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Artistes et provocateurs

Mis en ligne le 18.05.2006 à 00:00

Ils nourrissent les débats, dérangent, ravissent au gré de leurs talents, de leurs créations, de leurs regards. Ils sont l'âme, le rire ou le grincement de dents qui font que la région se perçoit comme telle, ouverte au monde, à l'abstraction, comme beaucoup d'autres quartiers du village global, mais enracinée dans un terroir qui n'appartient qu'à elle.

L'Hebdo; 2006-05-18

Artistes et provocateurs

Ils nourrissent les débats, dérangent, ravissent au gré de leurs talents, de leurs créations, de leurs regards. Ils sont l'âme,

le rire ou le grincement de dents qui font que la région se perçoit comme telle, ouverte au monde, à l'abstraction, comme beaucoup d'autres quartiers du village global, mais enracinée dans un terroir qui n'appartient qu'à elle.

Emmanuelle Antille Des images pour le monde entier Par Antoine Duplan

Son expérience lui a enseigné que «le développement et la reconnaissance d'une démarche artistique passent souvent par l'étranger: on peut y étoffer ses acquis, se remettre en question et dépasser ses limites». Elle observe que «la culture est un vecteur d'images de plus en plus prisé par l'économie privée». Emmanuelle Antille sait de quoi elle parle. Elle montre l'exemple et le chemin. Elle a étudié à Amsterdam, exposé à New York. Avec une ténacité qui force l'admiration, elle mixe arts plastiques et cinéma, sons et images pour raconter des histoires oniriques frappées au coin du réalisme et inversement.

En 2003, la vidéaste lausannoise a été la première femme à occuper en solo le pavillon suisse de la Biennale de Venise avec son installation Angels Camp. L'an dernier, elle a mis sur pied Tornadoes of my Heart, un projet multimédia intégrant Rollow. Ce premier long métrage met en scène une poignée d'adolescents emportés par le souffle de la violence et de la passion. Elle exporte actuellement ce dispositif à Rome, puis à Vancouver et, pour la première fois, au Japon. Ambassadrice universelle de la création romande, Emmanuelle Antille souligne le dynamisme et la solidarité caractérisant ce milieu. Et comme elle travaille avec de nombreux comédiens, musiciens et techniciens, elle se réjouit d'exporter leur talent à travers ses oeuvres.

La vidéaste lausan-noise a été la première femme à occuper en solo le pavillon suisse de la Biennale de Venise.

34 ans, vidéaste.

Pierre Kohler L'hyperactif jurassien (et bernois) Par Paul Ackermann

«Je travaille encore plus qu'à l'époque du gouvernement.» Nerveux mais toujours sympa, Pierre Kohler, qui, à 30 ans, était le plus jeune président que le Jura ait connu, raconte comment il court à Berne et dans son canton pour «faire bouger les choses». En s'alliant aux Alémaniques de l'est, il a réussi à décrocher un budget pour les liaisons TGV jurassiennes. En s'alliant à un Chinois domicilié à Neuchâtel, il a signé un contrat avec la plus grande chaîne TV du plus grand pays du monde pour une série de films de promotion de la Suisse. En s'alliant à qui le voudra bien, il entend faire barrage à la privatisation de Swisscom, afin de sauver les infrastructures dans les régions périphériques.

Le «p'tit Kol'r», comme on dit «au Jura», a aussi monté un centre de tri postal privé à Tavannes, redressé l'abbaye de Bellelay et engagé son nom dans le combat de la Boillat. Il n'en finit donc plus de lancer des sociétés censées promouvoir sa région. Et quand il dit sa région, il ne voit pas de frontière cantonale: les trois dernières actions mentionnées sont bernoises. «Je préfère agir concrètement que par de belles paroles», dit-il. Ces actions ne concernent pourtant pas son électorat. S'en préparerait-il un nouveau?

46 ans, conseiller national jurassien (socialiste).

Emmanuel Gétaz «Le domaine culturel va encore créer des emplois en Suisse» Par Christophe Schenk

En devenant directeur des Docks, le Lausannois Emmanuel Gétaz s'est attelé fin 2005 à un projet ambitieux. Espérée depuis la fermeture de la Dolce Vita, cette nouvelle salle rock de la capitale vaudoise est à la fois source de tensions et objet de toutes les attentes. Une pression qui n'effraie pas outre mesure le fondateur du Cully Jazz et ancien bras droit de Claude Nobs au sein du Montreux Jazz. «Les Docks répondent à un besoin de la Ville de Lausanne, mais aussi à l'envie du public. Il faut donc bien analyser les attentes de chacun pour y répondre.» Quant à son travail de directeur, il implique des fonctions diverses. «On ne peut plus se contenter d'un rôle purement artistique. Il faut être polyvalent et réfléchir à d'autres domaines, comme la communication, la promotion ou encore la restauration.»

