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Au commencement était le big bang

Mis en ligne le 21.12.2000 à 00:00

n Ennemies depuis des siècles, spiritualité et science sont en voie de réconciliation. Elles cherchent avec leurs outils à expliciter les mêmes mystères fondamentaux. n Les sciences exactes comme l'astrophysique, la génétique, la linguistique, la géologie, l'astronomie ou l'histoire proposent de nouvelles lectures de la Bible. n Le déterminisme n'exclut pas la foi. Le point de vue de Trinh Xuan Thuan, astrophysicien bouddhiste.

L'Hebdo; 2000-12-21

Au commencement était le big bang

n Ennemies depuis des siècles, spiritualité et science sont en voie de réconciliation. Elles cherchent avec leurs outils à expliciter les mêmes mystères fondamentaux.

n Les sciences exactes comme l'astrophysique, la génétique, la linguistique, la géologie, l'astronomie ou l'histoire proposent de nouvelles lectures de la Bible.

n Le déterminisme n'exclut pas la foi. Le point de vue de Trinh Xuan Thuan, astrophysicien bouddhiste.

Astrophysique

In excelcis ignito

Dieu dit: «Que la lumière soit!» Et la lumière fut. Dieu vit que la lumière était bonne; et Dieu sépara la lumière des ténèbres. Dieu appela la lumière Jour; et il appela les ténèbres Nuit. Il y eut un soir, et il y eut un matin: ce fut le premier jour.

La Genèse (1.4-5)

La théorie du Big Bang ne pose pas de problèmes à l'Eglise, pas davantage que la Genèse ne dérange les scientifiques. Généralement admis aujourd'hui comme hypothèse plausible de la création de l'Univers, le Big Bang ne contredit pas la Genèse - ni les autres récits mythologiques. «Au commencement...» veut bien dire qu'il n'y avait rien avant, voire pas d'avant du tout. Les Upanishads des hindous ne disent pas autre chose: «Au début l'Univers n'existait pas. Il en vint à exister». Et le Popol Vuh des Mayas raconte qu'«au début, tout était calme, silencieux et immobile.»

La convergence de la science et des cosmologies de création se poursuit avec l'apparition d'un élément organisateur qui fait brusquement sortir l'univers du néant. Si dans la Bible cet élément est le Verbe («Que la lumière soit!»), dans plusieurs traditions, il est matérialisé par un oeuf cosmique. L'image est évocatrice et séduisante. Elle est même assez proche des théories scientifiques, qui font l'hypothèse que l'Univers tout entier était contenu dans un très petit volume qui, pour une raison probablement à jamais inexplicable, a explosé, donnant naissance à la lumière, à la chaleur, à la matière, au temps et... à nous! Le pape Pie XII y voyait un fiat lux biblique. Ce que Mgr George V. Coyne, membre de l'Académie pontificale des sciences et astronome du Vatican, tourne d'élégante manière *: «On pourrait dire que Dieu crée à travers le processus de l'évolution, et que la création est donc continue. Il ne peut y avoir de contradiction définitive entre une véritable science et une vérité révélée. Cette création continue est donc à comprendre scientifiquement (...)», notamment par le fait que l'évolution avance obligatoirement vers une complexité toujours plus grande.

L'Eglise a manifestement tiré les leçons de l'affaire Galilée et, à plusieurs reprises, Jean-Paul II a appelé à une écoute attentive de ce que la science a à nous dire. D'une part pour nous aider à comprendre le monde et son évolution et y adapter une morale. D'autre part pour donner à l'homme sa place dans la Création: «En pénétrant les profondeurs de l'Univers avec ses lois et ses secrets merveilleux, la science conduit l'homme à comprendre le niveau incomparable de sa propre grandeur.» (1986, discours aux directeurs des agences spatiales.)

