L'Hebdo;
2005-05-04 Sciences et technologies Art, conscience et cerveau
Dossier réalisé par Elisabeth Gordon. Avec: Geneviève Brunet, Mireille Descombes, Pascal Klein, David Spring.
La recherche est en fête et s'ouvre au public. Du 20 au 24 mai prochains, le Festival Science et Cité organisera dans les principales villes de Suisse des conférences, expositions, animations et spectacles, tous placés cette année sous la bannière «art, science, conscience et cerveau» . L'occasion pour «L'Hebdo» de sonder quelques beaux esprits des universités, hautes écoles et entreprises suisses romandes. Au détour de cette visite, on verra comment les enfants interprètent le monde qui les entoure ou ce que révèle la lecture des émotions sur nos visages. On apprendra qu'un célèbre imitateur s'apprête à bluffer la machine et l'on suivra deux experts débattant des capacités de la technologie à supplanter l'être humain. Une plongée dans les neurones de brillants chercheurs en finance et - cerise sur le gâteau - la face cachée des tableaux de Ferdinand Hodler nous sera dévoilée.
SOMMAIRE
DÉVELOPPEMENT Les capacités sociales des enfants II
NEURO-IMAGERIE La peur dans l'amygdale IV
GÉNÉTIQUE Du singe à l'homme V
SCLÉROSE EN PLAQUES Timides espoirs VI
Voix L'imitateur contre la machine VII
INTELLIGENCE ARTIFICIELLE L'homme supplanté? VIII
ART Les toiles de Hodler radiographiées X
FINANCE HEC Lausanne au tableau d'honneur XII
ENTOMOLOGIE Conflit sexuel chez les bourdons XV
IN VIVO Les acteurs de la recherche XVI
Et si les enfants ne comprenaient pas le monde comme on l'imagine...
PSYCHOLOGIE DU DÉVELOPPEMENT Les moins de 4 ans font appel à des capacités sociales pour appréhender leur environnement. Des chercheurs lausannois bousculent les idées en vigueur.
A première vue, la pièce ne ressemble en rien au bureau d'un universitaire. Sur les étagères, il y a bien quelques livres et dossiers; mais ce qui attire le regard, ce sont des boîtes de Playmobils et, disposées ici et là, les célèbres figurines en plastique qui font le bonheur des enfants. Elles font aussi la joie de Fabrice Clément qui n'hésite pas, lui non plus, à jouer de ces petits personnages. Mais c'est pour la bonne cause. Le chercheur, qui travaille à l'Institut de sociologie des communications de masse de l'Université de Lausanne (UNIL), s'intéresse en fait à la psychologie du développement. Il se dit persuadé que, très jeunes, les enfants acquièrent des informations sur le monde qui les entoure en faisant appel à des «capacités sociales» plutôt qu'à des «états mentaux».
Sociologue, anthropologue et philosophe de formation, Fabrice Clément s'inscrit en faux contre une interprétation communément admise par les psychologues. Cette «version standard» suppose que les enfants doivent imaginer les croyances et les désirs des autres pour interpréter une situation sociale. Selon ce principe, «un enfant qui verra un policier en train de verbaliser se dira qu'il le fait parce qu'il croit que c'est son devoir de punir l'automobiliste qui a conduit trop vite». Mais Fabrice Clément et la sociologue Laurence Kaufmann, qui codirigent un projet de recherche du Fonds national suisse de la recherche scientifique, penchent pour une autre hypothèse. «Nous pensons que les jeunes enfants ne font pas obligatoirement ce détour par les états mentaux d'autrui, mais qu'ils utilisent d'autres stratégies. Ils emploient notamment des règles de type social.» Ils se disent simplement qu'un policier a pour rôle de punir, et que c'est pour cela qu'il le fait.
fausse croyance L'idée est séduisante, encore fallait-il prouver qu'elle reposait sur quelques fondements. Pour la tester, l'équipe lausannoise a fait appel à des expériences dites «de fausse croyance» fréquemment utilisées en psychologie du développement. Il s'agit de déplacer un objet - de la commode au divan par exemple - devant un enfant et de demander à celui-ci où son copain, qui n'a pas assisté à la manoeuvre, ira chercher l'objet en question. Or le fait est bien établi: les réponses des enfants changent soudainement entre la fin de la troisième année et le début de la quatrième. Les plus petits, incapables de concevoir que leur ami n'a pas la même représentation qu'eux de la scène, répondront invariablement «derrière le divan», alors que les plus grands sont capables de sortir de leur propre perception pour donner la réponse juste.
En quelques mois, les enfants deviennent brusquement aptes à faire la différence entre «ce qu'ils ont dans l'esprit et ce qui existe dans celui d'autrui». Ce phénomène étonnant a suscité de nombreuses analyses qui, pour la plupart, se fondent sur les états mentaux des mômes. «C'est cette "théorie de l'esprit" qui joue un rôle si important dans la psychologie contemporaine», constate Fabrice Clément.
L'équipe de l'UNIL s'est donc livrée à de nouvelles expériences, en changeant les conventions du jeu. C'est là qu'interviennent les Playmobils. Avec ses personnages et ses décors variés, ils sont un bon moyen, pratique et ludique, pour mettre en scène des scénarios accessibles aux plus jeunes. Fondée une fois encore sur «la fausse croyance», l'une des histoires imaginées par les expérimentateurs est celle du sac de Nicole qui, en l'absence de sa propriétaire, a été changé de place, passant de l'armoire au canapé. Les enfants devaient donc dire où Nicole irait chercher son bien lorsqu'elle reviendrait dans la pièce.
«Sociologie naïve» Mais à ce scénario classique, les expérimentateurs ont ajouté une règle simple: «Dans cette maison, le sac doit toujours être rangé dans l'armoire.» Cela a suffi à modifier les réponses des quatre-vingts bambins qui avaient été enrôlés pour participer à ce petit jeu. Lorsqu'on ne leur indiquait pas cette règle, les moins de 4 ans - comme il fallait s'y attendre - donnaient presque tous des réponses fausses. Mais une fois la norme énoncée, les plus petits faisaient quasiment aussi bien que les plus grands. C'est le signe, pour Fabrice Clément, que les jeunes enfants «parviennent à utiliser cette capacité sociale pour s'en sortir, sans faire des détours par les états mentaux d'autrui». Il ne s'agit pas pour lui de vouloir jeter l'esprit avec l'eau du bain, mais plutôt d'affirmer que les règles et les normes sociales influencent la manière dont les enfants - mais aussi les adultes - élaborent leurs prédictions.
L'équipe lausannoise va poursuivre sur sa lancée, en testant notamment les aptitudes des bambins à détecter les statuts sociaux et les rapports hiérarchiques entre des personnages. Mais déjà, Fabrice Clément imagine quelques implications potentielles pour cette «sociologie naïve» comme certains la nomment pour se démarquer de la «psychologie naïve» en vigueur. Notamment dans le domaine de l'autisme. Les enfants souffrant de ce trouble ont, certes, un problème à «inférer les croyances et les désirs d'autrui», mais leurs difficultés ne s'arrêtent pas là. «Comme l'a constaté Laurence Kaufmann, ils ont aussi beaucoup de mal à passer d'une situation sociale à une autre, pourtant similaire.» Se pourrait-il qu'en faisant appel à leurs capacités sociales, on puisse mieux les aider? «Je suis sceptique, mais ce serait intéressant d'étudier la question, répond le chercheur. Quoi qu'il en soit, nos théories pourraient changer quelque peu la con- ception que l'on a aujourd'hui de l'autisme.»
En attendant, cette «sociologie naïve» a de fortes chances de provoquer quelques polémiques. Fabrice Clément est conscient qu'il risque de faire grincer quelques dents parmi ceux qui, par «un biais psychologisant», sont enclins à «toujours vouloir faire intervenir des états mentaux dans leurs explications». Mais il trouve un motif de satisfaction en évoquant l'intérêt que ses collègues ont manifesté lorsqu'il a évoqué les premiers résultats de ses expériences, au cours d'une récente conférence internationale à Atlanta. L'avenir dira qui, des uns ou des autres, a fait les meilleures prédictions. | EG
«A quatre ans, les bambins font la différence entre leur esprit et celui d'autrui.»
