Ancien patron de l’armée, le Neuchâtelois Christophe Keckeis sort de sa retraite et s’exprime ouvertement sur l’état de l’institution. Celle-ci n’est pas à l’agonie. Mais il rappelle que l’UDC, le parti d’Ueli Maurer, est grandement responsable de la situation actuelle.
Des généraux suisses qui crient misère. Leur ministre Ueli Maurer qui avoue ne plus dormir tant la situation de nos troupes est catastrophique et qui réclame une avalanche de millions de francs. Est-ce que la situation de notre armée est à ce point dramatique?
Clairement, non. L’armée continue de fonctionner. Et elle n’est pas si mal foutue qu’on le laisse entendre.
Où est alors le problème?
L’armée vit depuis des années sur ses réserves. Elle utilise pour son fonctionnement l’argent qu’elle aurait dû investir dans du nouveau matériel, dans des projets qui devaient assurer une meilleure sécurité. Résultat: ses coûts d’exploitation explosent à cause du vieillissement de son armement. C’est financièrement qu’elle vit une situation dramatique. L’heure de vérité est arrivée. On ne peut plus continuer à essorer pareillement l’armée.
La faute à qui?
Aux politiciens qui ont massacré la réforme Armée XXI, pourtant acceptée en 2003 par 76% du peuple suisse. Reste qu’il n’y a rien de nouveau là derrière. Durant des années, l’UDC et la gauche nous disaient qu’il n’y avait plus de sous. Et, à chaque fois, j’ai averti que cela se finirait mal. A l’époque, je parlais de 300 millions à 500 millions de francs qui nous manquaient pour réaliser pleinement les restructurations voulues par le souverain. Mais personne ne s’y est intéressé. Il n’y a jamais eu de débat politique. C’était et c’est toujours facile de tailler dans l’armée en temps de paix.
Donc Ueli Maurer trompe l’opinion publique en feignant de découvrir une situation qu’il a lui-même provoquée en tant que conseiller national et président de l’UDC?
Il dit aujourd’hui ce que j’ai répété durant des années. Mais il l’a fait d’une manière tellement spectaculaire que les gens ont pris peur. Il est vachement malin. Une anguille parfaite qui a réussi à faire oublier que son parti est en grande partie responsable de cette situation. Maurer a également été très malin avec le nouvel avion de chasse. Alors qu’il aurait dû trancher il y a une année, il a prétexté qu’il était trop jeune ministre de la Défense pour prendre une décision aussi importante sans un nouveau rapport sur la sécurité. En fait, ce n’était qu’une manœuvre politicienne pour gagner du temps.
Peut-être, mais ça paraît assez logique d’attendre de savoir ce qu’on veut faire de l’armée avant de dépenser plus de deux milliards pour de nouveaux avions, non?
Mais l’achat de ces avions était prévu dans les investissements 2007 déjà et leur utilité n’est plus à prouver. Nous en avons besoin pour rester crédibles au niveau international. Et on ne peut plus l’être avec des Tiger qui ne peuvent pas voler de nuit et en cas de mauvais temps. Nos F/A-18 vont gentiment arriver au bout et il faudra songer à les remplacer vers 2015-2020. C’est un dossier crucial pour la Suisse qui est réputée dans le monde pour avoir une plateforme sécuritaire top niveau. Cela attire beaucoup d’entreprises qui pourraient trouver meilleur marché ailleurs. Mais elles sont d’accord de payer le prix de cette sécurité. Une sécurité qui vaut de l’or. Ensuite, nous devons éviter d’être ridicules. Nous avons dépensé plus de six millions dans l’évaluation de ces trois avions. Ce travail a été effectué. Ses conclusions seront sur la table du conseiller fédéral Maurer à la fin du mois de février. Il devra alors prendre une décision.
Mais alors comment expliquer que Maurer ait annoncé en octobre qu’il ne voulait plus d’avion?
Pour moi, Maurer a juste montré son vrai visage en annonçant sa décision contre l’avis du Conseil fédéral qui l’a rappelé à l’ordre et sans attendre les conclusions du rapport de sécurité. Or, un ministre qui ne défend pas son département ne fait pas son travail. Ce manque de courage est inacceptable. Fondamentalement, Maurer est resté partisan. Il agit comme un UDC qui ne veut pas déplaire à son parti. Il oublie simplement qu’il doit respecter ses responsabilités d’homme d’Etat et, surtout, la Constitution.
Ueli Maurer, anticonstitutionnel?
On peut effectivement se poser la question. Maurer ne doit pas appliquer le programme politique de l’UDC, mais la Constitution qui prévoit notamment que l’armée contribue à prévenir la guerre et à maintenir la paix. Et la police du ciel fait partie de ces missions. C’est aussi une question de souveraineté nationale.