D'autres planètes habitées

L'Eglise a d'ailleurs si bien intégré ses nouvelles relations avec la science qu'elle accepte depuis de nombreuses années la possibilité que la vie existe ailleurs dans l'Univers. Ce que Giordano Bruno paya de sa vie en 1600, le jésuite et paléontologue Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955) l'affirme avec force dans les années 50: «Etant donné ce que nous savons maintenant [...], il doit véritablement y avoir d'autres mondes habités». En 1980, l'astrophysicien Carl Sagan criait sa certitude que l'Univers «déborde de vie.» «Chaque étoile peut être le soleil de quelqu'un, disait-il. Dans toutes les galaxies, il y a peut-être autant de planètes que d'étoiles, c'est-à-dire 1011 x 1011, dix mille trillions de planètes. Face à des nombres aussi impressionnants, combien y a-t-il de chances pour qu'une seule et simple étoile, le Soleil, soit accompagnée d'une planète habitée? Pourquoi, dans notre fin fond oublié du Cosmos, aurions-nous cette chance?»

Vingt ans plus tard, l'astronome du Vatican prend les mêmes chiffres à son compte et affirme: «Il est, alors, éminemment raisonnable de penser à une vie intelligente extraterrestre. En fait, ce serait, d'un point de vue scientifique, un non-sens que de récuser la possibilité d'extraterrestres.»

On pourrait croire qu'en montrant que la Terre n'est pas une singularité dans l'Univers, la science met un énorme grain de sable dans la mécanique de l'Eglise. De manière surprenante, celle-ci a très vite intégré cette nouvelle dimension. Après tout, ce qui vaut pour la Terre peut valoir par analogie pour tout l'Univers, Dieu est partout!

Reste pour l'Eglise un problème plus épineux que celui de la Création: celui de la place et du rôle de Jésus-Christ dans une perspective cosmique. Est-il mort pour les Terriens seulement, ou pour toutes les créatures de Dieu dans l'Univers? Et celles-ci sont-elles aussi marquées par le péché?

Chacun son territoire

A ces questions-là, la science n'a pas de réponse et n'en aura jamais, car ce n'est pas son travail. Chaque fois que la religion a voulu s'imposer à la science, des hommes en ont cruellement souffert et la connaissance a reculé. Chaque fois que la science a voulu s'imposer à la religion, c'est l'esprit de l'homme qui s'est appauvri. Il a fallu attendre la fin du XXe siècle pour que soit enfin admise cette évidence: religion et science n'explorent pas les mêmes territoires. La science se pose la question du «comment?» pour expliquer le monde, tandis que la religion cherche la réponse à la question du «pourquoi?» «Non seulement la science nous dit comment le monde est fait, professe Hubert Reeves, mais elle nous procure aussi des documents indispensables à la préparation des dossiers propres à éclairer les décisions morales.» Propos qui recoupe celui de Jean-Paul II devant l'Académie pontificale des sciences, en 1992 à l'époque de l'affaire Galilée: les connaissances scientifiques continuent de renouveler l'interprétation des Ecritures, et préparent l'Eglise à répondre aux questions morales et spirituelles des humains.

L'astrophysicien Trinh Xuan Thuan (interview en page 64), qui est bouddhiste, rejette l'hypothèse, chère à certains de ses collègues, selon laquelle il existerait des univers multiples, le seul hasard ayant désigné le nôtre pour abriter la vie et la conscience. «Si nous acceptons l'hypothèse d'un seul univers, le nôtre, nous devons postuler l'existence d'une Cause Première qui a réglé d'emblée les lois physiques et les conditions initiales pour que l'Univers prenne conscience de lui-même.» Mais comme la science ne pourra jamais prouver ce qui a prévalu - le hasard ou la nécessité -, il jette un pont entre science et religion: «Il nous faut donc faire appel à d'autres modes de connaissance, comme l'intuition mystique ou religieuse, informés et éclairés par les découvertes de la science moderne.» Une symbiose dont l'audace fera hurler certains scientifiques: c'est presque un syncrétisme...

Philippe Barraud

*«Dieu, l'Eglise et les Extraterrestres». Coll. Question de, N° 122, Albin Michel, 2000.

«Que la lumière soit!» selon la vision romantique de Gustave Doré (1832-1883), interprétée ici dans une gravure allemande coloriée.

Le big bang: une vision d'artiste qui condense les premiers milliards d'années de l'Univers.

Génétique

Eve, notre mère africaine

Ainsi Dieu créa l'homme à son image; il le créa à l'image de Dieu. Il créa un homme et une femme. Dieu les bénit et leur dit: «Croissez et multipliez; remplissez la terre, soumettez-la.»

