Au château de sans-souci, le mal nommé
| Qu’allait-il faire? Remettre à flot l’économie européenne en faisant tourner la planche à billets? Et brusquer ainsi l’opinion allemande hantée par la crainte de l’inflation? On le sut ce 6 septembre. Le président de la BCE annonçait le rachat, sous conditions mais de façon «illimitée», d’obligations des Etats en mauvaise posture. Quelques heures plus tard, Mario Draghi recevait le prix M100 décerné par les médias à Potsdam. La lumière automnale illuminait l’Orangerie du château de Sans-Souci. Le banquier était accueilli, ô ironie, par le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, l’apôtre de la rigueur. Impressionnant, l’infirme dans sa chaise prend l’ascendant sur la salle par l’expression de son visage et de ses gestes, par la force de sa conviction. Il dit son attachement viscéral à une Europe unie et solide. Du «pathos à la Kohl», ironiseront quelques plumitifs.Mais Draghi lui fait écho. Il salue le ministre avec une chaleur qui ne paraît pas feinte. Et dit s’exprimer plus en citoyen qu’en sa qualité de banquier central. Il trouve les mots pour rappeler que les Européens, hors du projet commun, sont condamnés à l’insignifiance. Cependant, pour se rassembler, pour comprendre ce qui leur arrive, ceux-ci doivent regarder au-delà de leurs frontières.Et là, le technocrate italien étonne: il interpelle les journalistes. Les peuples, constate-t-il, s’informent à travers des médias nationaux centrés sur les préoccupations de chaque pays. Pourquoi ne pas publier les articles des uns et des autres, les traduire, les livrer à une réflexion enfin élargie? Draghi réinventant le concept de Courrier international, qui l’eût cru? Le voilà qui insiste. Longtemps les sujets européens n’ont guère intéressé le public, admet-il. Mais il croit percevoir un effet bénéfique de la crise. Les Européens, dans les Parlements, dans les partis, dans l’opinion, n’ont jamais vu si crûment combien ils dépendent les uns des autres. Jamais ils n’ont dû autant parler des réalités extérieures à leur pré carré. Mario Draghi, avec ses airs de technocrate appliqué, se posait ce jour-là, dans la tour de verre de Francfort comme sous les lambris de Potsdam, en homme d’Etat. Démontrant une autorité qui tranche avec les figures tâtonnantes des dirigeants en fonction.Coup d’Etat? Manœuvre rouée d’un homme formé à la fois chez les jésuites et chez Goldmann Sachs? Les extrêmes gauches et les droites nationalistes ricanent. Mais tout le monde respire. Même le vertueux Schäuble qui lâche, avec un méchant sourire: «Tous ceux qui misent sur le déclin de l’euro vont perdre beaucoup d’argent.»L’avenir dira si la BCE a eu raison, si les gouvernements relâcheront ou non les efforts indispensables. Mais déjà, la question n’est peut-être plus là. Si la nécessité de l’Union n’apparaît plus aux peuples, celle-ci se fracassera même avec les meilleurs plans de redressement. Quand on songe que la Hollande, pionnière historique du projet, terre traditionnelle d’ouverture, est tentée d’envoyer l’Europe au diable…Le matin même à Potsdam, lors du colloque du M100, le cri d’alarme avait été lancé par l’écrivain autrichien Robert Menasse. Le trublion s’en prit à la schizophrénie des chefs de gouvernement qui participent aux décisions de Bruxelles et les critiquent au retour chez eux. Les vents du nationalisme haineux se nourrissent de la détresse sociale mais aussi d’une mythologie dépassée. Pour lui, il faut en finir avec le culte de l’Etat-nation, revaloriser les régions où les citoyens ancrent leur identité et par ailleurs renforcer, démocratiser les institutions supranationales. Impensable? Pas plus que ne l’étaient les bouleversements du continent des dernières décennies. Quoi qu’il en soit, pense Menasse, si les chauvinismes continuent sur leur lancée, la dérive belliqueuse est inexorable.Etonnant: les propos de l’Autrichien anticonformiste et de l’Italien pétri des valeurs de l’establishment se rejoignaient. La note discordante vint du rédacteur en chef de la Weltwoche venu dire tout le mal qu’il pense de l’Union dans son principe. Il fut rabroué par un jeune confrère polonais. Dans son pays, on a la mémoire moins courte qu’en Suisse. Reste à savoir sur quels pans de leur histoire les Européens veulent s’appuyer. Et quel cours ils veulent lui donner.
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