Ses chaussures de neige sont prêtes, son manteau d’hiver aussi. Richard Quest est d’attaque pour la traditionnelle course aux news du World Economic Forum (WEF) qui se déroule à Davos du 26 au 30 janvier.
Le présentateur vedette de CNN n’a plus qu’à tendre son micro pour croquer la luxueuse brochette d’invités qui lui sera servie glacée, à l’extérieur du Kongresshaus. Au menu: les patrons de Renault, Ericsson, Coca-Cola, ou le directeur de l’Organisation mondiale du commerce.
«Hors du WEF, il faudrait des mois pour avoir toutes ces personnalités. Là, elles sont à portée de main, résume l’animateur. Faute de temps, nous devons même refuser des top leaders que nous adorerions recevoir en temps normal. C’est que ceux qui comptent doivent être présents à Davos. C’est l’événement numéro 1.» Cette année, trente chefs de gouvernement sont attendus. Et des centaines de grands patrons.
Agences en masse. Sève de la presse économique et financière, l’agence Bloomberg a pour sa part produit plus de contenu à propos du WEF en 2010 qu’au sujet de n’importe quel autre événement. Pour alimenter ses sites, publications, émissions radio et télévision, la maison new-yorkaise dépêche quelque 50 personnes dans la station.
Son concurrent Thomson Reuters consent un effort similaire. Afin de se profiler, l’agence produit même des programmes télévisés diffusés sur un canal uniquement disponible dans les hôtels de la station.
Côté presse écrite, le Financial Times compte huit envoyés spéciaux, auteurs notamment de chroniques dédiées au WEF.
Le succès ne se limite pas à la presse anglo-saxonne. Le géant chinois CCTV envoie une équipe de 20 personnes dans les Grisons. Le groupe parle du forum plusieurs fois par jour et organise un débat diffusé en direct du sommet. Tout comme la dubaïote Al-Arabiya ou l’Indienne NDTV.
«D’autres chaînes, françaises ou suisses par exemple, souhaitent organiser des débats de ce type. Mais nous ne pouvons pas satisfaire tout le monde. Alors nous travaillons en priorité avec les diffuseurs globaux», explique Yann Zopf, l’un des responsables médias de l’événement.
Ségrégation. L’hypermartèlement de son image d’agora des plus puissants, le WEF la doit de fait à une stratégie de communication finement menée.
La presse y est ainsi très largement représentée: sur 2500 participants, 225 sont des media leaders (rédacteurs en chef, journalistes de grands médias, etc.), auxquels s’ajoutent 200 journalistes lambda.
De quoi garantir une diffusion maximale de ce qui s’y passe... tout en ménageant les prestigieux participants, qui déboursent au moins 68 000 francs pour entrer au forum.
Tous les journalistes ne jouissent en effet pas des mêmes privilèges. Seuls les media leaders se voient offrir un badge blanc, sésame ouvrant toutes les portes. Les autres écopent d’un badge orange, qui interdit les allées où se promènent les participants les plus importants. Le nombre d’accréditations est par ailleurs proportionnel à l’impact des médias.
SSR bien lotie. En Suisse, seule la SSR est bien servie. Les trois télévisions nationales peuvent ainsi déployer une équipe de 57 personnes. Celles-ci alimentent notamment 40 heures d’émission spéciale en allemand sur SF info. La radio et la télévision romandes ont mis en place une page internet spéciale et animeront une journée thématique depuis le WEF.
La presse écrite connaît un autre régime: cœur du système médiatique national, l’ATS n’a droit qu’à deux passes. Contrainte, par son statut, d’alimenter une production soutenue, deux autres journalistes sont envoyés sur place mais doivent se contenter de l’Open Forum - manifestation collatérale au WEF, qui compte peu de têtes d’affiche.
«L’écart entre les gens vraiment importants et les autres se creuse», observe Richard Quest de CNN. Un peu comme en football: les as de la Champions League ne se mélangent guère aux prétendus seconds couteaux de l’Europa League.
Journaliste à L’Hebdo, Philippe Le Bé en a fait l’expérience lorsqu’il travaillait à la Radio suisse romande. Son badge orange autour du cou, le journaliste brûlait d’entrer dans une salle à laquelle il n’avait pas accès.
«Voyant mon embarras, un Noir africain portant un badge blanc se tourne vers moi», raconte-t-il. «Yes, White only!» lance alors l’Africain tout sourire, avant de s’engouffrer dans la salle interdite.
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