Surtout, après près de vingt ans d'expériences diverses dans l'organisation d'événements culturels, Emmanuel Gétaz a conscience de l'évolution et des réalités de cet univers. «En Europe, ces trente dernières années, le nombre des lieux et événements liés à la culture sous toute ses formes a connu une expansion phénoménale. De la même manière, en Suisse, le domaine de la culture et des divertissements a été un grand créateur d'emplois depuis le début des années 80. Et ça n'est pas près de s'arrêter! Aujourd'hui encore, on exploite mal le capital historique, architectural ou naturel de notre pays, pour attirer les touristes. Un développement est donc nécessaire pour rester compétitif.»

41 ans, directeur des Docks.

Patrick Gyger Par David Spring

Le directeur de la Maison d'Ailleurs, le seul musée européen consacré à la science-fiction et aux utopies, n'a pas la tête dans les nuages. Une exposition de photographies de Mario del Curto, Mondes miroirs, vient de s'ouvrir. Début juillet, un symposium centré sur «l'homme augmenté», en partenariat avec le Festival international du film fantastique de Neuchâtel et le Musée d'ethnographie de Neuchâtel.

Cet été, la ville d'Yverdon-les-Bains devrait prendre la décision d'ouvrir un «espace Jules Verne», qui abritera une vaste collection privée consacrée à l'écrivain. Surprise: une autre montagne de documents étonnants sera probablement acquise, et trouvera sa place dans le nouveau lieu. «Je souhaite faire découvrir aux visiteurs des mondes qu'ils ne connaissent pas. Si ce n'est pas grâce aux utopies que l'on peut y arriver...» sourit Patrick Gyger. Le capitaine de la Maison d'Ailleurs, né au Brésil, a trois rêves pour la Suisse romande. Voir se développer une véritable industrie cinématographique (la Nouvelle-Zélande figure sur les cartes grâce au Seigneur des anneaux). Se lancer davantage dans les technologies spatiales. Enfin, créer une promotion centralisée de l'offre culturelle dans la région, et donner davantage de moyens à ce domaine, qui dépend presque uniquement de la Loterie romande. «La culture ne rapporte rien si l'on y investit trop peu.»

Historien de formation, spécialiste du Moyen Age, Patrick Gyger cite l'exemple de Newcastle, ville du nord de l'Angleterre sortie des fumées de l'industrie par la naissance de salles de spectacles futuristes et de musées audacieux.

35 ans, directeur-conservateur de la Maison d'Ailleurs, à Yverdon-les-Bains.

Daniel de Roulet Romancier par déformation Par michel audétat

Comme les chats, Daniel de Roulet semble avoir plusieurs vies. Architecte de formation et romancier par déformation, comme il dit, il a aussi longtemps exercé le métier d'informaticien avant de se consacrer entièrement à l'écriture à partir de 1997. Depuis lors, il s'est imposé comme un écrivain majeur, original, ironique et incisif. Mais Daniel de Roulet vient aussi de faire sensation avec Un dimanche à la montagne (Buchet-Chastel), récit dans lequel il avoue avoir incendié le chalet de l'éditeur allemand Axel Springer en 1975. Aujourd'hui, il planche sur un nouveau roman qui remonte aux origines de la guerre froide: «C'est une histoire qui tourne autour de Los Alamos, où a été construite la première bombe atomique.» Sur les emplois de demain, il risque une prédiction: «L'intérimaire d'aujourd'hui pourrait figurer le travailleur de demain.» Soit on y arrive par une flexibilisation forcenée, et c'est ce qu'il redoute. Soit on y arrive par un nouveau partage du travail et «l'élimination des tâches imbéciles», et c'est ce qu'il souhaite.

62 ans, écrivain.

Jérémie Kisling Chanteur décomplexé Par Christophe Schenk

Avec son second album Le ours, sorti chez Naïve en 2005, Jérémie Kisling s'est imposé comme le musicien qui fait rayonner la chanson romande en France. Deux ans après Monsieur Obsolète, le Lausannois confirme les espoirs placés en lui par des musiciens comme M ou Carla Bruni, dont il a assuré les premières parties. Et cumule reconnaissance publique, succès critique et récompenses (Coup de coeur de l'Académie Charles Cros, Prix Talent RTL, Prix de la chanson romande).