Reste tout de même une réalité, le manque d’argent…
Selon de bonnes sources, Maurer croit dur comme fer que le Parlement lui octroiera 700 millions de plus par année. Il rêve. Au mieux, il arrivera à maintenir son budget. Et même s’il obtient un budget annuel de 4,9 milliards de francs pour l’armée, cela ne suffira pas pour réaliser l’armée de grand-papa que veut l’UDC. Cette armée de défense indépendante et qui sait tout faire elle-même. Les UDC sont des idéalistes qui n’ont qu’une carte au 50 000e de la région de Zurich sous les yeux. Et ils n’ont même pas su la mettre dans le bon sens.
Que voulez-vous dire?
Aujourd’hui, quand on parle de sécurité de la Suisse, il faut une carte au millionième, une carte du monde. La défense dont rêve l’UDC n’a plus rien d’actuel. Ils nous préparent une armée conventionnelle contre un ennemi qui déboulerait avec des chars et des avions. Or avant quinze ans, cette menace conventionnelle ne guette pas notre pays. Aujourd’hui, ce sont plus le terrorisme, la criminalité organisée ou encore la guerre de l’information à travers internet qui doivent nous inquiéter. Ce type de menaces ne se gère pas seul. Nous devons collaborer, coopérer avec les armées étrangères. Nous entraîner avec elles, partager nos informations et nos savoir-faire. C’est la seule piste cohérente pour une paix au meilleur prix possible. La Suisse ne doit pas rester cachée derrière ses frontières à attendre un ennemi qui n’est plus rouge, mais multiforme.
Qu’avons-nous à offrir justement?
Nous pouvons mettre à disposition l’image de l’espace aérien suisse qui est extrêmement complexe à cause des Alpes. On a un système de radar hypersophistiqué qui fait l’admiration de nos voisins parce qu’ils ne voient rien ou presque dans ce qu’ils appellent le marais alpin. Ça vaut de l’or. Nous avons aussi des spécialistes plus reconnus dans le domaine de la chimie et des armes biologiques grâce à l’Institut suisse pour la protection contre les menaces et les risques atomiques, biologiques et chimiques (ABC), à Spiez. Des soldats suisses ont été mis à disposition des Grecs durant les Jeux olympiques d’Athènes en 2004 par exemple.
Et notre neutralité dans l’affaire?
Si vous pensez que la neutralité va nous protéger en toute circonstance, vous vous trompez. Pour éviter les conflits, il faut les prévenir. Ce qu’ont compris des neutres comme l’Autriche, la Suède ou l’Irlande qui produisent de la promotion de la paix à haute dose. Plus de 110 000 soldats font cela dans le monde, dont 300 Suisses. Moins de 2 pour mille par rapport à l’effectif actuel de l’armée! C’est une honte alors que le Département fédéral des affaires étrangères en réclame 1500 et que des pays comme l’Irlande en mettent plus de 8% à disposition de l’ONU. Le monde attend que la Suisse fasse un réel effort dans ce domaine.
De nouveau, avec quel argent?
Si on analyse la situation, il est évident que notre armée de milice nous coûte les yeux de la tête et qu’en temps de paix, on n’a pas besoin d’autant de soldats. Aujourd’hui, nous devons avoir le courage d’avouer qu’il faut diminuer le nombre d’hommes en service tout en conservant le budget actuel de l’armée. J’irai plus loin encore. Je suis d’avis qu’il faut abandonner les cours de répétition au profit d’une école de recrue un poil plus longue. Cette variante permettrait d’économiser beaucoup d’argent tout en sauvant le principe de la milice à laquelle je suis attaché et en gardant un ordre de bataille qui nous permettrait de remonter en puissance en cas de danger. Je réduirais également au minimum l’artillerie. Nous sommes un des pays qui disposent du plus grand nombre d’obusiers au monde. Des obusiers qui tirent à 30 kilomètres alors qu’en face, l’artillerie moderne tire à 150 kilomètres. C’est un exercice alibi, professionnellement incohérent.
Bref, vous réclamez une révolution?
Non, pas du tout. Je demande simplement que notre défense nationale soit adaptée aux besoins de notre époque et que l’on redonne à l’armée les moyens de réaliser sa réforme. Vous savez, les Suisses veulent vivre en sécurité. Et ils se moquent de savoir qui la produit. Comme ils se moquent de savoir que tous les jours entre 800 et 1000 soldats font un travail de policiers parce qu’il en manque un bon millier dans notre pays. L’armée est actuellement notre seule réserve stratégique. Il faut la traiter correctement.
«SI VOUS PENSEZ QUE LA NEUTRALITÉ VA NOUS PROTÉGER EN TOUTE CIRCONSTANCE, VOUS VOUS TROMPEZ.»
PROFIL
CHRISTOPHE KECKEIS
Né le 18 avril 1945 à Neuchâtel, le commandant de corps Christophe Keckeis a dirigé l’armée du 1er janvier 2003 au 31 décembre 2007. Aujourd’hui à la retraite, ce pilote de chasse diplômé en sciences politiques de l’Université de Lausanne préside le Centre pour le contrôle démocratique des forces armées – Genève (DCAF).
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