ARCHIVES
BON POUR LA TÊTE

ACTUALITÉ

ÉCONOMIE & FINANCE

SOCIÉTÉ

POLITIQUE

ÉCOLOGIE

RÉACTIONS

CULTURE

DOSSIERS

PERSONNALITÉS

ENTREPRISES

MIX & REMIX

GUIDES

FORMATION

INTERVIEWS

BLOGS

TV

IPAD

HOME > ARCHIVES >  Réduire la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article

Art cochon pour douanier vache

Mis en ligne le 10.05.2001 à 00:00

Des fonctionnaires suisses confisquent des livres jugés pornographiques. Leur acquéreur se retrouve devant les tribunaux.

L'Hebdo; 2001-05-10

BD Art cochon pour douanier vache

Des fonctionnaires suisses confisquent des livres jugés pornographiques. Leur acquéreur se retrouve devant les tribunaux.

Christophe Flubacher

Michael*, un restaurateur bernois de 38 ans jusqu'ici sans histoires, vit aujourd'hui une mésaventure qui ne le fait pas rire du tout. Pour avoir commandé deux ou trois BD, il se voit inculpé par la justice de son canton pour détention de matériel pornographique illégal et condamné à 600 francs d'amende. Persuadé qu'il y a erreur sur la marchandise, il a refusé de payer et pris un avocat. L'affaire est désormais entre les mains du juge de première instance de Berne qui devra décider du caractère prohibé des ouvrages que notre compatriote a fait venir de Strasbourg en décembre dernier et que la douane des postes de Bâle a saisis, avant de les transférer au Ministère public de la Confédération. L'article 197 du Code pénal prévoit une peine allant de 1 franc à 3 ans de prison. Toutefois, comme tient à le préciser son avocat, «mon client encourt au plus une grosse amende». Le problème, il est vrai, n'est pas l'argent qu'il faudra peut-être verser, mais l'honneur mis à mal d'un citoyen qui n'a jamais fricoté avec la pornographie, encore moins avec la pédophilie, la zoophilie ou les pratiques urologiques qui le rebutent et dont les publications sont totalement interdites en Suisse. «D'accord, les livres que j'ai fait venir de France ne relèvent pas de l'art académique, mais c'est de l'art tout de même.»

Tout commence l'automne dernier. Michael, alors à Paris, visite la galerie «Regard moderne» qui expose sans heurts les travaux d'Antoine Bernhart, un artiste strasbourgeois de 51 ans dont les dessins à l'encre de Chine, les aquarelles et les sérigraphies dévoilent un imaginaire érotique violent et nocturne. Fasciné par le Japon, Bernhart s'inspire largement des contes cruels et du bondage, cet art du ligotage dont le pays du Soleil Levant est si friand, et qui foisonnent en toute légalité dans les fanzines locaux. Michael est en effet un inconditionnel de la mouvance artistique underground développée par des associations telles que BONgoût à Strasbourg ou Hôpital Brut et Le Dernier Cri à Marseille. Iconoclastes convaincus et adversaires résolus des écoles d'art, celles-ci versent dans la figuration «trash» et la prose dépouillée. On en veut pour preuve cette parodie radiophonique extraite d'un «Sub-graphik-zine BONgoût» de 1998: «Bonjour, c'est moi Anne j'entends le premier appel. J'écoute... - Ouais bonjour Anne, en ce moment j'arrête pas de chier par la bouche. Que dois-je faire? - Je ne sais pas. Ah un autre appel. - Allô Anne, je voulais comprendre le mécanisme de la digestion, alors je me suis ouvert le bide. J'ai mal et ça pue la merde.» Allusive et sombre l'image recèle néanmoins d'indéniables qualités et sa facture relève davantage de la peinture que du dessin.

Séduit par la grande originalité d'un livre sérigraphié vendu en guise de catalogue d'exposition, Michael ramène l'objet en Suisse, le montre à des amis qui souhaitent se le procurer à leur tour. Zélé, notre homme commande aussitôt quelques ouvrages à Christian Gfeller, directeur de publication des éditions BONgoût. Outre les livres de Bernhart, Michael achète aussi «Caca-yoga», un fascicule troublant de Jean-Louis Costes, artiste français renommé dont les mises en scène explorent de manière satirique la place de «l'excrément dans notre imaginaire». Comme il ne reçoit pas le colis, Michael avertit Gfeller qui s'apprête à lui en envoyer un second. Mais c'est une missive de la justice bernoise qu'il découvre dans sa boîte aux lettres: le paquet a été ouvert, son contenu confisqué et une plainte déposée. «En plus des livres, il y avait un T-shirt que les douaniers ont pris pour une culotte souillée. Peu après, Berne me le retournait, estimant qu'un T-Shirt n'était pas un sous-vêtement...»

