Lausanne
Art moins brut

Par Luc Debraine - Mis en ligne le 30.05.2012 à 17:09

Fragilisée par une récente crise, concurrencée par d’autres institutions, menacée de perdre des œuvres d’Aloïse au profit du canton, la Collection de l’art brut est à un tournant. Mais elle demeure «la» référence de l’art des marges.

Aloïse Corbaz, dont les merveilleuses icônes profanes sont exposées dès le 2 juin aux musées des Beaux-arts et de l’Art brut de Lausanne, est l’une des sources vives de «l’art des fous». Une création solitaire, hors norme, indemne de culture artistique, que le peintre Jean Dubuffet nomme pour la première fois «art brut» en 1945, lors d’un voyage en Suisse. A l’origine de la collection d’oeuvres qui est déposée en 1971 à Lausanne, car aucun musée n’en veut à l’époque en France, Jean Dubuffet fera peu à peu évoluer la définition même de l’art brut.

Mais il aurait peu goûté le relâchement actuel de cette même définition, sujette aux abus, au commerce, à la concurrence entre institutions spécialisées. Concurrence? Le poste d’attachée culturelle de la Collection de l’art brut, nouvellement créé par la Ville de Lausanne, vient en témoigner. Cette fonction d’ambassadrice attribuée à Lucienne Peiry fait d’abord de nécessité vertu. Dix ans directrice du Musée de l’art brut, Lucienne Peiry est une autorité dans son domaine, mais elle a aussi un caractère autoritaire.

La qualité des relations humaines dans l’institution lausannoise en a pâti, si bien que la directrice a quitté fin 2011 son poste pour, sur sa suggestion, prendre celui d’attachée culturelle. Avec pour mission de renforcer le statut d’un musée unique au monde, de découvrir des créateurs ou d’organiser des expositions itinérantes.

L’enjeu est aussi celui du rayonnement culturel de Lausanne: «Des nouvelles institutions européennes concurrencent désormais l’art brut, note Fabien Ruf, chef du Service de la culture lausannoise. Elles sont parfois dotées de moyens supérieurs au Musée de l’art brut.Nous courrions le risque de la perte progressive de l’identité et de l’influence de cette collection mère. Après avoir progressivement renforcé le budget du musée, aujourd’hui de 2 millions par année, nous avons créé le poste d’attachée culturelle, doté d’une enveloppe annuelle d’un peu moins de 200 000 francs, compensé en 2012 par le non-renouvellement d’un poste.»

LaM (Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut) à Lille, Halle Saint-Pierre à Paris, Musée des arts modestes à Sète, Museum of Everything à Londres, Arts et Marges à Bruxelles, Centre Gugging à Vienne: récemment ouverts ou agrandis, ces espaces tirent parti de l’engouement actuel pour l’art brut. Mais ils affaiblissent aussi la place de Lausanne comme cœur mondial de ce type de création.

La position vaudoise est d’autant plus délicate qu’elle est aussi concurrencée à l’interne. Le canton aimerait récupérer les 160 œuvres d’Aloïse qui sont en dépôt au Musée de l’art brut. Propriété de l’Etat de Vaud, ce fonds en provenance de l’Hôpital psychiatrique de Cery pourrait prendre place dans le futur Musée cantonal des beauxarts. Pour le Musée de l’art brut, qui possède, lui, environ 140 œuvres d’Aloïse suite à des donations, le retrait du fonds serait une perte majeure.

La convention entre la commune et le canton au sujet des œuvres d’Aloïse doit être rediscutée. Fabien Ruf est décidé à défendre la position lausannoise. Bernard Fibicher, directeur du Musée cantonal des beaux-arts, est tout aussi décidé à défendre celle du canton: «Personne n’a le monopole d’un artiste. Il ne faut pas qu’Aloïse soit enfermée dans le ghetto de l’art brut. Tout autant que Louis Soutter, Aloïse aura une présence permanente dans le nouveau musée.»

Idéologie datée. Bernard Fibicher relève que l’idéologie de Dubuffet commence à dater: «La présentation des artistes d’art brut dans un espace fermé, de type grotte, comme métaphore d’un monde intérieur tourmenté mais profond n’est plus pertinente. La muséographie d’aujourd’hui est au contraire ouverte. Comme l’a fait autrefois Harald Szeemann, l’art brut mérite d’être confronté à la création contemporaine.»

Ce dialogue art brut-art contemporain a été instauré par le LaM de Lille, mais aussi par des groupes de chercheurs universitaires, comme en France l’Association abcd, qui refusent les cloisonnements «stériles». L’ouverture est aussi jouée par le Museum of Everything de Londres: cette collection privée n’hésite pas à se montrer dans des grands magasins comme Selfridges.

A l’origine sans valeur commerciale, ou presque, l’art brut intéresse de plus en plus galeries et collectionneurs, quitte à ce que les marchands élargissent à l’excès le champ jadis restreint de cette création. Et que les faussaires se mettent au travail: l’historienne française Julienne Borgeaud, spécialiste d’art brut, révèle que des faux dessins d’Aloïse sont mis en circulation.

Si bien que les frontières se brouillent, au point qu’il est difficile, plus que jamais, de faire la part entre l’art brut, modeste, singulier, naïf, outsider, médiumnique ou forain. L’art brut, c’est aussi un style adopté par des artistes en manque de reconnaissance. Ou un label générique posé sur les travaux des ateliers thérapeutiques dans les hôpitaux.

Pour la directrice ad interim du musée lausannois, Sarah Lombardi, «raison de plus, face à ces dérives, de renforcer notre rôle en tant qu’institution de référence, dotée de stricts critères scientifiques». Julie Borgeaud recommande, puisque l’art brut se normalise jusqu’à perdre son authenticité, de spécifier ce qui distingue vraiment un auteur d’art brut d’un plasticien issu de l’art contemporain: «La teneur et la tonalité de son existence.»

Michel Thévoz, fondateur et premier directeur de la Collection de l’art brut, est plus optimiste: «La tentative actuelle d’intégrer l’art brut à l’art contemporain, prompt à la reconnaissance par le fric, est une épreuve de vérité. Mais elle est vouée à l’échec. Car elle ne fait que mieux ressortir le caractère résistant et inventif de ces créateurs différents, certes de moins en moins nombreux. Imaginez ce scandale dans notre société de marché et de communication: des auteurs qui ne visent ni le vedettariat, ni le commerce. Ce qui se passe est au contraire une forme de consécration, en particulier du rôle pionnier de Lausanne. Mais une consécration dont l’art brut se serait bien passé.»

«Aloïse et le ricochet solaire». Lausanne. Musée des beaux-arts, du 2 juin au 26 août. Collection de l’art brut, du 2 juin au 28 octobre.

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