FABRICE CLÉMENT Avec les Playmobils, le chercheur met en scène des scénarios accessibles aux jeunes enfants. Histoire de tester la façon dont les bambins interprètent diverses situations sociales.
L'amygdale au centre de nos peurs
NEURO-IMAGERIE Cette petite structure cérébrale nous alerte en cas de danger, même si nous ne sommes pas conscients de la menace.
Il suffit de lire la peur sur le visage qui nous fait face pour qu'aussitôt notre coeur se mette à battre plus vite et notre peau à transpirer. A notre tour nous sommes pris de frousse. Mais que se passe-t-il dans notre cerveau pour que nous réagissions ainsi, émotionnellement et physiologiquement? Tout vient de l'amygdale, qui nous alerte, même lorsque nous ne sommes pas conscients du danger, selon des chercheurs genevois qui ont analysé le phénomène à l'aide de techniques de neuro-imagerie.
S'il est un émoi qui se voit facilement et qui est communicatif, c'est bien la peur. «Il s'agit d'une émotion de base», souligne Patrik Vuilleumier, directeur du Laboratoire de neurologie et imagerie cognitive (LABNIC) des Hôpitaux universitaires et de l'Université de Genève. Les études faites sur l'animal - et sur l'être humain - ont ainsi permis de découvrir que, dans l'affaire, l'amygdale jouait un rôle fondamental. Lorsque le cerveau reçoit des signaux indiquant «attention danger», ces deux petits noyaux cérébraux (qui n'ont rien à voir, hormis leur forme en amande, avec les amygdales que l'on ôte fréquemment chez les enfants), sont aussitôt stimulés.
Artifices expérimentaux Mais en sommes-nous toujours conscients? Pour le savoir, Patrik Vuilleumier et ses collègues ont usé «d'artifices expérimentaux», afin de «dissocier les perceptions dépendantes de l'attention et celles qui sont plus automatiques». Après avoir installé des volontaires sains dans un appareil d'Imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), les chercheurs leur ont montré des photos de visages, les uns apeurés, les autres ayant une expression neutre. Mais les expérimentateurs ont pris soin soit de masquer les images (en les faisant disparaître très rapidement ou en les superposant avec d'autres, neutres, par exemple), soit de détourner d'elles l'attention de leurs cobayes. Malgré cela, le scanner a révélé que leur amygdale était activée par les expressions de peur, signe qu'elle était stimulée «indépendamment de la volonté consciente des sujets».
Cette observation a d'ailleurs été confirmée par l'étude de personnes souffrant du syndrome d'héminégligence spatiale à la suite de lésions cérébrales. Ce trouble, qui n'affecte ni leur système visuel ni leur amygdale, se manifeste par une incapacité totale à percevoir tout ce qui se passe dans une moitié de champ de vue (si la lésion est à droite, ils «négligent» tout se qui se trouve à leur gauche). Pourtant, comme l'ont montré les neurobiologistes, scanner à l'appui, même lorsqu'on présente aux malades un visage qu'ils disent n'avoir pas vu, les régions de leur cerveau sensibles aux émotions sont quand même stimulées. Indirectement, cela peut influencer leur comportement.
Sonnette d'alarme L'amygdale peut donc ainsi court-circuiter la conscience. Mais comment est-ce possible? Sans doute parce qu'il existe des «raccourcis», dans le cerveau, qui transmettent rapidement le stimulus directement des yeux à l'amygdale. L'information n'a donc pas besoin d'être longuement analysée par les régions cérébrales qui traitent les signaux visuels. L'amygdale se contente d'ailleurs d'images imprécises ou floues: cela lui suffit pour se mettre en branle et déclencher les réactions adéquates. Car le noyau cérébral ne se contente pas d'enregistrer les stimuli émotionnels. Il alerte aussi d'autres zones cérébrales qui, à leur tour, «enclenchent les comportements d'adaptation face au danger».
Mieux encore: si, occupés à d'autres tâches, nous ne voyons pas venir la menace, l'amygdale tire la sonnette d'alarme: elle redirige rapidement et automatiquement notre attention vers le péril. Les neurobiologistes en ont apporté la preuve: ils ont présenté très brièvement aux volontaires deux visages côte à côte - l'un apeuré, l'autre neutre - qu'ils ont aussitôt remplacés par l'image d'une simple barre. Lorsqu'ils ont demandé aux personnes de détecter l'apparition de ce trait, ils ont obtenu des réponses beaucoup plus rapides lorsque la barre était à la place du visage apeuré. «Leur système visuel avait été attiré du côté de la menace», explique Patrik Vuilleumier. L'amygdale fonctionne donc comme une sorte de «break news»: elle interrompt les autres programmes lorsqu'un péril nous guette et redirige l'attention là où cela est nécessaire.
Nous possédons tous, normalement, un mécanisme d'alerte de ce genre.C'est heureux, car la peur est vitale: c'est elle qui nous fait fuir le danger ou adopter des comportements défensifs. Mais il existe toutefois des différences individuelles. Les personnes anxieuses, notamment, réagissent plus fortement que les autres à la vue de visages apeurés. Cela se traduit, chez elles, par une plus grande activation de zones orbito-frontales de leur cerveau, des régions qui sont chargées d'interpréter les informations transmises par l'amygdale. Ce petit noyau cérébral se révèle donc au centre de nos peurs. Qu'elles soient normales ou pathologiques. | EG
Émotion La seule vue d'un visage apeuré suffit à activer notre amygdale (en rouge sur le dessin).
«La peur est une émotion de base, tout à fait vitale à notre survie.»
Gènes de singes
Génomique L'analyse du génome des primates permet de retracer l'histoire des gènes humains. Implications médicales à la clé.
Entre l'homme et le singe, il n'y a que quelques gènes de différence. Les génomes de l'être humain et de son plus proche cousin le chimpanzé ont la même taille. Les quelque trois milliards de nucléotides - de «lettres» - sont identiques à 99%. La différence est bien mince. Mais elle suffit à distinguer les humains des primates.
Le patrimoine héréditaire de l'homme porte la trace de tous les êtres vivants qui l'ont précédé sur l'arbre de l'évolution. Certains de ses gènes sont très anciens: on les retrouve, quasiment inchangés, chez les mammifères ou chez des animaux plus primitifs encore. D'autres sont des copies de «vieux» gènes, qui ont subi au fil du temps des mutations et acquis de nouvelles fonctions. D'autres enfin, n'ont fait leur apparition que très récemment, lorsque la lignée humaine s'est séparée de celle des primates. C'est à ces derniers, surtout, que s'intéressent Henrik Kaessmann et ses collègues du Centre intégratif de génomique de l'Université de Lausanne. Une manière pour le chercheur de savoir «quels gènes ont contribué à faire de nous des humains».
L'un d'eux a été découvert récemment par les chercheurs lausannois. Il est responsable de la fabrication d'une enzyme qui sert en quelque sorte «d'engin de nettoyage» à notre cerveau. Lorsque le glutamate (un des neurotransmetteurs) a rempli ses fonctions, l'enzyme l'élimine afin de libérer le passage pour de nouveaux signaux. La plupart des mammifères, de même que les singes de l'Ancien-Monde, ne portent qu'une seule variante de ce gène. En revanche, les hominoïdes, dont font partie les gibbons, les anthropoïdes - orangs-outans, gorilles et chimpanzés - ainsi que les humains, en ont une deuxième version, beaucoup plus efficace.
Signe que ce gène a fait son apparition, il y a 18 à 23 millions d'années, après la séparation des hominoïdes d'avec leurs ancêtres. Depuis, le gène a évolué et il a, peut-être, joué un rôle dans l'émergence de l'intelligence humaine. «On peut penser que c'est parce que le cerveau humain contient plus de glutamate que celui des animaux qu'il pense plus vite, dit Henrik Kaessmann, mais ce n'est encore qu'une spéculation.» Quoi qu'il en soit, le chercheur a montré que cette nouvelle enzyme s'est développée au moment où le cerveau de nos ancêtres gagnait en taille, en structure et en complexité. Si nous avons un plus gros encéphale que nos cousins les primates, peut-être est-ce aussi à cette enzyme qu'on le doit.
