L'Hebdo;
2008-07-17 LA LETTRE OUVERTE DE CHARLES PONCET AU CHEF DU DÉPARTEMENT DE LA DÉFENSE
Cher Samuel Schmid,
Voici huit ans que vous êtes à la tête du Département dit de la défense, de la protection de la population et des sports. Conseiller national prudent et discret, vous fûtes malicieusement qualifié de «risque zéro» par L'Hebdo lors de votre élection, la fastidiosité et la cautèle s'associant généralement à la fonction de notaire bernois. On se trompait: en vous élisant, l'Assemblée fédérale fit une de ses pires erreurs de casting.
Vous eûtes quelques moments de grâce: ainsi, par exemple, quand vous fîtes en langue française - d'un accent savoureux - l'éloge de la liberté de presse devant des autocrates tunisiens médusés, qui censurèrent la retransmission de votre discours sur les antennes locales. On vous aurait embrassé tant le moment fut splendide! Hélas, à ces instants enchanteurs, il faut aujourd'hui substituer un constat: en huit ans, vous avez anéanti l'armée suisse avec une efficience que le Groupement pour une Suisse sans armée n'aurait jamais pu approcher.
Certes, la transition vers l'après-mur de Berlin s'annonçait délicate; elle demandait le genre de remise en question que toute hiérarchie militaire peine à entreprendre et, en guise de bâton de maréchal, c'est un alpenstock breneux qu'on vous tendit.
La Suisse se distinguait par douze divisions de milice, bien équipées, nourries à la mamelle du réduit national et de la contre-attaque mécanisée. Pour peu que les bolcheviks voulussent bien nous donner quelque préavis, l'entraînement serait achevé et les épigones de Staline trouveraient sur le Plateau suisse un peuple en armes, qui n'eût point fait mentir l'académicien français André Siegfried, écrivant jadis de l'armée d'Henri Guisan qu'elle eût étonné le monde par sa bravoure s'il lui avait fallu affronter la Wehrmacht.
Voici les Soviets disparus, l'infâme Mur rasé, dans le défunt empire du mal la liberté retrouvée et la démocratie proclamée, fût-ce sous leurs formes les plus affairistes ou corrompues. Voici les tours de New York quis 'écroulent, l'Afghanistan, l'Irak, un monde chamboulé, où la milice suisse d'antan cherche sa place à tâtons. Lui fallait-il renouer avec la noblesse de nos traditions séculaires et servir hors frontières? Imposer la paix là où elle le pourrait, en Afrique, en Orient, se mêlant des drames d'ailleurs, quitte à perdre ses fils dans quelque conflit lointain? Devait-elle se faire hara-kiri au profit d'une improbable armée de professionnels? Le mythe - en était-ce vraiment un? - du mâle helvète, entrant dans la vie à l'école de recrues, parti enfant, revenu homme, armé et formé au moule de la démocratie en gris-vert, pouvait-il survivre à la malice des temps? Il fallut tantôt se rendre à la raison: née au XIXe siècle avec les états nations, la levée en masse n'a plus aucun sens dans le monde moderne. Les perplexités ainsi déclenchées vous convièrent à l'inaction: après tout, un conflit balkanique pouvait s'étendre ou dégénérer et atermoyer sans rien altérer est sans doute le plus lugubre de vos traits.
Pour notre malheur, vous n'avez dès lors su ni faire des choix ni les imposer. Le résultat est atroce: l'armée rend l'âme, elle expire dans un état lamentable. S'il fallait qu'elle se battît, fût-ce contre quelques bandes de soudards, elle n'aurait ni les chefs, ni les hommes et les femmes, ni le matériel qu'il lui faut. Des bidasses démotivés, souvent sales ou négligés, «gardent» d'un ennui mortel des ambassades indifférentes, noyant dans l'alcool la corvée indigne de citoyens soldats à laquelle vous les contraignez avec cynisme. Des chefs déboussolés immolent leurs soldats dans de grotesques équipées, faute de savoir les commander. Hors quelques troupes d'élite - les grenadiers d'infanterie - nous sommes la risée de l'Europe, et tout cela, mon pauvre Schmid, est de votre faute.
En fait de «risque zéro», Caporetto, juin 1940 ou Pearl Harbor furent moins calamiteux qu'un chef de votre acabit. Il vous reste une solution rédemptrice: partir.
CHARLES PONCET
SAMUEL SCHMID, conseiller fédéral
STEFAN WERMUTH REUTERS
Des bidasses démotivés «gardent» d'un ennui mortel des ambassades indifférentes, noyant dans l'alcool la corvée indigne de citoyens soldats à laquelle vous les contraignez avec cynisme.
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