Cette réussite, Kisling la doit autant à ses textes drôles et mélancoliques, qu'à sa musique, inspirée de la chanson et de la pop anglo-saxonne. Entre arrangements classieux et ambiances plus intimistes, Le ours crée l'émotion. Quand certains voudraient voir en lui un héritier d'Alain Souchon, il n'hésite pas à écorner cette figure tutélaire avec une tendre ironie (sur J'suis plus jaloux, je m'en fous).

Il s'impose comme chef de file d'une nouvelle génération de chanteurs romands et n'est pas pour rien dans l'éclosion de jeunes artistes talentueux et décomplexés.

30 ans, musicien.

Frédéric Hohl La passion de la mobilité Par michel audétat

Depuis une quinzaine d'années qu'il organise des événements socioculturels, Frédéric Hohl a vu évoluer le regard qu'on porte sur son travail: «Peu à peu, les gens ont réalisé qu'il s'agit d'un véritable métier.»

Ancien directeur d'exploitation d'Expo.02 et député radical au Grand Conseil genevois depuis 2004, il dirige la société New Events Production SA qui organisera les manifestations destinées à accompagner l'Eurofoot 2008 à Genève. Son projet: transformer la plaine de Plainpalais en vaste lieu de rencontres et de festivités.

Frédéric Hohl aime ce travail qui l'oblige à toujours se réinventer: «Selon les projets, on change à chaque fois de challenge, d'équipe, de moyens...» Egalement patron du P'tit Music'Hohl et producteur de la Revue genevoise au Casino-Théâtre, il sait l'importance de l'humour pour rendre la vie plus intense. La méthode Hohl: prendre le rire au sérieux et l'esprit de sérieux à la légère.

43 ans, organisateur d'événements socioculturels.

Fernand Melgar Cinéma confraternel Par Antoine Duplan

Qu'il retrace l'histoire de son père, immigré espagnol arrivé en Suisse dans les années 60 (Album de famille), ou tire le portrait d'un carrossier travesti de Moudon (Remue-ménage), Fernand Melgar ne se départit jamais de l'amour des gens. Ce sentiment d'empathie atteint des sommets vertigineux dans Exit - le droit de mourir sur l'assistance au suicide, prix du meilleur documentaire suisse 2006. Aujourd'hui, le cinéaste prépare sa première fiction, Loin derrière la montagne, un film dans la mouvance des frères Dardenne, qui se base sur une enquête menée dans le milieu des immigrés clandestins équatoriens. Le thème de l'altérité est au centre des préoccupations du cinéaste lausannois. S'il est critique avec la Suisse, il appartient à une génération d'enfants d'immigrés qui sont «assez fiers de ce pays», susceptibles de «questionnements salutaires». Il rêve d'une vraie politique d'intégration pour les étrangers, pense que la manufacture est l'une des richesses oubliées de ce pays. Optimiste, il déplore un rien de mollesse, une absence d'étincelle, un petit manque d'idéal. Dans ce contexte, «la culture joue un rôle essentiel. C'est elle qui stimule l'imagination, et c'est l'imagination qui permet d'avoir le petit grain de folie et d'espérer un monde meilleur.»

45 ans, cinéaste.

Lole Prête à éclore Par Christophe Schenk

Avec son premier album, The Smell of Wait (paru en 2005 via Disques Office), la Neuchâteloise Olivia Pedroli - alias Lole - a fait une entrée remarquée sur la scène musicale suisse romande. Entourée de plusieurs musiciens de talent, comme le contrebassiste Mich Gerber, le pianiste Colin Vallon ou encore le chanteur Simon Gerber, elle crée des mélodies fraîches et sensuelles, mêlant folk, soul et jazz, révélant un réel talent de songwriter. Sa voixy fait merveille, entre douceur et puissance, la rapprochant de chanteuses anglo-saxonnes, comme Joss Stone.

Mais plus encore que ce disque, ce sont ses prestations scéniques qui en font l'un des meilleurs espoirs actuels. Entre la Suisse romande et la Suisse alémanique, elle a enchaîné près d'une quarantaine de concerts depuis 2005, en solo ou en groupe, des petites salles aux festivals. Une générosité et une passion de la scène et du public qui ne devraient pas tarder à lui offrir des débouchés dans d'autres pays européens. Il est certain que dans les mois à venir on entendra encore parler de Lole, sur scène comme sur disque, pour une carrière prête à éclore.

24 ans, musicienne.

Patrick Chappatte Le plus anglo-saxon des dessinateurs romands Par Mix & Remix, dessinateur, L'Hebdo

«Hello, Patrick. How do you do?... Nice day, isn't it?... The spring is beautiful this year. The sun is shining, it's make me feel well. Can I see your last cartoon in the International Herald Tribune?... hum... two capitalists are speaking... ah, ah, ah, ah! Very funny! I'm bidonning!...»