La Genèse (1.27-28)

Eve, notre mère ancestrale commune selon les premières pages du Livre des livres, serait africaine. Elle aurait vu le jour quelque part dans la corne de l'Afrique il y a moins de 200 000 ans. Depuis pas mal d'années, la science, toutes disciplines confondues, bouscule le charmant credo selon lequel Dieu en triturant une poignée d'argile créa le premier homme et sa compagne. Jean-Paul II lui-même en a convenu, il est vrai du bout des lèvres, en déclarant que «la thèse de l'évolution est plus qu'une hypothèse». Et voilà que la science nous raconte une nouvelle histoire qui apparemment se rapproche du saint Livre en faisant naître cette chère Eve en Afrique, où soit dit en passant ne poussent pas les pommes, mais ce n'est là qu'un détail. Trêve de plaisanterie: de quoi s'agit-il?

D'une thèse qui nous vient de la génétique. Et qui lentement mais sûrement brise les réticences des paléontologues et des anthropologues, naguère à peu près d'accord autour de l'idée que l'humanité actuelle, celle des Homo doublement sapiens que nous sommes, provient de foyers distincts. La thèse du berceau unique africain remonte à la fin des années quatre-vingt. On la doit au bio-généticien Allan Wilson, de l'Université de Berkeley, qui, malgré sa réputation d'iconoclaste au sein de la communauté scientifique, fait alors autorité. A l'époque, on sait déjà que la biologie moléculaire permet d'étudier le passé des gènes, autrement dit leur histoire, le rythme moyen de leur mutation étant calculable. C'est ce que fait Wilson par l'analyse de fragments d'ADN recueillis sur 147 personnes originaires de cinq régions différentes de la planète. Sa conclusion est formelle: l'humanité a une origine africaine unique, elle remonte à environ 200 000 ans et chacun d'entre nous en porte les traces dans son patrimoine génétique héréditaire.

Publiée par la revue «Nature», la nouvelle provoque la stupeur dans la communauté scientifique. Dur à faire avaler aux paléontologues ce scoop sorti d'une éprouvette, eux qui depuis des lustres parcourent la planète à la recherche d'ossements avares de réponses. Les biologistes eux-mêmes font la fine bouche. Pourquoi le découvreur de cette hypothétique Eve africaine est-il muet concernant Adam? C'est le talon d'Achille de la découverte de Wilson. La part la moins contestable de son étude porte non pas sur les chromosomes proprement dits mais sur l'ADN des mitochondries, organites associés aux cellules et les pourvoyant en énergie. Et cet ADN «mitochondrial» ne se transmet que par la mère. C'est sur lui que travaillent les philogénéticiens des espèces vivantes. Wilson revient quelques années plus tard sur ce point délicat, pour démontrer qu'il se transmet aussi par le père et réitérer sa conclusion d'un foyer unique.

Wilson, aujourd'hui décédé, a bel et bien jeté un pavé dans la mare du débat qui oppose «polycentristes» et «monocentristes». Les bio-généticiens y prennent désormais leur part. En octobre 2000 surgit la conclusion d'une nouvelle étude, dirigée par Peter Underhill, de l'Université Stanford. Elle porte sur des séquences d'ADN prélevées sur plus d'un millier de personnes de 22 régions différentes. Sur la base de 167 marqueurs, elle établit un arbre généalogique de l'humanité d'une précision quasiment horlogère, selon lequel la part commune de notre patrimoine génétique s'est déterminée il y a 143 000 ans, côté mère, et à 49 000 ans, côté père. Et où ça? Dans la corne de l'Afrique, confirme Underhill, cette fois sans faire de vague, notre berceau africain paraissant désormais probable.

Eve aurait donc attendu près d'un millénaire pour rejoindre Adam? Eve au pluriel bien sûr, et non pas elles ni leurs descendantes, mais la moitié féminine de leur patrimoine génétique. «Car attention, la généalogie des individus n'est pas celle des gènes, fait observer non sans réserve l'anthropologue genevois Laurent Excoffier. Notre patrimoine génétique n'est pas issu d'un seul individu ancestral, mais d'une multiplicité d'individus.»