Résistance au SIDA Vue sous la loupe de la génétique, l'analyse comparée des singes et des hommes permet donc de retracer l'histoire de nos gènes. Mais, prenant des détours surprenants, ce genre d'étude pourrait aussi participer à la lutte contre le sida. Les grands singes peuvent en effet être infectés par un virus proche du VIH, sans en être affectés pour autant. Même si on les infecte par des virus humains, ils ne tombent pas malades.
C'est le signe qu'au fil du temps, ils ont développé un mécanisme de résistance au sida, alors que l'être humain, touché beaucoup plus récemment, n'a pas eu le temps de se doter d'un système de défense adéquate contre le virus. «Les singes ont déjà résolu le problème», résume Amalio Telenti, médecin au CHUV et chercheur à l'Institut de microbiologie de l'UNIL, qui collabore sur ce sujet avec l'équipe d'Henrik Kaessmann. Car, on s'en doute, les spécialistes des maladies infectieuses aimeraient bien savoir comment les animaux s'y sont pris.
La réponse se trouve peut-être cachée dans le génome de nos cousins animaux. Lorsqu'on aura compris quelles sont les séquences qui, chez les singes, ont évolué pour conférer à l'animal son insensibilité au sida, on pourra envisager d'agir. On pourra chercher à faire de ces gènes - ou plutôt des protéines qu'ils «fabriquent» - de nouvelles cibles thérapeutiques, afin de «transformer la réussite du singe en succès pharmacologique», souligne Amalio Telenti.
On en est encore loin et, d'ici là, l'analyse génétique des singes aura certainement apporté d'autres surprises. Actuellement, seuls les génomes de l'homme et du chimpanzé ont été entièrement décryptés. Cela limite la quête de Henrik Kaessmann et ses collègues, et les oblige à décoder eux-mêmes les séquences qui les intéressent. C'est dire qu'ils attendent avec impatience le décryptage des patrimoines génétiques du gorille, de l'orang-outan et du macaque, actuellement en cours aux Etats-Unis. Histoire d'analyser plus à fond les différences entre l'humain et ses cousins. | EG
«Du singe à l'homme... où est la limite?». Conférence débat au Palais de Rumine à Lausanne le 24 mai.
Les primates ouvrent une nouvelle piste dans la lutte anti-sida.
DES PRIMATES à L'être humain
Génétique Du gibbon à l'homme: leurs cerveaux possèdent une enzyme qui a peut-être joué un rôle dans l'émergence de l'intelligence humaine.
Sclérose en plaques: timides espoirs
NEUROLOGIE. Poursuivant sa quête de nouveaux médicaments, Serono recherche les gènes impliqués dans cette maladie.
Elle représente un véritable défi pour les neurologues: la sclérose en plaques (SEP) est, chez le jeune adulte, la plus fréquente des maladies dégénératives du système nerveux central. Des avancées ont, certes, été faites au cours des dix dernières années, avec la mise sur le marché de médicaments qui permettent de soulager les symptômes des patients, et même de retarder la progression du mal. Mais on est encore loin du compte. C'est pourquoi Serono poursuit ses recherches. Le groupe genevois de biotechnologie élabore des produits pharmaceutiques plus aisés d'emploi. Surtout, ses chercheurs ne désespèrent pas d'arriver à réparer les nerfs endommagés.
S'attaquer à la sclérose en plaques, n'est pas choisir la facilité. La SEP est en effet dans le cadre de ces maladies qualifiées «d'auto-immunes» parce qu'elles sont provoquées par le système immunitaire. Se trompant de cible, celui-ci se «retourne» contre l'organisme qu'il est censé protéger. Dans ce cas précis, il détruit la myéline, gaine protectrice des terminaisons nerveuses qui se retrouvent mises à nu et ne peuvent plus conduire correctement l'influx nerveux.
C'est dans ce domaine de la SEP et des troubles neurologiques que le groupe genevois «investit le plus en recherche et développement», dit Franck Latrille, directeur du développement pharmaceutique. Bien en a pris à l'entreprise puisque le Rebif, un interféron bêta qu'elle a homologué en Europe en 1998, est maintenant disponible dans de nombreux autres pays et il représente aujourd'hui la moitié de ses ventes. Quatre ans plus tard, le groupe commercialisait aux Etats-Unis le Novantrone, destiné aux patients ne répondant pas aux autres traitements et qui «s'attaque à la maladie de façon plus agressive», comme l'explique Bruno Musch, responsable du développement clinique en neurologie.
«Lorsqu'elles connaissent le succès avec un produit, certaines sociétés pharmaceutiques s'arrêtent là», poursuit-il. Une manière de souligner que Serono ne s'endort pas sur ses lauriers. En poursuivant le développement de nouvelles substances, le groupe s'est lancé dans l'élaboration de médicaments non injectables, d'emploi plus aisé. C'est dans cette ligne que s'inscrit Mylinax, une molécule administrable par voie orale. Les essais cliniques de phase III (la dernière avant l'homologation) viennent de débuter et, précise Franck Latrille, «ils évalueront la molécule sur une durée de deux ans». Dans la même veine, l'entreprise a engagé une collaboration avec la firme américaine Syntonix, pour développer un nouvel interféron bêta, inhalable.
Reconstituer la myéline. Parallèlement, «nous cherchons à mieux comprendre le mode d'action de l'interféron», souligne le directeur du développement pharmaceutique. Profitant d'une étude comparant les effets du Rebif et d'un produit concurrent, le groupe mène des études de «pharmacogénétique». Il s'agit «d'analyser le profil génétique des patients traités avec notre médicament, explique Bruno Musch, afin d'identifier ceux qui y répondent bien, et ceux qui y sont moins sensibles».
Reste «qu'il s'agit toujours de gérer la maladie et non pas de la soigner», constate Franck Latrille. L'objectif ultime demeure celui de la guérison, ce qui implique de pouvoir reconstituer la gaine nerveuse endommagée. Depuis qu'on sait que cette remyélisation des axones n'est pas impossible, de nombreux laboratoires se sont engagés dans cette voie. Serono a placé ses espoirs dans l'ostéopontine. Cette protéine a déjà permis de réparer les nerfs détériorés, chez des animaux. Quant à savoir si elle aura le même effet sur les humains, il est un peu tôt pour le dire, la molécule étant encore au stade préclinique.
Quoi qu'il en soit, la génétique n'a pas dit son dernier mot et c'est peut-être elle qui détient la clé des traitements futurs de la SEP. La maladie n'est pas héréditaire, mais elle est plus fréquente dans certaines familles ce qui laisse supposer l'existence de prédispositions génétiques. Pour s'en assurer, les chercheurs du centre de recherches de Serono à Paris ont commencé à passer au crible les génomes de quelques 900 patients, qu'ils ont comparés à ceux d'individus sains. En mars dernier, ils ont annoncé avoir identifié quatre-vingts gènes impliqués dans les processus inflammatoire et neurodégénératif. C'est beaucoup, et ce n'est qu'un début puisque seule une petite moitié (40%) du génome a jusqu'ici été analysée. Lorsque le travail sera achevé en 2006, les scientifiques disposeront alors d'un catalogue exhaustif des cibles thérapeutiques potentielles. Ils seront pourtant encore loin du but. Il leur faudra alors comprendre ce que «fabriquent» ces gènes afin de pouvoir intervenir, soit en inhibant les protéines produites en excès, soit au contraire en fournissant aux patients celles qui leur manquent. «Cela reste une recherche très fondamentale», reconnaît Franck Latrille. Les premiers pas. | EG
Le but ultime est de réparer les nerfs endommagés.
Biomédical A Plan-les-Ouates, Serono concocte les traitements du futur contre la maladie neurodégénérative.
Et si Yann Lambiel bluffait la machine?
Biométrie Un imitateur peut-il tromper un système perfectionné de reconnaissance vocale? Test, en public, à Martigny .
Le 28 mai, un duel entre l'homme et la machine aura lieu sous le ciel de Martigny. Dans un coin du ring, muni de son seul talent, Yann Lambiel va contrefaire la voix de ses têtes de Turc favorites, comme Pascal Couchepin et Daniel Brélaz. De l'autre côté, toutes esgourdes numériques ouvertes, un instrument informatique de vérification de l'identité basé sur la parole, concocté par l'institut de recherche IDIAP. L'imitateur réussira-t-il à se faire passer pour le conseiller fédéral ou le syndic de Lausanne?