Veuillez m'excuser, je parlais avec mon pote Chappatte, le plus anglo-saxon des dessinateurs suisses romands. Le seul d'entre nous qui a réussi à s'exporter.

D'accord, Barrigue l'a fait avant lui. Mais, parti de Paris pour venir chez nous, on n'a peut-être pas toujours mesuré la portée de son exploit.

Chappatte, quant à lui, s'il brille au firmament du dessin de presse suisse (il connaît un succès impressionnant en Suisse allemande) et rayonne à ce point à l'étranger, c'est que le dessinateur doué est aussi un grand professionnel.

Connaissez-vous www.globecartoon.com? Rien qu'au nom, on se croirait sur le site d'un énorme syndicat de dessinateurs américains. C'est juste le site perso de notre Patrick national.

39 ans, dessinateur au Temps et également pour l'International Herald Tribune, la NZZ am Sonntag...

Ludwig Oechslin Le génie des montagnes Par Sabine Pirolt

Un dictionnaire ambulant, le dernier humaniste vivant, un rêveur de génie: voilà quelques-unes des définitions que donnent de cet horloger docteur en physique théorique ceux qui le connaissent. Auteur de nombreux ouvrages, essais et catalogues sur l'univers des montres, le système solaire, la géométrie ou des personnages historiques auteurs d'inventions, l'homme est également à l'origine de la renaissance de la marque horlogère Ulysse Nardin. De ses mains sont nés des modèles aussi prestigieux que complexes, dont les fameuses Astrolabium, Planetarium et Tellurium. «La marque a encore assez de projets de ma main dans ses tiroirs pour les prochaines années.»

Si aujourd'hui le Chaux-de-Fonnier d'adoption n'enseigne plus ni à L'EPF de Zurich ni à l'Université de Neuchâtel, c'est qu'il consacre toute son énergie au Musée international d'horlogerie. Pour lui, donner un cours, ce n'est pas réciter un monologue, mais anticiper les questions des étudiants et construire son enseignement en fonction des discussions engendrées. «Cela demande une préparation longue et précise.» Son nouveau métier de conservateur le passionne: «Créer une exposition demande autant de créativité qu'inventer une horloge. Ici, nous avons la chance d'avoir la collection la plus complète du monde.» Et si des pièces manquent, pas de problème, ce professeur Tournesol s'enferme dans son atelier et les met au monde.

54 ans, directeur du Musée international d'horlogerie de La Chaux-de-Fonds.

Lori Immi La fée de Montreux Par Christophe Schenk

Si chaque année le Montreux Jazz s'impose comme l'un des vecteurs majeurs des nouvelles musiques, c'est grâce à elle. Depuis 1997, Lori Immi travaille pour le festival du bord du Léman, comme programmatrice, mais aussi pour tout ce qui touche à la production. Initialement assistante d'Emmanuel Gétaz, elle a commencé par prendre en charge l'affiche de quelques soirées au Miles Davis Hall, pour devenir ensuite la programmatrice officielle de la deuxième salle montreusienne. Grâce à sa passion et à sa curiosité, elle a réussi à transformer le Miles Davis Hall en une scène dévolue aux artistes à la pointe dans leur genre. Du rock à l'electro, en passant par le folk, les découvertes et les sensations du moment viennent à la rencontre du public lors du Montreux Jazz.

Lori Immi n'a pourtant pas toujours travaillé dans le monde de la musique. Enfant, elle se voyait professeur de gymnastique. Mais à l'adolescence, elle se rend compte qu'elle n'a pas vraiment l'envie de «passer sa vie en justaucorps». Elle entame alors des études de secrétariat et travaille six ans dans cette branche. Mais la musique la rattrape et elle collabore - sur son temps libre - à divers festivals romands. Enfin, elle décide de se professionnaliser vers le milieu des années 90, en intégrant la société de production VSP, puis Volume Agency. Un parcours atypique qui lui ouvrira les portes du Montreux Jazz Festival.

42 ans, programmatrice du Montreux Jazz Festival.

Christian Constantin L'enfant de la balle magique Par Eric Felley

Christian Constantin, président du FC Sion, aurait pu être un grand prestidigitateur, à l'égal de David Copperfield, pour faire apparaître à Martigny, ou n'importe où, sur un champ en jachère, un stade de football tout neuf de 24 000 places. Pour l'instant, il n'est qu'au début de son programme parsemé d'effets d'annonce perpétuels. Depuis dix ans, alors vainqueur de la Coupe et du Championnat suisse avec le FC Sion, il n'a eu de cesse d'entretenir la querelle avec les autorités politiques ou sportives.