Il n'est pas interdit de rêver et de revenir à la Genèse. De ce foyer africain, nos ancêtres, munis de leur passeport génétique enfin établi, se seraient dispersés à travers la planète. Les premiers à migrer, toujours selon Underhill, auraient mis le cap, il y a moins de 40 000 ans, sur le Proche-Orient. Autrement dit le paradis terrestre où Yahwé, sublime anthropologue, décrétera l'année zéro de notre histoire, longuement peaufinée par la tradition orale avant de se résumer dans la Genèse, écrite seulement vers le VIIe siècle avant notre ère.

Pierre-André Krol

Crâne d'australopithèque d'Olduvai, 1,9 million d'années.

Jardin d'Eden

Enluminure tirée du livre de chants d'église de Monte Senario.

Géologie

On a retrouvé le Déluge, pas l'arche

Le déluge se répandit sur la terre pendant quarante jours; les eaux grossirent et soulevèrent l'arche, et elle s'éleva au-dessus de la terre. Les eaux grossirent encore et s'accrurent beaucoup sur la terre, de sorte que l'arche flottait à la surface des eaux. Puis les eaux grossirent si prodigieusement sur la terre que toutes les hautes montagnes qui sont sous tous les cieux furent couvertes.

La Genèse (7.17-20)

«L'Hiver ou le Déluge». De Nicolas Poussin, vers 1660/62.

Linguistique

Babel, rébus polyglotte

C'est pourquoi on lui donna le nom de Babel; car c'est là que l'Eternel jeta la confusion dans le langage des habitants de toute la terre, et c'est de là que l'Eternel dispersa les hommes sur toute la surface de la terre.

La Genèse (11.9)

Les desseins du Seigneur sont décidément impénétrables. Le bref chapitre de la Tour de Babel reste une énigme quant aux intentions divines. Dans le chapitre précédent, la descendance de Noé, c'est-à-dire l'humanité, devenue plurilingue, se disperse à travers le monde. Comment comprendre alors qu'à l'alinéa suivant, elle se retrouve monolingue sur le chantier de ce défi à Dieu qui, apparemment fâché, rétablit manu militari la diversité des langues et les disperse à nouveau?

Les interprétations qu'a inspirées ce coup de baguette magique au fil des siècles ne sont que d'hypothétiques lectures entre les lignes. Tout comme celles des peintres, Bruegel en tête, dont la beauté a le mérite de nous éblouir. Reste l'histoire. Et d'abord cette question: a-t-elle seulement existé, cette tour de Babel? Oui, répondent en choeur les historiographes de la Bible. «On peut affirmer que la Genèse s'appuie sur des constructions réalisées à plusieurs reprises en Assyrie et à Babylone, explique Christoph Uehlinger, professeur à la faculté de théologie de Fribourg et auteur d'une thèse de doctorat sur le sujet. Les Juifs, plusieurs fois déportés à Babylone, ont pu participer à ces chantiers aux côtés d'autres populations déportées parlant d'autres langues.» Il existe en effet des documents et quelques ruines attestant la réalité de ces constructions. Dont celle d'une Babylone nouvelle entreprise, au début du VIIe siècle, par le roi assyrien Sargon II, auteur, en Samarie conquise, de la première déportation de Juifs vers sa nouvelle capitale en construction. Ce même Sargon II qui aurait entrepris d'imposer une langue officielle unique à son vaste empire. Cette décision figure dans un texte assyrien dont Christoph Uehlinger cite cet extrait: «Sargon prit plusieurs peuples et les fit parler d'une seule bouche.»

Malheureusement, «cette dimension politique d'un parler unique est occultée dans le texte biblique», déplore l'historien. Tout comme la réalité de ces constructions. Au début du VIe siècle, nouvelle déportation des Juifs, de Samarie et de Judée à Babylone, par Nabuchodonosor, qui vient de conquérir Jérusalem. Fin du VIe, le roi perse Cyrus, qui règne sur Babylone, autorise le retour des captifs. Alexandre le Grand prend le relais, imposant aux territoires conquis la pratique du grec que seules parleront les élites, les peuples continuant à s'exprimer dans leurs langues respectives. La double mais très elliptique référence du récit biblique à la réalité d'une tour, à la langue unique et au retour du plurilinguisme ne manquerait donc pas d'appuis historiques. D'autant que la plupart de ces langues, akkadien, araméen, phénicien, cananéen, hébreux, font toutes parties, grec mis à part, de la famille sémitique, du nom de Sem, l'un des trois fils de Noé.