Une oreille humaine attentive peut souvent faire la différence entre le son émis par un individu et une copie. Mais comment l'ordinateur s'y prend-il? Tout d'abord, il lui faut un original. Les célébrités qui se sont prêtées au jeu ont enregistré plusieurs phrases typiques de leur répertoire.. Le système de l'IDIAP a transformé ces séquences sonores en modèles mathématiques complexes, en tenant compte notamment des fréquences typiques de la voix, ainsi que de la position de ses pics d'énergie spécifiques.
Lors de l'expérience, au micro, Yann Lambiel va répéter les tirades prononcées par les personnalités, en copiant à sa façon leur intonation, leur rythme et leur accent. La ma- chine va ensuite comparer l'original et l'imitation et vérifier, statistiquement, qu'elles sont en phase. En dessous d'une certaine valeur, baptisée «seuil de décision», le système annoncera avoir détecté une tentative de fraude. Mais il se fera peut-être rouler dans la farine.
Pas de caricature Une des difficultés, pour l'ordinateur, provient des variations de la voix humaine. Si le locuteur authentique souffre d'un rhume ou parle au travers d'un téléphone, le système doit quand même pouvoir le reconnaître. Il ne doit donc pas être trop sévère. De son côté, pour réussir son coup de bluff, Yann Lambiel devra mettre de côté toute caricature. L'astuce qui rendra la tâche de l'imitateur difficile, c'est que la machine n'est pas attentive aux mêmes signes que nous.
Pour faire un parallèle avec la vision, une chauve-souris et un humain peuvent tous deux apercevoir une poire, mais chacun à sa façon. Le chiroptère sera attentif à sa forme, et l'homme plus vraisemblablement à sa couleur. Leurs moyens de perception sont différents. C'est ainsi que «la prosodie et l'accent nous trompent beaucoup», précise Johnny Mariéthoz, chercheur à l'IDIAP. Ce dernier indique qu'il est possible de berner le système grâce à une voix synthétique, même si, pour nous, elle ne ressemble absolument pas à un son émis par un humain!
A Martigny, la démonstration sera certainement ludique. Mais aussi riche d'enseignements pour les scientifiques de l'institut, qui travaillent depuis longtemps dans le domaine de la reconnaissance vocale. Fin 2002, l'Institut de Martigny avait analysé des cassettes, pour déterminer si la voix enregistrée sur le support était bien celle d'Oussama Ben Laden. Mais aujourd'hui, souligne Johnny Mariéthoz, «nous cherchons à vérifier si notre instrument peut se laisser tromper par des imitations». «Cette expérience, destinée au grand public, n'est pas une opération de relations publiques», renchérit Jean-Albert Ferrez, directeur-adjoint de l'IDIAP.
Les résultats obtenus serviront à perfectionner le système de reconnaissance du locuteur afin qu'il puisse par exemple un jour remplacer la corvée matinale consistant à taper un mot de passe à l'allumage des ordinateurs de bureau. Ou qu'il permette de sécuriser l'accès à des locaux. Même si, pour l'instant, «en se basant sur la voix, nous sommes encore loin d'une sécurité de niveau bancaire», reconnaît Johnny Mariéthoz.
C'est pour cette raison qu'il faut prendre en compte d'autres données biométriques. Les recherches actuelles consistent à utiliser la vidéo et à vérifier qu'aux mouvements des lèvres correspondent les sons émis par le client. En outre, dans le cadre du pôle national de recherche IM2 qu'il dirige, l'IDIAP étudie aussi l'emploi des empreintes digitales ainsi que de l'iris (façon Minority Report).
Si nous devons un jour abandonner les codes assommants qui nous permettent de retirer de l'argent aux distributeurs automatiques ou d'effectuer nos paiements en ligne, il faudra que ces nouveaux procédés d'identifications biométriques soient très sûrs. Et faciles à utiliser. Un vrai casse-tête car, comme le remarque Jean-Albert Ferrez, en général, plus un système de reconnaissance est sûr, plus il est contraignant pour les utilisateurs... A sa manière, l'expérience menée avec Yann Lambiel permettra à l'IDIAP d'avancer vers la résolution de ce dilemme. | DS
«L'imitateur contre l'ordinateur: Yann Lambiel défie la technologie de l'IDIAP.» Martigny. Médiathèque Valais. Samedi 28 mai, de 13 h 30 à 16 h.
Jean-Albert Ferrez Johnny Mariéthoz A l'IDIAP, ils ont conçu une machine de reconnaissance de la voix...
Vrai ou faux: l'intelligence artificielle va-t-elle supplanter celle de l'homme?
JEAN-MICHEL TRUONG Provoquant, l'essayiste français pense que les ordinateurs et les robots vont détrôner une humanité devenue obsolète. Et il s'en réjouit.
Dans votre essai, «Totalement inhu- maine», vous prédisez que l'humanité est en passe d'être supplantée par les technologies qu'elle a engendrées. Sur quoi fondez-vous votre analyse?
On assiste à une «biologisation» d'un certain nombre de technologies. Jusqu'à présent, on divisait le monde entre les êtres naturels et les objets artificiels. Actuellement, on assiste à l'émergence d'une troisième catégorie «d'êtres», intermédiaires. Ce sont des objets nés de la main de l'homme, et en ce sens ils sont artificiels, mais ils ont le potentiel de croître spontanément, à la manière des êtres vivants. La limite entre le naturel et l'artificiel n'est donc plus aussi nette qu'elle l'était auparavant.
Ce nouvel être, que vous appelez le Successeur, est en fait désincarné?
Il n'est pas fait de chair, c'est vrai, mais il est incarné dans les réseaux. Son substrat est minéral - il est fait de silicium. On sort donc du domaine de la chimie du carbone, qui était jusqu'ici le royaume exclusif du vivant. La vie commence à apparaître, dans ses formes rudimentaires pour l'instant, sur un matériau purement minéral.
Vous qualifiez les agents logiciels «d'e-gènes», qui se transmettent, mutent etc. Est-ce à dire que l'ADN sera supplanté par du silicium ou par d'autres matériaux inertes?
L'ADN va être concurrencé par d'autres formes de vie. Les e-gènes sont un exemple, mais d'autres vont émerger, en particulier dans le sillage des nanotechnologies. Au cours des prochaines décennies, on va voir apparaître de plus en plus de ces formes de vie intermédiaires.
C'est l'amorce d'une nouvelle sexualité, numérique?
Bien sûr, puisque ces e-gènes échangent du matériel e-génétique, exactement comme nous échangeons des gènes lors de la reproduction. Ce processus, comme il l'a fait dans le domaine de la biologie organique, va accélérer le développement de la biologie minérale.
Si on suit votre raisonnement, la technologie va de plus en plus échapper à son créateur?
La technologie a tendance à acquérir de l'autonomie. Actuellement, elle est encore très dépendante de la main qui l'a créée. Elle doit donc développer des stratégies très sophistiquées pour manipuler son créateur, afin que celui-ci continue de lui apporter les ressources dont elle a besoin pour prospérer et se propager.
Quel genre de manipulations?
Voyez la façon dont internet a réussi à pomper d'énormes capitaux - on parle de milliers de milliards de dollars disparus dans l'implosion de la bulle internet! Je ne dis pas que la manipulation était consciente; elle est liée à une sorte de savoir-faire inconscient acquis par les technologies au cours de l'évolution, depuis le premier caillou ramassé par l'un de nos lointains ancêtres.
A ce propos, vous écrivez que l'être humain a cessé d'évoluer lorsqu'il a taillé ses premiers silex. N'est-ce pas exagéré?
Ce n'est pas moi qui le dis, c'est Leroi-Gourhan (ethnologue et préhistorien français, ndlr). Il constate qu'à ce moment précis de son histoire, l'homme a délégué à ses outils son pouvoir d'adaptation à l'environnement. Ce processus s'est accompagné d'un début d'autonomie des outils dont nous voyons aujourd'hui l'aboutissement.