De retour au FC Sion il y a trois ans, après avoir porté tous les noms d'oiseaux sur sa chemise Versace, il remporte un nouveau trophée en 2006. Bingo. Les affaires reprennent.

«Tintin», comme on dit près de chez lui, est reparti pour un cycle de projets visant à renverser la logique du football, à pourfendre les tricheurs et à démasquer l'adversaire sur le tapis vert. Cela dit, c'est un entrepreneur à succès, dessinateur architecte de formation, qui achète et vend des joueurs, comme les immeubles de la Belle Epoque à Montreux ou ailleurs. L'entreprise Constantin fonctionne à plein régime. La notoriété n'a pas de prix.

49 ans, président du FC Sion, architecte et promoteur immobilier.

Jean Ziegler L'éternel combattant Par Denis Etienne

A 72 ans, toujours la même fougue, la même capacité d'indignation, la rage chevillée au coeur. Celle de ses 29 ans, quand, de retour du Congo, le sociologue publie son premier livre, Contre-révolution en Afrique (1963), celle de l'époque d'Une Suisse au-dessus de tout soupçon (1976), lorsque, en dénonçant des manoeuvres des capitaines helvétiques de la banque, il se révèle au grand public. Une combativité intacte et des armes identiques, la plume, la voix, que le rapporteur spécial de la Commission des droits de l'homme de l'ONU pour le droit à l'alimentation met aujourd'hui au service des populations qui souffrent de famine ou de malnutrition. Mais l'auteur de L'empire de la honte (2005), s'il s'en prend aux «seigneurs féodaux», vise moins leur personne que le système mondialiste. Et, dans son pays, le tribun socialiste est écouté de cercles s'élargissant jusqu'à l'ennemi de classe. Coopération envisageable: «Je me retrouve par exemple avec Markus Rauh, le président de Swisscom, dans un comité contre la loi sur l'asile de Blocher.» Son avis sur l'emploi en Suisse? Il a voté oui à la libre-circulation, «mais il faut combattre davantage le dumping»; et il reprend volontiers l'antienne socialiste du «droit fondamental au travail pour tous». Son job à lui? Il est suspendu à la réorganisation du nouveau Conseil des droits de l'homme, qui redéfinira les mandats dans la seconde partie de l'année. Mais si le rapporteur onusien s'apprête à faire ses valises, c'est, pour l'heure, en vue de sa prochaine mission en Afrique australe.

72 ans, rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l'alimentation.

Les frères Cahen Le design n'est pas une carrosserie Par Mireille Descombes

Antoine est designer et Philippe architecte, deux métiers cousins. Depuis dix ans, les deux frères travaillent ensemble dans le cadre des Ateliers du Nord créés en 1983 à Lausanne par Antoine Cahen, Claude Frossard et le graphiste Werner Jeker. Ils ont à leur actif des produits aussi divers que des fontaines à eau, un système de repassage à vapeur ou la fameuse Nespresso. Plusieurs fois primées et plébiscitées par les consommateurs enthousiastes, leurs machines à café prouvent que le design ne s'adresse pas à une élite et qu'il peut être à la fois fonctionnel, ludique et élégant. Antoine Cahen est très fier de la petite dernière, deux fois moins chère que les précédentes. «Il y a vingt ans, on devait se battre pour expliquer notre métier. Aujourd'hui, la seule chose qu'on en a retenue, c'est qu'il fait vendre. Mais le design n'est pas un style ou une carrosserie. C'est repenser un objet de A à Z. «Tout en chinant dans les marchés aux puces pour trouver de l'inspiration, il rêve d'exercer son talent dans d'autres domaines. «Après la machine à café, dit-il, pourquoi pas un scooter?»

Philippe Cahen, 58 ans, architecte, Antoine Cahen, 56 ans, designer.

Mauro Poggia cauchemar des assureurs Par Eric Felley

Mauro Poggia ne baisse pas les bras face à un adversaire qui semble trop grand pour lui. Pourfendeur des assureurs, qu'il soupçonne de ponctionner indûment les ménages helvétiques dans le cadre de la LAMal, il a mis une énergie particulière pour obtenir plus de transparence dans la gestion des caisses, notamment en tant que président de l'Association suisse des assurés (Assuas), forte de quelque 30 000 membres. S'il a été entendu, en partie, par le Tribunal fédéral, il doit sans cesse relancer la machine judiciaire pour obtenir au compte-gouttes des informations sur la comptabilité des groupes. Ses adversaires, en particulier le Groupe Mutuel, chez lequel il est d'ailleurs assuré, brandissent chaque fois le «secret des affaires» pour l'empêcher de mettre son nez dans leurs comptes. «Je ne comprends pas ce secret des affaires dans le cadre d'une assurance sociale but non lucratif.» Dans la foulée, il lance cette année une nouvelle association pour la défense des patients.