Quant au défi à Dieu que représenterait cette tour impie. Là aussi, l'histoire répond par l'architecture et la finalité des citadelles, appelées ziggourats par les Assyriens, qui ont essaimé à Babylone et ailleurs en Mésopotamie durant ces siècles apparemment agités. Les plus hautes atteignaient plusieurs dizaines de mètres, faites de briques et d'un mortier d'asphalte, matériaux cités dans le texte biblique. Elles s'élançaient vers le ciel, coiffées au sommet d'un oratoire serti de perles figurant le firmament, dont les Assyriens, férus d'astronomie, étaient les fervents observateurs.

Reste encore à interpréter la condamnation divine au plurilinguisme. «On peut y voir l'annonce des chapitres suivants, consacrés à Abraham et au peuple élu parlant d'une même langue», risque prudemment le professeur Thomas Römer, titulaire de la chaire des études bibliques à l'Université de Lausanne. Dieu a donc reconnu les siens, après avoir tout prévu, sauf que l'histoire viendrait à bout de ses desseins impénétrables.

Pierre-André Krol

La reconstruction de Babylone: le Palais méridional.

«La Construction de la Tour de Babel». De Pierre Bruegel l'Ancien, milieu du XVIe siècle.

Histoire

Hérode a un alibi

Quand Hérode vit qu'il avait été joué par les mages, il fut fort en colère; et il envoya tuer tous les enfants qui étaient dans Bethléem et dans tout son territoire, depuis l'âge de deux ans et au-dessous, d'après la date exacte que les mages lui avaient fait connaître.

Matthieu (2.16-17)

Que faisait Hérode le Grand, le roi des Juifs, dans la nuit du 24 au 25 décembre de l'an I? A-t-il vraiment commandité le massacre des enfants à Bethléem comme le prétend l'Evangile de Matthieu? Appelés à témoigner, les historiens innocentent plutôt le monarque de ce crime contre la Nativité. Premier élément à décharge: l'infanticide en série n'est rapporté que par le seul Matthieu. Comment les évangélistes Marc, Luc et Jean ont-ils pu oublier un épisode si spectaculaire? Pour résoudre cette question que l'on se pose depuis des siècles, les spécialistes de l'Antiquité appellent à la barre un nouveau témoin extérieur au récit biblique.

Un profil de tueur

Flavius Josèphe, historien d'origine juive mais romanisé, a vécu entre les années 37 et 100 de notre ère. Il est notamment l'auteur des «Antiquités juives» où il décrit Hérode de manière très contradictoire, «lui qui puise à la fois dans une biographie antérieure et favorable au roi (un texte de Nicolas de Damas qui n'a jamais été retrouvé) et dans la tradition juive, excessivement hostile», explique le professeur genevois d'histoire ancienne Adalberto Giovannini.

Même contrasté, ce témoignage confirme que le roi a le profil d'un tueur d'enfants. «Car, pour les élites juives, et notamment le haut clergé, victime principale du roi, Hérode est un monstre qui a massacré toute sa famille, femme, enfants, beau-père... et qui a assis son pouvoir avec l'aide des Romains César, Antoine puis Auguste,» précise l'historien genevois.

Autre indice non négligeable: Josèphe confirme le récit de Matthieu (qui met cette anecdote dans la bouche des mages) selon lequel la méfiance et le côté sanguinaire d'Hérode ont décuplé à la fin de sa vie.

Restent deux énigmes à résoudre avant de lui jeter définitivement la pierre: notamment l'absence de toute mention du massacre des enfants de Bethléem dans le récit de Josèphe. Oubli de l'historien ou invention de la Bible? «Personnellement, je pense que cet épisode n'a pas eu lieu, répond Adalberto Giovannini, mais il s'inscrit parfaitement dans le souvenir laissé par Hérode le Grand.»