La technologie va donc prendre le pouvoir. Or loin de vous inquiéter, cette évolution suscite chez vous de l'espérance. Pourquoi?
C'est d'abord pour moi l'espérance qu'après l'homme, il y aura quelque chose plutôt que rien. L'être humain est appelé à disparaître, soit parce qu'il aura déclenché des guerres nucléaires ou des catastrophes écologiques, soit naturellement, lorsque le Soleil s'éteindra dans environ quatre milliards d'années. Il pourra donc y avoir une vie intelligente après la disparition de l'actuel dépositaire de la conscience qu'est l'humain. En outre, j'espère qu'une fois dégagé de ce corps dont nous sommes faits et qui est le principal responsable des maux que nous connaissons, un Successeur, incarné dans un autre matériau, sera débarrassé des guerres, de l'agressivité etc. Le XXe siècle, et le début du XXIe, ne nous présentent pas une image extrêmement flatteuse de nous-mêmes. |
Propos recueillis par EG
Biographie
Né en 1950 en Alsace, Jean-Michel Truong est psychologue et philosophe de formation. Il a fondé en 1984 Cognitech, première société européenne spécialisée dans l'intelligence artificielle. Après la vente de son entreprise, cet enseignant à l'Ecole des Mines de Paris a écrit des romans d'anticipation et un essai, Totalement inhumaine. Ed. Les Empêcheurs de Penser en Rond.
DARIO FLOREANO Pour le directeur du laboratoire des systèmes intelligents de l'EPFL, la technologie ne nous manipule pas. Elle améliore la qualité de notre vie.
Pensez-vous que la technologie va prendre le pouvoir sur l'être humain?
Non (rire). Il est vrai que les robots, les systèmes informatiques, et d'une manière générale les agents de plus en plus intelligents, vont se développer. Mais ils ne vont pas prendre notre place.
Mais vous êtes d'accord avec Jean-Michel Truong lorsqu'il évoque une «biologisation» de la technologie?
Oui, tout à fait. Le processus va prendre du temps, mais nous commençons déjà à avoir des systèmes informati-ques ou des robots qui sont un peu hybrides et qui se rapprochent des systèmes vivants. La tendance est donc à l'autonomie de tous ces systèmes.
Vous travaillez d'ailleurs aussi sur des systèmes informatiques qui sont capables de s'autoprogrammer. Comme ces «e-gènes» dont parle l'essayiste français?
Absolument, il existe de plus en plus d'e-gènes. Mais la thèse de M. Truong n'est pas totalement nouvelle: cela fait quelques années que la communauté scientifique parle de gènes qui n'ont plus rien à voir avec ceux de l'ADN. On pense par exemple aux idées, à la culture, qui possèdent certaines caractéristiques des gènes puisqu'elles s'auto-reproduisent ou subissent des mutations. On peut aussi appliquer cette image à l'informatique. Mais cela ne veut pas dire que ces systèmes vont ensuite prendre le pouvoir.
Vous ne croyez donc pas que la technologie nous manipule?
Non, pas du tout. Je dirais que nous sommes en quelque sorte en train de créer de nouvelles espèces de technologies proches du vivant. Celles-ci vont cohabiter avec nous, mais elles ne vont pas nous concurrencer. La situation est un peu semblable à la domestication des animaux.
Quel est le rapport?
Depuis des milliers d'années, nous avons délégué à certains animaux des tâches importantes pour notre survie. Ces animaux possèdent une intelligence, ils se reproduisent et ils peuvent évoluer. Toutefois, ils ne nous ont toujours pas supplantés et ils ne nous manipulent pas - à l'exception, peut-être, de certains animaux de compagnie.
Cela dit, on commence à voir apparaître des robots qui fabriquent d'autres robots. On pense aussitôt à ces machines de science-fiction qui se révoltent contre leur créateur. Il y a de quoi avoir peur, non?
On n'en est pas encore là. Un robot, c'est une machine qui se déplace et qui interagit avec un environnement incertain et qui peut changer tout le temps. Il ne peut donc pas être programmé avec toutes les différentes situations déjà prédéfinies; il faut qu'il ait une certaine autonomie, donc une certaine intelligence, comme les systèmes biologiques que nous cherchons à imiter. Mais de là à dire que ces robots vont commencer à se révolter, il y a un énorme pas que je ne franchirai pas.
Comment voyez-vous l'avenir de l'intelligence artificielle?
Nous sommes tout au début de l'aventure. Cela fait une dizaine d'années que l'on parle de robots qui s'auto-organisent, etc., et l'on n'en est pas encore là. Dans les systèmes bio-inspirés, je vois l'émergence de partenaires qui travailleront et vivront avec nous et nous rendront la vie plus facile. Ils seront une extension de nos mains, de nos yeux et ils pourront accomplir de multiples tâches à notre place. Là où certains évoquent la manipulation, je préfère parler d'amélioration de la qualité de la vie.
Donc l'évolution de l'intelligence artificielle ne vous inquiète pas?
Absolument pas. J'espère que l'on ira le plus vite possible. Mon rêve est de créer des robots qui puissent continuer à fonctionner, à s'adapter, à se reproduire pendant plusieurs années sans intervention humaine. Mais avant d'en arriver là, nous avons encore d'énormes défis à surmonter. Nous ne disposons pas encore de tous les outils conceptuels et technologiques qui nous permettent de copier l'évolution natu- relle ou l'intelligence des systèmes biologiques. |
Propos recueillis par EG.
«Le robot, fossoyeur de l'homme?» Débat avec Dario Floreano et - on l'espère - Jean-Michel Truong. Yverdon-les-Bains. Château. Samedi 21 mai.
Biographie
Né en 1964 à Udine, au nord de l'Italie, Dario Floreano a fait son post-doctorat à l'EPFL. En 2000, il a été nommé professeur dans cette école et, depuis janvier 2005, il y dirige le laboratoire des systèmes intelligents. Cette équipe est spécialisée dans l'élaboration de systèmes informatiques et robotiques bio-inspirés.
Ferdinand Hodler sous la loupe
Catalogue raisonné Historiens de l'art et restaurateurs unissent leurs savoirs pour traquer le mystère Hodler. Visite, à Zurich, dans l'atelier de l'Institut suisse pour l'étude de l'art.
Le catalogue raisonné de Félix Vallotton vient de sortir. Ferdinand Hodler, lui, n'a pas encore le sien. Mais il est en cours. Il constitue l'un des plus grands chantiers de l'Institut suisse pour l'étude de l'art de Zurich - qui possède une antenne romande à Lausanne - et portera sur l'oeuvre peint. De quoi réjouir amateurs d'art et professionnels. Des quelque deux mille tableaux aujourd'hui recensés, on n'en voit généralement qu'une petite partie et toujours les mêmes.
Capital pour le marché comme pour les chercheurs, un catalogue raisonné implique un énorme travail d'investigation et de vérification. Lancé en 1998, le projet Hodler représente ainsi un investissement évalué à quelque 7 millions de francs. Il comportera trois, voire quatre gros volumes. Le premier, consacré aux paysages, devrait sortir vers 2007. Après une première étape consacrée à l'«inventaire-documentation», on se trouve actuellement dans la deuxième phase dite d'«élaboration scientifique». Il s'agit, pour chaque oeuvre, de remonter à la source de sa provenance, de vérifier où elle a été exposée, citée, décrite et, dans la mesure du possible, d'établir où elle se trouve actuellement. Dans un même temps, les paysages devront être situés géogra- phiquement, les compositions allégoriques décodées et les portraits identifiés. La troisième étape «expertise - lectorat final» pourra alors commencer.
Pour effectuer ce travail colossal, les historiens de l'art ne seront pas seuls. Ils s'appuieront sur des recherches menées, parallèlement, par la section Technologie de l'art de l'institut. Un défi relevé, en commun, par l'historien de l'art Paul Müller, directeur du projet, et Karoline Beltin- ger, restauratrice et responsable de la section Technologie de l'art.
