Quel est le risque principal, ces cinq prochaines années, pour les entreprises occidentales: la déflation ou l’inflation?
Il y a à l’évidence un risque d’inflation pour les années à venir, car les banques centrales ont créé de la monnaie pour lutter contre la récession. Mais ce danger existe certainement beaucoup plus aux Etats-Unis qu’en Europe.
Les intervenants sur les marchés ont une grande confiance dans la capacité de la Banque centrale européenne à contenir l’inflation.
Dans les pays émergents, la menace d’inflation est très présente, mais elle viendra beaucoup plus de l’amélioration de la productivité et de l’augmentation des salaires. Alors que, en Europe, l’augmentation de la productivité est faible, plus qu’aux Etats-Unis.
LA DETTE REPRÉSENTE ENVIRON 30% DU FINANCEMENT DES ENTREPRISES EUROPÉENNES.
Vous ne craignez donc pas la déflation aux Etats-Unis et en Europe?
Non, je ne pense pas que ce danger menace réellement.
Dans un tel contexte, comment les entreprises doivent-elles gérer leurs placements et leur financement?
La plupart des entreprises ne gèrent pas activement des placements, sauf les banques. Les autres entreprises se préoccupent surtout de leurs conditions de financement.
Pour ce faire, les responsables des finances doivent tenir compte du fait que, avec un scénario de reprise qui combinerait une faible productivité et une forte inflation, les marchés obligataires se détérioreraient.
Les obligations classiques perdent de la valeur en période d’inflation. Alors que les actions peuvent en prendre, mais avec une forte volatilité des cours.
Dès lors, est-ce une bonne solution pour les entreprises d’émettre des obligations convertibles?
C’est une bonne solution, car, dans un environnement incertain, les investisseurs apprécient que le prix des obligations convertibles varie en fonction de l’évolution des marchés d’actions et d’obligations.
Une nouvelle demande apparaît pour des obligations indexées sur l’inflation, émises par des entreprises: pourquoi?
Avec une obligation indexée sur l’inflation, la performance globale n’est pas pénalisée par la hausse des taux d’intérêt et des prix.
Il y a une demande très forte sur les marchés obligataires pour des obligations indexées sur l’inflation émises par de grandes entreprises solides.
Sans doute parce que ces titres apparaissent aujourd’hui à certains investisseurs plus sûrs que les obligations protégeant de l’inflation émises par des Etats… L’or est recherché comme réserve de valeur, mais il ne protège pas de l’inflation.
Si les entreprises émettent ce type d’obligations, elles devront verser des coupons plus élevés aux investisseurs si l’inflation se réveille: n’est-ce pas un risque pour elles ?
De nombreuses entreprises sont en mesure de s’adapter à l’inflation en augmentant leurs prix de vente: le chiffre d’affaires et le bénéfice sont donc censés évoluer avec la hausse générale des prix.
En émettant des obligations convertibles ou liées à l’inflation, les sociétés s’assurent un financement régulier en gardant la confiance de leurs créanciers obligataires.
Du point de vue des entreprises, c’est une couverture parfaite entre le risque d’augmentation de leurs coûts de financement et l’évolution de leur chiffre d’affaires et de leur bénéfice.
Pour la gestion des avoirs financiers d’une entreprise – tout comme pour celle de la fortune d’une caisse de pension –, les obligations indexées constituent aussi une bonne solution.
Pour l’heure, il existe peu d’obligations indexées émises par des entreprises? Y a-t-il différents instruments de ce type?
Les marchés financiers sont très réactifs: de nouveaux produits vont sans doute être créés pour répondre au besoin de protection contre l’inflation. Par exemple, des obligations convertibles comportant une protection contre l’inflation.
Alors que les craintes ont augmenté à propos de la capacité de certains Etats à supporter le service de leur dette, les entreprises n’ont pas de mal à placer leurs émissions obligataires…
Le marché du crédit pour les obligations «corporate» (émises par les entreprises, ndlr) s’est repris en 2009. Les entreprises ont besoin de financement.
Elles ont constitué des réserves de cash, parce qu’elles avaient été confrontées en 2008 à un gel du marché obligataire. Elles ne pouvaient donc plus émettre facilement des emprunts obligataires.
Mais, ces derniers mois, la situation s’est normalisée sur le marché du crédit aux entreprises. Si la reprise se confirme, elles voudront de nouveau investir.
Et pour ce faire, émettre des obligations et lever du capital sur les marchés d’actions. Si la reprise économique apparaît durable, on peut s’attendre à ce que les sociétés reviennent à la Bourse, ce qui soutiendra les cours.
Les nouvelles régulations imposées aux banques pourraient réduire le volume du crédit. Or, les entreprises européennes se financent plus auprès des banques que leurs homologues américaines…
Pour les très grandes entreprises, ce n’est plus vraiment vrai. Un Chief Financial Officer dispose de divers moyens pour se financer sur les marchés financiers.
La dette représente environ 30% du financement des entreprises européennes; elles utilisent plus les actions et les obligations.
Par ailleurs, quand les entreprises sont endettées, ces prêts sont regroupés et titrisés dans des produits financiers; ils ne pèsent donc pas sur le bilan des banques.
ARTURO BRIS
Professeur de finance à l’IMD. Titulaire d’un doctorat en management de l’Insead et d’un master en finance, droit et économie de l’Université de Madrid. Ses recherches ont été publiées, entre autres, par Journal of Finance, Journal of Financial Economics, Review of Financial Studies, Journal of Legal Studies et Journal of Business. Enseigne dans cinq programmes de l’IMD, dont Strategic Finance.
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