L'autre problème, plus insoluble encore, est d'ordre chronologique. Et il offre à Hérode un alibi en béton pour la nuit de la Nativité puisque le monarque meurt en 4 avant J.-C. Ce qui exclut a priori sa présence sur le lieu du crime à l'heure dite.

Recensement mystérieux

Fin de l'enquête? Le professeur de théologie lausannois Daniel Marguerat suggère que Jésus n'est pas né en 1 mais en -4, du vivant d'Hérode. Théorie qui pose un autre problème, puisqu'on ne trouve pas la moindre trace d'un recensement dans la région cette année-là, ce qui est incompatible avec le récit biblique.

Le seul recensement susceptible d'expliquer le voyage de Marie et Joseph est celui de l'an 6, époque où Quirinus (autre personnage de la Nativité dont l'existence historique est confirmée) est gouverneur de Judée. Ce qui fait dire à Adalberto Giovannini que 6 est la seule date logique, car elle coïncide avec l'intégration du royaume de Judée dans la province romaine de Syrie. «Tant qu'un monarque régnait sur la Judée, les Romains ne pouvaient pas organiser de recensement sur le territoire. Jésus est donc forcément né en 6. Et comme il doit forcément mourir avant 37, année où Ponce Pilate est rappelé à Rome, nous nous retrouvons avec un Christ qui ne peut pas avoir 33 ans.» CQFD.

Une seule explication peut réconcilier le récit de Matthieu avec les sources historiques: «Il faut admettre une confusion dans l'Evangile de Matthieu entre Hérode le Grand et son successeur Hérode Archelaos (qui meurt en 6), et une imprécision sur l'âge du Christ à sa mort», estime Adalberto Giovannini. Deux approximations qui ne remettraient pas en cause le sérieux historique du récit biblique. «Ce serait ridicule: des différences de ce genre sont banales à l'époque. Les gens ne connaissaient pas leur âge comme aujourd'hui. Nous en avons de nombreux exemples sur des papyrus égyptiens où nous voyons que la même personne a 45 ans pendant dix ans. Et ce n'est pas de la coquetterie! Quant au mélange des Hérode, il est presque banal pour ce genre de textes. Le successeur d'Hérode le Grand étant insignifiant, il y a eu un transfert du récit biblique vers la figure la plus connue.»

A moins que Matthieu ait passé outre la vérité historique pour d'autres mobiles. Une variante avancée par Daniel Marguerat. Selon sa première explication théologique, l'Evangéliste aurait cherché à créer une opposition symbolique entre Hérode le Grand, symbole du roi des Juifs meurtrier, et Jésus, le roi des Juifs à venir. Autre hypothèse littéraire: la tentation de Matthieu d'établir une duplication dramatique du massacre des enfants juifs en Egypte et la naissance de Jésus.

Autant d'explications qui, pour intéressantes qu'elles soient, ne nous permettent plus de juger Hérode coupable du massacre des Innocents.

Jocelyn Rochat

Le massacre des Innocents

Tombeau présumé du roi Hérode, l'Hérodion était une forteresse installée dans une colline en forme de volcan.

Astronomie

Etoile de Noël ou boule de neige sale

Jésus étant né à Bethléem, en Judée, aux jours du roi Hérode, des mages d'Orient arrivèrent à Jérusalem, et dirent: «Où est le roi des Juifs qui vient de naître? Car nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus l'adorer.»

Matthieu (2.2)

Les étoiles, dit la Bible, sont les agents et les témoins de la gloire divine. Elles incarnent les églises chrétiennes, personnifient la descendance d'Isaac ou désignent le Christ lui-même. Au commencement, Dieu leur assigne la mission de «séparer la lumière des ténèbres». A la fin des temps, Il ordonne à «l'étoile Absinthe» d'empoisonner les fleuves de la Terre. Au mitan de l'épopée biblique, une étoile plus intense et plus brillante que les autres sillonne le firmament. Elle «sort de Jacob» et célèbre le nouveau sceptre d'Israël. C'est l'étoile de Noël qui conduit les Rois mages à Bethléem et marque le début de l'ère chrétienne.

