialogue, et les cantons sont les premiers à le reconnaître. Là, nous sommes face à un phénomène de violence et d'agressivité que je comprends mal, et qui m'inquiète profondément pour la société en général. Sur le plan politique aussi, avec la montée de l'UDC, on sent un renforcement de l'arrogance et de la dureté, alors que toute la valeur de notre pays tient dans la recherche du consensus.

Aqua Nostra affirme que l'administration est noyautée par les écologistes, et mène des campagnes ad personam en réclamant des têtes - la vôtre en particulier. Comment réagissez-vous?

Un phénomène apparaît constamment dans les affaires du lynx et du loup, c'est l'exclusion. Une personne vous dérange? Vous l'excluez. Le lynx vous dérange? Vous l'éliminez purement et simplement. On ne veut pas le réguler, on veut l'abattre. Le directeur de l'Office de l'environnement nous dérange? Eliminons-le! Cela nous renvoie à quelques dizaines d'années en arrière, vers des périodes plutôt noires où tout ce qui n'était pas dans une certaine ligne devait être éliminé. On a liquidé beaucoup de gens comme ça. J'ai très peur de ce type d'attitude - non pas par rapport à moi, je ne me sens pas menacé personnellement - qui me semble anti-civilisée.

... et qui pourrait susciter des dérapages chez des excités?

Bien sûr. J'ai reçu toute ma vie des menaces de mort, mais un peu plus ces temps (des balles de chasse dans des enveloppes). Ce n'est pas très sain.

Pensez-vous qu'un tel mouvement puisse ébranler les politiques, et rendre le dialogue plus difficile?

C'est un peu ce qui arrive dans les dossiers du lynx et du loup, qui ont pris une proportion qui dépasse l'entendement. Les politiques sont captifs de cette violence, parce qu'elle est menée tambour battant, parce que le milieu raisonnable ne s'exprime pas, pas davantage que les vrais protecteurs de ces animaux. Alors il est vrai que leur ton impressionne les politiques.

Il y a beaucoup de chasseurs, de syndics et de communes à Aqua Nostra. C'est une sorte de revanche contre un pouvoir supérieur?

Malheureusement les communes, parfois aussi les cantons, n'ont pas vraiment mis en oeuvre les politiques dont ils sont responsables. Pourquoi y a-t-il eu une initiative de Rothenthurm? Pourquoi la Confédération a-t-elle obtenu des compétences qu'elle n'avait pas au départ? C'est parce qu'il y a eu d'immenses lacunes au niveau des cantons, beaucoup de destructions, beaucoup de choses mal ou pas gérées du tout. Ces mesures doivent donc être imposées par la Confédération, et ensuite on se plaint d'être victime du centralisme... Je souhaiterais discuter avec les gens d'Aqua Nostra, mais malheureusement leur ton ne permet pas le dialogue. Quand on demande votre démission avant même de vous rencontrer...

Aqua Nostra veut surtout changer les lois et supprimer le droit de recours des associations de protection de la nature. Est-ce que ce point précis vous inquiète?

Je ne sous-estime jamais l'adversaire, et je suis donc prudent par rapport au droit de recours. C'est un élément essentiel de la construction de la politique environnementale. La récente étude menée par trois professeurs de l'Université de Genève sur le droit de recours montre qu'il n'y a pas eu d'abus de ce droit, et que les recours interjetés l'ont été le plus souvent à juste raison. Ce que veut Aqua Nostra, c'est changer les lois et supprimer l'aménagement du territoire. L'article 24, qui autorise des constructions hors zones, est déjà très souple dans un pays bâti partout. L'assouplir encore, c'est supprimer l'aménagement du territoire. Les Suisses veulent-ils vivre dans une grande banlieue qui couvre tout le territoire du pays? Je ne le crois pas. Les gens sont attachés à leur qualité de vie. Voulons-nous détruire tout cela? Voulons-nous devenir le Bangkok ou le Mexico de l'Europe occidentale? Car c'est ça, le résultat.

Même les écologistes déplorent parfois la superposition des lois et des règlements de protection. Ne devrait-on pas unifier ces dispositions?

Je rêve d'un pays qui aurait une constitution de douze articles et c'est tout... La législation sur l'environnement, comparée à d'autres, est extrêmement simple, parce qu'elle est plus moderne. Mais je serais très content de la simplifier encore. Le problème que nous avons, c'est que souvent ce sont les exécutants - les cantons - qui réclament des choses précises, parce qu'ils veulent avoir un cadre bien défini. C'est à travers les consultations que les ordonnances se compliquent!

Vos adversaires disent que c'est vous qui dirigez tout, et que les politiques n'ont plus qu'à signer...

C'est prendre des personnalités de très haut niveau pour des imbéciles. M. Leuenberger est une des personnes les plus intelligentes que je connaisse. Il ne m'a jamais donné l'impression de signer un document sans l'avoir lu! La politique de l'office est faite par le Conseil fédéral, je l'exécute. Il est dommage qu'on reproche à des fonctionnaires d'être efficaces!

Partagez-vous l'avis qu'en matière de protection de l'environnement, l'essentiel a été fait il y a vingt ans?

La politique de l'environnement se pratique tous les jours. Nous sommes dans un monde dynamique, qui suscite tous les jours de nouveaux développements, quantitatifs et qualitatifs, des choses qui n'existaient pas il y a cinq ans: le génie génétique, les antennes de téléphone... Or, l'environnement y perd à chaque tour! Il est donc important de négocier ce développement pour que la qualité de vie des gens soit maintenue à un bon niveau.

Pour ne pas avoir à traiter dans vingt ans les déchets d'aujourd'hui?

Exactement. Il y a vingt ans, chacun pensait sincèrement que Bonfol était une bonne décharge...

Propos recueillis par Ph. B.

Philippe Roch «Voulons-nous détruire notre qualité de vie?»




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