Soutien artistique

Paniqué, Michael s'adresse aux milieux artistiques qui lui apportent aussitôt leur soutien: «En tant qu'historien de l'art, critique d'art et directeur du Musée d'art moderne et contemporain de Genève, lui écrit Christian Bernard, je tiens à vous assurer que je considère le travail d'Antoine Bernhart comme une oeuvre de création artistique de qualité, fondée sur le développement d'une grande imagination plastique.» Pour Michel Thévoz, conservateur de l'Art Brut, «il appartient à notre tradition d'accorder aux artistes la liberté d'aborder tous les sujets, notamment ceux qui ressortissent à l'érotisme. Ce dont atteste péremptoirement l'exposition "Picasso érotique" présentée actuellement dans un des musées les plus prestigieux du monde.» «Le dernier cri» rappelle en outre que les travaux d'Antoine Bernhart «ont déjà été présentés au public suisse: c'était à Lucerne, au festival "Fumetto Comics". Cette exposition a ensuite circulé à travers toute l'Europe durant deux ans. Au cours de cette période, nul n'a éprouvé le besoin de saisir la justice.» Quant à Jean-Louis Costes, il rappelle que ses oeuvres «ne sont pas des reportages mais des fictions, des mises en scène artificielles». Pour illustrer son livre, il n'a donc pas utilisé de photos réelles de scatologie. «Aucune matière fécale n'est représentée. Il s'agit de pâte à modeler, de pâte à tartiner au chocolat type Nutella, de mélanges d'épinards et de poudre de chocolat.»

Ce soutien massif et spontané ne paraît guère impressionner le juge Hofer, qui doit trancher le différend. Celui-ci récuse en tous les cas la distinction entre images réelle et fictive opérée par Costes: «La vraie question est de savoir si on a affaire à un objet culturel ou pas.» A cet égard, on peut se demander si les douaniers qui ont saisi les livres litigieux avaient les moyens de répondre à cette interrogation proprement philosophique. A Genève, nous dit l'un d'eux, «on intercepte un colis quand on a une impression que c'est pas en ordre». A Bâle, on avoue «contrôler davantage les colis qui contiennent BD, cassettes vidéo et CD. C'est aussi une question d'habitude et d'instinct. Si l'expéditeur ne déclare pas le contenu de ses envois, on vérifie.» Chef de section des procédures douanières, Roland Hirt rappelle que sur les «4000 dédouanements opérés quotidiennement à la frontière, 2 cas sur 1000 seulement ressortissent à la pornographie prohibée». Et de rappeler quelques instructions précises données au personnel: «La violence sexuelle, les images mettant en scène des enfants ou des animaux et toute forme de pornographie dite dure sont interdites. Mais les douaniers ne sont pas là pour juger. Dès qu'ils ont un doute, ils défèrent la marchandise à une autorité compétente.» Je sais, nous dit enfin Antoine Bernhart, «que les douaniers suisses s'acquittent scrupuleusement de leur tâche et on peut aisément comprendre que la nature de leur travail ne leur laisse guère le loisir de suivre des cours d'expertise en Art».

Qu'ils s'adonnent le dimanche à la peinture, comme leur prédécesseur le Douanier Rousseau qui fut, comme chacun sait, l'instigateur d'une véritable révolution culturelle au début du siècle dernier...

* Prénom fictif.

Violence et soumission ou l'univers morbide d'Antoine Bernhart, censuré par la douane suisse.




Partager: Partager sur Facebook Partager sur Delicious Ajouter aux favoris Google Ajouter aux favoris Yahoo! Partager sur Twitter Partager sur Yahoo Buzz Partager sur Myspace   Aller en haut de page Haut de page




Inscrivez-vous à notre newsletter afin de recevoir en primeur le sommaire de la semaine ainsi que nos offres spéciales.