Water Lilly Identité électronique romande Par Paul Ackermann

En mars 2005, Water Lilly sortait son premier album, Sputnika. Depuis, le moteur de la navette s'est emballé. Demandée aux quatre coins du monde, Monica Montesinos (de son vrai nom) a passé une année folle à voyager, à créer, à rencontrer. Un exemple: le week-end du 21 janvier, elle a dû quitter les -30 degrés de Gdansk, en Pologne (où elle mixait), pour rejoindre les 14 degrés du Midem cannois (où elle représentait la Suisse romande avec son live explosif). Sputnika s'étant donc bien vendu, ici et ailleurs, elle se lance désormais dans une série de singles sur des labels étrangers. Une démarche qui devrait déboucher sur un deuxième album en 2007. Mais la Genevoise ne compte pas renier son identité romande en faisant fi des frontières. Bien au contraire. «Je ne vois pas pourquoi j'irais prétendre que je suis Berlinoise ou Londonienne, lance-t-elle. Mon identité est romande, et, sincèrement, c'est cela que je veux exporter.» Donc, pas de déménagement prévu dans une capitale en vogue, contrairement aux autres musiciens électroniques triomphants de ce coin de pays: Water Lilly est bien trop heureuse ici pour faire autre chose que rayonner.

Un rayonnement qui se double d'une diversification. Water Lilly s'échappe effectivement du monde underground genevois en mixant par exemple la prochaine compilation de la Street Parade ou en apparaissant dans des bars et des clubs plus populaires que l'Usine ou Weetamix. Le tout en gardant son emploi d'archiviste. Résultat: «elle n'arrête pas. C'est une dépense d'énergie positive.» Comme le lui a dit un ami quand elle a réussi sans problème à laisser tomber la clope: «Water Lilly ne fonctionne pas comme tout le monde, Water Lilly est un cyborg.»

31 ans, musicienne.

Facundo Agudin Tout pour la musique

Par Sabine Pirolt

Un chauffe-eau à projets, une machine à déclics: voilà comment se définit le chef d'orchestre jurassien. Il n'a pas tort. Lorsqu'on écoute ce passionné de musique parler de ses activités, une question vient à l'esprit: quand se repose-t-il? Né en Argentine, c'est à Buenos Aires qu'il a vécu et a terminé des études universitaires de direction de choeur et d'orchestre. Puis il a mis le cap sur Bâle pour se perfectionner en chant et en composition historique à la Schola Cantorum. L'Argentin n'est jamais retourné vivre dans son pays.

A la tête de l'Opera Obliqua et de l'Orchestre symphonique du Jura, il est aussi directeur de «Musique des Lumières», une saison musicale entamée en 2001 et qui présente six à huit programmes annuels en Suisse et à l'étranger. Il crée des opéras à Bâle et produit des créations de compositeurs suisses.

Principal chef invité à l'Opéra national d'Arménie, Facundo Agudin travaille également à Erevan. Il est en train de monter La flûte enchantée de Mozart dans le troisième théâtre le plus important de l'ex-URSS, avec une septantaine de musiciens et autant de choristes et trente-quatre solistes d'un niveau incomparable. Une scénographe de l'Opéra de Zurich, le département de technologie de l'image de l'Université de Bâle et Olivier Falconnier, professeur à l'Ecole supérieure des beaux-arts de Genève, collaborent au projet.

34 ans, chef d'orchestre à Delémont.

Oskar Freysinger Trublion et fier de l'être Par Roland Rossier

On n'a pas encore compris pourquoi, mais le conseiller national valaisan semble en quête d'une perpétuelle revanche. Contre lui-même, peut-être? Omniprésent dans les médias, notamment grâce à sa maîtrise des langues nationales, il s'épanche aussi dans ses livres. Alternant entre morceaux de poésie et obscurs règlements de comptes, son écriture est tumultueuse. Et même tueuse tout court: dans Outre-pensées, il évoque des crimes, le passé nazi, tout un univers sombre, tourmenté, rarement apaisé. Son monde s'éclaire à peine avec Schachmatt (Echec et mat), un roman de 200 pages publié à la mi-mai en allemand («j'alterne le français et l'allemand»), où le héros - ou plutôt l'antihéros - est un agent communiste de la Tchéka qui rêve d'un homme meilleur. «Je suis un littéraire qui fait de la politique», résume Oskar Freysinger. Né sous le signe des Gémeaux il y a quarante-six ans à Sierre, de père autrichien et de mère valaisanne (une Geiger, comme on dit en Valais), ancien démocrate-chrétien de Savièse, il a fondé en 1999 la section UDC valaisanne (et a été élu en 2003 au Parlement fédéral). «J'avais honte d'être PDC. Je préfère être le Méphisto du coin que le gentil con du coin. Mais je ne dois rien à l'UDC, je suis libre, je n'ai aucun lien d'intérêt», dit-il, lui qui irrite ses propres rangs à cause de son franc-parler. Le pouvoir? Il nous en livre sa propre définition: «Le pouvoir est une pute. Si tu paies, tu couches avec.» Quelques instants avant de prononcer cette phrase définitive, il se prononçait pour «la fin du nivel-lement par le bas en dotant, s'il possédait une baguette magique, la Suisse romande d'une école de qualité basée sur la culture de l'effort et la recherche de l'excellence».