Quatre ans, cent tableaux La jeune femme et ses collaborateurs viennent d'achever une recherche de quatre ans portant sur cent tableaux de Hodler qui représentent tous les genres et les différentes époques du peintre. Diverses techniques d'analyse sophistiquées ont été utilisées. Le laboratoire a notamment identifié les groupes de liants et les pigments dans les couleurs de Hodler grâce à la fluorescence de rayons X, la spectroscopie infrarouge et la microscopie à la lumière polarisée. But de l'opération: «Etablir le profil de la technique picturale hodlérienne». Les résultats, qui seront publiés cet automne, permettent notamment de déterminer de manière plus précise la période de création d'une oeuvre ou de résoudre des problèmes d'authenticité, de variantes et d'attribution.
«La datation des oeuvres constitue l'une des questions centrales posées par Ferdinand Hodler », expliquent Paul Müller et Karoline Beltinger. L'artiste avait en effet l'habitude de peindre plusieurs versions d'une même oeuvre et même de réaliser de fidèles répliques de certains tableaux. Une pratique qui, à ses yeux, restait parfaitement compatible avec son activité créatrice. Comment dès lors savoir laquelle des oeuvres est la première, voire laquelle est, en quelque sorte, l'original?
Traquer la première esquisse Une première piste consiste à traquer, sous la couche picturale, grâce aux rayons X et à la réflectographie infrarouge, les dessins sous-jacents et les repentirs. Toujours à la recherche de la ligne juste et du bon cadrage, Hodler en effet retravaillait énormément ses toiles. Il lui est aussi arrivé de rajouter quelques nuages pour en corriger un équilibre, accentuer une symétrie. Grâce à une signature ou des éléments peints qui se trouvaient auparavant sur les bords de la toile et sont aujourd'hui sur les bords, on a même pu déterminer que les formats de certains tableaux avaient été changés, plaçant par exemple en plein milieu un arbre qui, à l'origine, était décentré. Les tableaux qui, à l'analyse, présentent des traces de modifications peuvent donc être considérés comme premiers. Indice supplémentaire: les variantes sont généralement moins spontanées. Elles révèlent en outre une tendance à la simplification, à l'épuration.
Autre découverte: les méthodes de report utilisées pour copier une composition, un motif. Lors de l'examen minutieux de la surface à la lumière rasante et aux rayons X, on a constaté de petites incisions et de mystérieux sillons dans la couche de fond. En recoupant ces informations avec des témoignages de contemporains de Hodler, on en a déduit que le peintre relevait les contours de l'image avec un papier transparent avant de les reporter sur la couche encore humide. D'où les petites griffures, d'où également les traces de peinture découvertes sur les papiers calques qui ont été conservés.
Le projet, donc, avance. Mais le chantier reste ouvert. Tout récemment et grâce à une exposition, on a retrouvé un tableau que l'on croyait disparu. Un autre vient d'être authentifié. Et qui sait si, grâce à l'appel ci-contre, les chercheurs ne vont pas découvrir l'une ou l'autre des pièces encore manquantes de l'immense puzzle Hodler. | MD
Toujours à la recherche de la ligne juste et du bon cadrage, Hodler retravaillait énormément ses toiles. Il lui arrivait de rajouter quelques nuages pour accentuer une symétrie.
APPEL
Organisme soutenu par la Confédération, l'Institut suisse pour l'étude de l'art prépare le catalogue raisonné de l'oeuvre peint de Ferdinand Hodler. Il demande à toute personne qui aurait en sa possession des oeuvres de Hodler d'entrer en contact avec lui. Il s'intéresse également aux lettres, factures et autres documents en relation avec ces oeuvres. Une totale discrétion est assurée. S'adresser à: Schweizerisches Institut für Kunstwissenschaft
Paul Müller, Projektleiter.
Tél. +41 44 388 51 51 - Zollikerstrasse 32 - 8032 Zürich
paul.mueller@sikart.ch
Enquête Devant ces deux tableaux du Garçon assis aux rameaux (1893/94) de Ferdinand Hodler, les historiens de l'art étaient perplexes. Comment identifier la première version? Réponse des restaurateurs: la radiographie montre des repentirs (changements, corrections) dans le tableau de gauche en haut, c'est donc la première version, l'autre (en bas) étant une réplique, faite par Hodler lui-même.
HEC Lausanne s'inscrit au tableau d'honneur européen
finance La haute école se classe juste derrière la London Business School en nombre de recherches publiées dans les revues les plus prestigieuses.
«Amener la formation en finance dispensée en Suisse au meilleur niveau mondial»: une forte ambition affichée par l'Association suisse des banquiers (ASB) dont le conseil d'administration a accepté le 4 avril de constituer le Swiss Finance Institute - jusqu'ici appelé Polyfinance pendant les travaux préparatoires - et, surtout, de le financer. Un sacré coup de pouce de l'industrie bancaire: quelques dizaines de millions de francs devraient doper les recherches déjà existantes en finance, et faire éclore de nouveaux projets dans ce domaine. Une spécialité qui n'a pas attendu cette manne pour commencer à engranger de jolis succès.
Le Fonds national de la recherche scientifique, convaincu de la qualité des travaux réalisés jusqu'ici, vient de reconduire jusqu'en 2009 le NCCR Finrisk (National Center of Competence in Research in Financial Valuation and Risk Management), dirigé à Zurich par Rajna Gibson, dans son rôle de Pôle de recherche national. Dans le même temps, HEC Lausanne - dont certains professeurs collaborent avec leurs pairs des autres universités suisses dans le cadre de Finrisk - s'est distinguée en 2004 comme l'une des trois meilleures institutions européennes quant au nombre de travaux de recherche publiés dans les revues les plus prestigieuses. Soit les trois références en finance - Journal of Financial Economics, The Review of Financial Studies, The Journal of Finance - complétées par deux publications spécialisées en économie - le Journal of Political Economy et Econometrica. A cette aune, la haute école lausannoise fait jeu égal avec l'INSEAD de Fontainebleau (France) et se classe juste derrière la London Business School. C'est dire si les recherches menées par des professeurs qui enseignent à HEC, et pour certains sont membres de l'Institut de Banque et Finance et de FAME, sont de haut niveau.
Les champs d'intérêt n'en sont pas moins variés. «De l'allocation des actifs dans un portefeuille en tenant compte de l'analyse des risques extrêmes, à l'étude des effets de contagion provoqués par le défaut d'une entreprise, en passant par la finance d'entreprise au sens large, sans oublier l'intégration des marchés financiers et la macroéconomie», résume Jean-Pierre Danthine, professeur à HEC Lausanne et directeur de FAME. Autant de domaines où les chercheurs lausannois se sont distingués. Notamment trois d'entre eux, publiés l'an dernier dans des revues de référence: Erwan Morellec, Michael Rockinger et Julien Hugonnier. | GB
remarquÉs Les professeurs «lausannois» Julien Hugonnier, Erwan Morellec, Jean-Pierre Danthine et Michael Rockinger.
Recherche 1
Des stratégies personnelles du CEO
Les modèles financiers existants permettent facilement de définir la structure de financement idéale pour une entreprise donnée. Un subtil équilibre entre fonds propres et dette qui maximise l'effet levier. Le B A BA des cours de management pour entrepreneur débutant.
De quoi rassurer les actionnaires: en théorie, le manager est censé gérer l'entreprise de manière à la valoriser au mieux. En théorie, parce que dans la pratique les dirigeants sont des hommes et que leurs décisions ne relèvent pas de la pure rationalité... «Les dirigeants, de par leur préférence par rapport au risque, vont avoir un impact important sur la valeur de la société», explique Erwan Morellec.
Alors qu'en moyenne, la lettre de la bonne gestion d'entreprise voudrait que le financement soit assuré pour moitié par l'emprunt et pour moitié par les fonds propres, nombre de patrons «penchent plutôt vers 40% du financement sous forme d'emprunt». D'abord par excès de prudence: si l'entreprise fait faillite, le patron perd tout simplement son job et aurait peu de chances d'en retrouver un de même niveau. Mais aussi parce que les managers ont ainsi moins de comptes à rendre sur l'utilisation des montants disponibles: un banquier est beaucoup plus regardant sur l'utilisation de ses crédits que des actionnaires ne s'inquiètent du cours de leurs titres.