46 ans, conseiller national UDC/VS.

Lionel Baier «Notre Nanni Moretti» Par Nicolas Bideau, chef de la section cinéma de l'Office fédéral de la culture

Ce qui frappe d'entrée de jeu chez Lionel Baier, le réalisateur de Garçon stupide, c'est cette vivacité. Dans le regard, dans les propos, dans le geste, tout est en mouvement, comme dans une perpétuelle recherche de la pertinence. Ça en serait presque too much s'il n'y avait son cinéma.

A l'image, Lionel Baier laisse place à une sensibilité hors du commun. Son regard, plein de créativité, d'humour et de sens critique, est l'une des valeurs sûres de notre cinéma national. Comme des voleurs, son nouveau long métrage, est à mon avis le plus abouti de ses films. Si la question centrale, l'éternelle quête de l'identité, aurait pu être d'une lourdeur classique sous nos tropiques, son traitement est d'une fraîcheur révolutionnaire et, bien sûr, pertinente. Si l'on devait le classer, notre fils de pasteur, on pourrait dire qu'il est notre Nanni Moretti. Rendez-vous cette année dans les salles pour en débattre.

31 ans, réalisateur vaudois.

Alain Voegeli «La Suisse se tire une balle dans le pied» Par David Spring

Alain Voegeli dirige l'Ecole de multimédia et d'art de Fribourg (Emaf), une institution privée. Dans une ancienne fabrique rénovée en 2004 et superbement équipée, des jeunes âgés en moyenne de 18 à 22 ans imaginent, créent et innovent dans le graphisme, la vidéo, le son, la publicité ou le cinéma d'animation. Le succès est au rendez-vous: quatre fois plus de demandes que de places disponibles. Pas d'esbroufe dans ces lieux: «Je souhaite intégrer les étudiants dans le système économique.»

Epicurien, amateur de vins fins, de bonnes tables et de cigares insolents, Alain Voegeli estime que la Suisse «se tire une balle dans le pied» en matière de formation. Tout en relevant que l'apprentissage dual (un jour de cours, et le reste de la semaine en entreprise), reste un exemple, il souhaite adapter cette formule aux exigences des métiers mêlant création et nouvelles technologies. Par exemple, passer davantage de temps en école (qui se charge alors de toute l'administration), et effectuer des stages de plusieurs mois: «le dual inversé». Un système mis en place à l'Emaf. Le Fribourgeois n'a pas de mots assez durs pour fustiger les autorités fédérales responsables de la formation: «Des académiciens qui ne viennent pas des milieux dont ils doivent s'occuper!» Au passage, il peste contre les lourdeurs administratives imposées aux directions d'école: il se définit comme un «libéral humaniste, version XIXe siècle». Ainsi, il ne souhaite pas que l'Emaf devienne une haute école spécialisée. Il ne craint ni les évaluations ni les contrôles, mais les carcans.

Son credo: «Les jeunes que j'ai formés vont me nourrir quand je serai vieux. Il faut qu'ils soient bons!»

54 ans, fondateur et directeur de l'Ecole de multimédia et d'art de Fribourg.

Manuel Moser La rue est son royaume Par Sabine Pirolt

A l'impossible nul n'est tenu. S'il y en a un qui aime faire mentir ce proverbe, c'est bien le comédien et metteur en scène chaux-de-fonnier. Relancer un festival de spectacles de rue et créer sa propre compagnie de théâtre de rue à «La Tchaux», il fallait oser. Le jeune homme y a cru et, depuis quelques années, la Plage des Six Pompes attire des troupes de toute l'Europe.

Cette année, Manuel Moser dit avoir déjà reçu 700 propositions. Les artistes ne sont rémunérés qu'au chapeau. Mais les spectateurs répondent présent. «Cinquante mille personnes lors des grandes années. Les gens sont honnêtes, ils ouvrent leur porte-monnaie.»