Ces petites stratégies personnelles des CEO pour augmenter leur pouvoir de décision discrétionnaire ne font pas l'affaire des actionnaires. A dette trop faible, bénéfice plus élevé et impôt sur les sociétés plus lourd; donc effritement de la plus-value potentielle. Une telle constatation ouvre tout un nouveau champ de recherche «sur la protection des investisseurs». Et sur les mécanismes de contrôle à mettre en place pour assurer cette protection. L'idée étant de quantifier la perte de valeur de l'entreprise selon la structure de financement choisi et de créer des mécanismes qui vont inciter les dirigeants à aller vers l'optimum. De nouveaux modèles financiers plus sophistiqués devraient permettre de mieux tendre vers cet idéal. Sans oublier de ne pas aller trop loin: contrôler parfaitement un dirigeant en lui enlevant toute marge de manoeuvre reviendrait, pour les actionnaires, à enlever à ces patrons une part de leur génie personnel qui construit souvent les profits de demain. Tout est dans le dosage de la «latitude managériale» et dans la manière de la quantifier... D'autant, rappelle Erwan Morellec, que «la corporate governance devient de plus en plus importante». L'objectif est donc bien d'élaborer des mécanismes qui permettent aux managers d'aller vers l'optimum. Avec peut-être une meilleure conscience des raisons qui peuvent les pousser à bouder la dette. | GB
Erwan Morellec, University of Lausanne and University of Rochester: Can managerial discretion explain observed leverage ratios? The Review of Financial Studies.
«Les choix des dirigeants en matière de financement de leurs entreprises ne sont pas parfaitement rationnels»
Recherche 2
De l'indépendance des marchés
«Il ne faut pas confondre dépendance et corrélation, des mots que la plupart des gens considèrent comme des synonymes», souligne d'emblée Michael Rockinger, directeur de l'Institut de Banque et Finance à HEC Lausanne, avant d'entrer dans le détail de sa recherche. C'est vrai que la différence ne saute pas aux yeux du grand public... Mais en mathématiques, elle est essentielle. Et en finance, la distinction entre les deux pourrait permettre de réduire à l'avenir le risque de certains portefeuilles.
Le chercheur lausannois a en effet constaté que la théorie statistique «naïve» postule que certains marchés financiers sont dépendants: en gros si la Bourse américaine pique du nez, on s'attend à ce que les autres marchés boursiers fassent de même. On fait donc l'hypothèse d'une corrélation entre les places financières. Mais voilà, la réalité est parfois rebelle aux modélisations trop simples. En comparant les rentabilités sur les bourses américaine et japonaise sur une base journalière, Michael Rockinger a repéré plusieurs valeurs extrêmes qui évoluent dans les marges du graphique: elles sont «asymptotiquement indépendantes». Et d'expliquer: «Ce qu'on avait l'habitude d'appeler corrélation, c'est ce qui se passe au centre du graphique.» Et lui, ce qui l'intéresse, c'est plutôt le comportement des valeurs extrêmes; celles qui n'évoluent pas comme on pourrait s'y attendre.
Dans la foulée, les chercheurs ont inventé deux nouvelles mesures pour étudier le comportement de ces extrêmes. Leurs appellations ont une sonorité vaguement asiatique: le «chi-barre», pour celles qui varient comme avec une corrélation normale; et le «chi», pour les originales qui pourraient bien permettre de réduire le risque de certaines allocations d'actifs. Pour l'heure, tant le chi que le chi-barre ne permettent de comparer que deux catégories de placement l'une par rapport à l'autre. Mais les chercheurs ne comptent pas s'arrêter en si bon chemin: «J'ai une recherche en cours où ce type de mesure est incorporé non seulement dans un modèle deux par deux, mais dans un modèle avec plus d'entrées. En théorie, il tourne bien.» Et les praticiens sont déjà intéressés à le tester: «J'ai été contacté par une entreprise qui va tenter de l'informatiser.»
Le chi et le chi-barre ont un bel avenir devant eux: ils peuvent être appliqués à des indices de marchés ou des sous-indices pour la banque, l'industrie ou la consommation, mais aussi, par exemple, aux obligations. Les valeurs extrêmes n'ont qu'à bien se tenir: elles ne pourront plus se cacher incognito dans les marges des modèles classiques. | GB
Ser-Huang Poon, University of Manchester, Michael Rockinger, University of Lausanne, Jonathan Tawn, Lancaster University: Extreme value dependence in financial markets: diagnostics, models, and financial implications. The Review of Financial Studies.
«Les marchés financiers sont moins dépendants qu'on ne le pense»
Recherche 3
De la défaillance d'entreprise
Quels actifs peuvent être affectés par une défaillance d'entreprise? A question simple, réponse complexe. C'est tout le champ des recherches sur «la contagion dans la modélisation du risque de défaut», examiné par Julien Hugonnier, professeur assistant en finance à HEC Lausanne et chercheur à FAME. A priori, quand une entreprise fait faillite, les premiers acteurs économiques touchés sont ses fournisseurs et clients. Mais ils sont loin d'être les seuls. Quand Enron s'est effondrée de nombreux intervenants sur les marchés ont pris conscience que la comptabilité de cette entreprise n'était pas fiable; en gros, que l'information dont ils disposaient pour prendre leurs décisions de placement était loin d'être parfaite. Dans un tel cas, on constate très vite une «fuite vers la qualité». Les investisseurs quittent les placements en actions pour se réfugier vers les obligations: les titres à revenu fixe leur paraissant alors plus sûrs. Hélas pour eux: comme de nombreuses personnes font la même chose au même moment, les taux d'intérêt baissent et le prix des obligations aussi. Encore faut-il être capable d'apprécier à l'avance l'effet de contagion possible sur les produits de taux d'intérêts du défaut d'une entreprise... C'est ce que proposent de nouveaux modèles complexes sur lesquels planche ce chercheur: «Une défaillance d'entreprise peut être provoquée par le défaut d'autres entreprises, mais aussi par une variation brutale des marchés.» Ladite variation pouvant être due à la faillite d'une grosse entreprise.Les modèles mis au point pour apprécier les effets de contagion d'un défaut d'entreprise pourraient à l'avenir être utilisés dans d'autres domaines, tant en finance d'entreprise qu'en finance de marchés. De nouvelles recherches en perspective. | gb
P. Collin-Dufresne, R. Goldstein, J. Hugonnier: A general formula for valuing defaultable securities. Econometrica.
«Une défaillance d'entreprise peut être provoquée par le défaut d'autres entreprises, mais aussi par une variation brutale des marchés.»
La confiance créative
Débat Oser la confiance dans l'entreprise pour créer une dynamique de valeur(s).
«L'indice de confiance des consommateurs a diminué le mois dernier.» «L'indice de confiance des entreprises s'est redressé.» «La crise financière qui a débuté en mars 2000 s'est amplifiée par une crise de confiance.» «L'e-commerce ne pourra pas se développer si les consommateurs n'ont pas confiance dans la sécurité des moyens de paiement.» Autant de petites phrases égrenées au fil d'articles de journaux qui font référence à un ingrédient clé de l'économie: la confiance. Un petit mot désormais à la mode. Tant dans les cours d'éthique dispensés aux managers que pour l'élaboration des règles de bonne gouvernance, censées garantir une transparence propre à assurer la sérénité des actionnaires et autres partenaires des sociétés.
Reste que si la confiance est nécessaire au bon fonctionnement des marchés et aux anticipations des agents économiques, elle est un bien original. Un bien qui ne s'achète ni ne se vend: la confiance se gagne ou se donne.
Les participants au débat organisé par Bernhard Auderset, chargé de cours à la Haute Ecole de Gestion de Fribourg, dans le cadre du festival Science & Cité auront l'occasion de s'interroger sur ce drôle d'input qui pourrait bien être une valeur ajoutée au bilan social d'une firme. En écoutant d'abord le professeur Bernard Schumacher, enseignant de philosophie à l'Université; avant d'être confrontés à l'avis des acteurs de l'entreprise avec Marie-Hélène Miauton, patronne de MIS Trend, Jacky Brandt, directeur de la Métallerie Brandt , la syndicaliste de l'USS Colette Nova et le conseiller d'Etat fribourgeois Pascal Corminboeuf. Ils témoigneront de leurs expériences vécues de la confiance en entreprise. | GB
Conférence et ateliers
Jusqu'où la confiance en entreprise et dans la société? Fribourg. Mercredi 25 mai de 13 h 30 à 18 h 30. Plateau de Pérolles. Haute Ecole de Gestion. Un échange entre scientifiques, dirigeants, praticiens, étudiants et public.