Quant aux Batteurs de pavés, les sept piliers de sa troupe, ils tournent en Suisse, en France et en Belgique. Manuel Moser est également sollicité comme comédien et metteur en scène pour d'autres spectacles. De plus, il participe au festival Etranges Nuits du cinéma.

En fait, rien ne prédestinait ce fils d'enseignant à la scène. Petit, il rêvait de devenir astrophysicien. Jusqu'à ce qu'il découvre le théâtre en amateur, à l'école. Volonté paternelle oblige, il a achevé une formation commerciale avant de s'inscrire au Conservatoire d'art dramatique à Lausanne. C'est là qu'il a rencontré son maître à penser: le dramaturge André Steiger, qui l'a encouragé à écrire. Une activité dans laquelle il vient de se lancer.

31 ans, homme de théâtre de rue, à La Chaux-de-Fonds.

Yann Lambiel

Les voix de la nation

Par Antoine Duplan

Plus vert que Brélaz et blot comme Blocher, il est l'humoriste par lequel la politique suisse devint désopilante. Monteur sanitaire attiré depuis tout petit par le spectacle, il fait depuis cinq ans le bonheur des auditeurs de la Soupe est pleine avec ses imitations étourdissantes. Artiste complet, chanteur, mime et danseur, il tourne jusqu'à la fin de l'année son onemanshow, Délit de Suisse - qui sera l'objet d'une captation à Beausobre, le 8 juin pour un DVD qui sort en octobre. En mars 2007, il attaque son nouveau spectacle, coécrit par les complices Flütsch et Meury, mis en scène par Jean-Luc Barbezat.

Lorsqu'on lui soumet quelques questions sur l'état de la Suisse, le génial marionnettiste préfère s'effacer derrière ses personnages préférés. «Pour trouver des réponses sérieuses voir mes 99 autres collègues», sourit-il. Il prête aux guignols romands des commentaires dont la justesse de ton dénote d'une belle connaissance des rouages de la politique et de la psyché. En lisant, on entend Lambiel: c'est ça le talent.

Comment qualifiez-vous l'état de la Suisse?

Constantin On se tutoie ou bien? Ben ce que je veux te dire c'est que la Suisse, elle est un peu comme le Servette! Peur de l'offensive, toujours en défense et surtout sans but!

Comment qualifiez-vous l'état de la Suisse romande?

Blocher Was? Wai naturellement moi je parle pas de l'étranger!

Si vous disposiez d'une baguette magique, de quoi doteriez-vous la Suisse romande?

Dreifuss D'un parti socialiste... de gauche!

Constantin D'une équipe de foot romande qui jouerait dans mon stade à Martigny et qui gagnerait la coupe d'Europe!

Stéphane Lambiel Beeen en tant que champion du monde, je voudrais que tout le monde travaille très très très dur pour réaliser ses rêves...

Blocher D'un accent plus germanique!

Vous-même, dans votre cercle d'action, que pensez-vous pouvoir faire pour assurer le dynamisme de la Suisse romande?

Jean-Marc Richard Faire une demande de dons à la Chaîne du bonheur pour sauver la Suisse romande et gagner peut-être le cadeau magiqueeeee!

De quels emplois vivra la Suisse romande demain?

Leuenberger Bonjour! Moi je pense la Suisse romande, elle devrait se lancer dans le démolissage des voitures appartenant aux chauffards! Si mon projet est accepté, il va y avoir du boulot!

Quels secteurs faut-il développer?

Brélaz Ecoutez, en ce qui me concerne, je crois que je n'ai plus aucun secteur à développer!

Le système de formation est-il adéquat pour préparer les jeunes générations?

Couchepin Mais vous êtes ridicule! Bien sûr que oui que non! Les jeunes, il faut les éduquationner très vite afin que, de jolies petites brebis, ils deviennent très vite de bons gros moutons!

Les générations futures pourront-elles prospérer en Suisse romande, ou seront-elles obligées de s'expatrier?

Freysinger Ben moi, je dis qu'il faut arrêter avec le politiquement correct! Moi je dis que ça dépend si c'est des étrangers de la deuxième ou de la troisième génération! Mais de toute façon, si c'est des étrangers, il faut les expatrier!

Considérez-vous que le tourisme soit un secteur d'avenir?

Ogi Formidable! Le tourisme vit! Le tourisme existe! Moi maintenant que je fais plus rien, je vais faire guide pour faire de la varappe à Kandersteg! Parce que l'avenir, c'est le futur! Et le futur, il va venir demain dans le tourisme!

Quel rôle la culture joue-t-elle dans la création d'emploi?

Bernard Rappaz Je sais pas si la culture, ça crée des emplois, mais en tout cas la culture du chanvre, ça me donne faim!

33 ans, humoriste.




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