Conflits sexuels chez les bourdons
Boris Baer L'entomologiste suisse s'immisce dans le combat entre mâles et femelles chez les insectes sociaux. Peut-être le fait d'une protéine.
A 35 ans, Boris Baer se présente déjà avec un CV de six pages. Le plus grand espace y est dévolu aux articles qu'il a publiés dans son domaine, la biologie de l'évolution. Quand on est chercheur de haut niveau, ce qui est le cas de ce natif d'Ermatigen, en Thurgovie, la publication d'articles et de «posters», résultats de recherches, est essentielle pour poser les pierres d'une carrière. Boris Baer a trouvé un domaine de recherche très pointu: la sélection sexuelle chez les insectes sociaux (les abeilles, fourmis et guêpes). Une spécialisation qui lui donne un avantage certain dans l'octroi de bourses. Aujourd'hui, il poursuit ses recherches à l'université d'Australie occidentale, à Perth, grâce au Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS). Et cet hiver, il a été invité par l'Institute for Advanced Studies de Berlin, un «think tank» composé de chercheurs interdisciplinaires.
A l'instar d'une majorité de chercheurs travaillant dans ce type de disciplines, Boris Baer s'est rapidement expatrié, dès la fin de son doctorat à l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich. «Il est impossible de poursuivre ses recherches en Suisse dans mon domaine. Mais c'est aussi une tradition visant à accumuler des expériences de travail dans des climats culturels variés.» Les chercheurs suisses sont particulièrement bien traités financièrement par le FNS, dit-il. S'ils bougent, c'est avant tout pour travailler avec des professeurs hors pair. Qui se trouvent plus facilement dans de grands pays.
«More sex is good for you» Boris Baer effectue donc sa maîtrise en Guyane française, en collaboration avec le Muséum national d'histoire naturelle de Paris. Il y travaille sur les primates, et c'est dans les forêts tropicales qu'il découvre le sujet de sa passion actuelle. D'immenses colonies de fourmis dont l'espérance de vie peut atteindre vingt ans, et qui peuvent compter jusqu'à huit millions d'ouvrières. Et une seule reine. Ce qui pose une vraie question: comment cette reproductrice conserve-t-elle le sperme pendant si longtemps, et en quantités suffisantes pour développer sa société?
De retour en Suisse, il choisit de s'intéresser aux bourdons, parce qu'il est aisé de les collecter et de les utiliser pour des travaux expérimentaux. A l'EPFZ, Boris Baer développe le moyen de les inséminer artificiellement. Il constate qu'une reine fécondée par plusieurs mâles produit une progéniture ouvrière génétiquement plus variée, moins sensible aux parasites, et mieux adaptée à son environnement. «More sex is good for you», explique-t-il. En même temps, il remarque que les mâles transfèrent à la femelle une substance chimique qui, comme une véritable ceinture de chasteté, l'empêche d'avoir de multiples partenaires. Un méchant conflit sexuel!
En 2001, Boris Baer s'expatrie à Copenhague. Depuis octobre 2004, il est à Perth, où il travaille avec le professeur Leigh Simmons, et une machine «magique». Cette nouvelle technique, nommée protéomique, analyse les échantillons et en sort la liste exhaustive de toutes les protéines qui s'y trouvent. La théorie de Boris Baer est la suivante: s'il existe un combat entre mâles et femelles dans un environnement social, c'est probablement le fait d'une protéine présente chez l'insecte.
Sa quête est originale. Pourtant, «la compétition est telle dans mon domaine qu'au niveau international, mon CV ne sort pas du lot», explique-t-il. Seuls 8 à 10% des candidats aux bourses de la Communauté européenne, par exemple, obtiennent des fonds. «La Suisse, au contraire, n'écrase pas ses candidats sous la pression de cette façon-là», dit-il.
En revanche, trouver un poste de professeur en terre helvétique est, pour Boris Baer, une difficulté majeure. De par sa taille, le pays ne peut pas offrir autant de débouchés que les grands Etats européens, les Etats-Unis ou l'Australie. Le jeune chercheur a déjà fait acte de candidature pour un poste du FNS, comme professeur boursier à l'Université de Bâle, car il désire rentrer un jour en Suisse. Mais il reconnaît que malgré son expérience, rien n'indique que le poste convoité lui sera offert. | PK
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Les insectes mâles dotent leurs femelles d'une véritable ceinture de chasteté.
Cahier spécial IN VIVO
PENSER L'ENVIRONNEMENT Unique en son genre en Suisse, le Centre de philosophie du droit et des sciences de l'environnement de l'Université de Lausanne est en cours de création et il devrait ouvrir ses portes au printemps 2006. Selon Alain Papaux, le chef de cet ambitieux projet, il sera «réellement interdisciplinaire». Il associera en effet des physiciens, des géologues, des sociologues, des médecins, etc. venant de l'UNIL, mais aussi de l'EPFL et d'universités belges, françaises et italiennes. Le fameux «principe de précaution» sera placé au centre de ses problématiques. Plus concrètement, les chercheurs du Centre s'intéresseront à l'eau et à son éventuelle privatisation, à la protection des Alpes, aux OGM, au climat, à l'urbanisation et à l'aménagement du territoire.
PRIME AU SOLAIRE Inventeur de cellules solaires originales qui portent d'ailleurs son nom, Michaël Grätzel, directeur du laboratoire de photonique et interfaces de l'EPFL, a acquis une solide réputation qui lui a déjà valu de nombreuses distinctions. A ce palmarès, il pourra désormais ajouter le Prix Heinz Gerischer 2005, décerné par l'Electrochemical Society, qui lui sera remis en juillet prochain à Berlin. A cette occasion, il recevra une médaille et 2000 euros (3000 francs).
GéNIE MATHéMATIQUE Il n'a que 31 ans, mais il est déjà un expert internationalement reconnu dans sa discipline: les mathématiques fondamentales. Après des études à l'UNIL et une thèse à l'EPFZ, Nicolas Monod a été professeur assistant à l'Université de Chicago dans un des plus prestigieux départements de maths. Mais il revient en terre helvétique. En octobre, il débutera en tant que professeur ordinaire à l'Université de Genève. Laquelle n'est pas peu fière de cette nouvelle recrue dont elle vante «la vision profonde et personnelle, aussi bien en géométrie et en algèbre qu'en analyse», mais aussi «l'inventivité de concepts abstraits, qui est tout à fait éclairante». Autant dire que Nicolas Monod est un virtuose dans toutes les gammes des mathématiques.
TOUT SUR LES TIQUES Ces acariens seront à l'honneur cet été à Neu- châtel. Du 28 août au 2 septembre, la ville accueillera en effet la 5e Conférence internationale sur les tiques. Patrick Guérin, directeur de recherche à l'Institut de zoologie de l'Université de Neuchâtel et président du comité d'organisation du colloque, compte sur la présence de plus de deux cents chercheurs médecins, vétérinaires et responsables de la santé venus du monde entier. Les tiques (de leur génome à leur physiologie) seront, bien sûr, au centre de leurs discussions. Mais il sera aussi question des agents pathogènes transmis par ces arachnides et des maladies qu'ils provoquent, tant chez le bétail que chez l'être humain. | EG
DES ROBOTS QUI ROULENT Du 19 au 22 mai, des dizaines de petites machines bourrées d'électronique vont débarquer à Yverdon, dans le cadre de SwissEurobot et Eurobot 2005, compétitions respectivement helvétiques et européennes de robotique. Cette année, le thème du bowling a été retenu par les organisateurs. Des machines conçues par des étudiants de hautes écoles vont tenter de renverser un maximum de quilles en un temps donné, tout en gênant leur adversaire mécanique. Le robot de l'équipe Team-ID, composée d'étudiants de l'EPFL, a déjà remporté deux fois le titre suisse, et lui a permis de terminer vice-championne d'Europe l'an dernier. Ce qui la place en tête des favoris. | DS
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