Treize cents ans après, le peintre Giotto exécute une «Adoration des Mages» où le pentacle traditionnel est remplacé par une comète. Les hypothèses vont alors bon train qui s'efforcent de faire coïncider nativité messianique et phénomène astronomique. L'une d'elles postule que l'étoile de Noël résulterait de deux supernovæ observées dans les constellations du Capricorne et de l'Aigle à cette même époque par les Chinois. La mort d'une étoile est en effet si lumineuse que son intensité est visible en plein jour. Selon de vieux textes cunéiformes, en revanche, il s'agirait d'une conjonction de deux planètes dans la constellation du Poisson. L'alignement de Jupiter et de Saturne, attestée en l'an -7, ne pouvait indifférer les Juifs qui voyaient le signe de la royauté dans le premier astre et celui de la protection d'Israël dans le second. Plus séduisant enfin, le passage de la comète de Halley dans la constellation des Gémeaux en l'an -12. Observée par les Chinois, elle aurait d'autant plus marqué les esprits qu'à cette époque le cosmos paraissait immuable. Tout manquement à la règle ne pouvait être considéré autrement que comme un grand présage. La découverte de cette même comète par un paysan allemand, le soir de Noël 1758, renforce la conviction et laisse songeur: une boule de neige sale fait halte au-dessus d'une misérable étable... Mais n'est-ce pas avec de la boue que l'on fait de l'or?

Christophe Flubacher

«Adoration des mages». D'Abrahm Bloemaert, 1624. L'étoile a un petit air de comète...

Comète de Halley. Une boule de neige sale au-dessus d'une misérable étable?

«Regarder le ciel, c'est expérimenter notre finitude...»

Astronome célèbre et conteur enthousiaste des balbutiements de l'univers, Trinh Xuan Thuan évoque Dieu dans tout ça. Rencontre.

De nombreux savants postulent aujourd'hui l'existence d'un dieu et ne voient pas de contradiction entre spiritualité et science. Pourquoi?

Au XIXe siècle, la connaissance scientifique, héritée de Newton et Laplace, est devenue si déterministe et mécaniste qu'elle a donné une image extrêmement désespérante de la vie: ce n'est plus qu'une horloge bien réglée et sans libre-arbitre. Laplace, par exemple, pensait qu'un démon capable de connaître toutes les positions et les vitesses du plus petit atome aux plus grandes galaxies pouvait déterminer ce que l'univers va faire dans le futur et, notamment, prévoir la discussion que nous avons en ce moment...

Que s'est-il alors passé?

Dès le XXe siècle, plusieurs bouleversements sont venus ruiner les convictions anciennes: la mécanique quantique a fixé des limites à la certitude et substitué au monde concret un monde probable. La relativité a démontré que le temps et l'espace ne sont plus des structures absolues. En mathématiques, Gödel a développé son théorème de l'incomplétude fondamentale d'un système axiomatique et, enfin, la théorie du chaos a révélé l'imprévisibilité de l'univers. Aussi la réalité concrète et solide s'est-elle effondrée dans les domaines tant subatomique que macroscopique.

Diriez-vous que la spiritualité se nourrit des mystères que la science ne résout pas?

Oui et toutes deux sont complémentaires, la première s'efforçant de tirer les implications thérapeutiques des travaux de la seconde: dans le cadre de la vision du monde donnée par la science, comment mener notre vie quotidienne et quelle morale lui appliquer?

Qu'est-ce que la spiritualité pour un scientifique?

J'appelle spiritualité ce qui permet à un scientifique de ne pas oublier son humanité, les questions d'éthique fondamentale qu'il se pose et qui régulent sa recherche. Etre capable, par exemple, de transcender les barrières nationales et d'avoir une préoccupation planétaire de la question environnementale. En un mot, développer ce sens des responsabilités universelles que ne cesse de réclamer le dalaï-lama. Ceci est impérieux dans la mesure où la science, en soi, n'a aucune morale.

Entre la cosmogonie religieuse et la science, les oppositions semblent extrêmes. Ce que raconte la première est systématiquement démenti par la seconde. Comment s'en accommoder?

Ne cherchez pas dans la Bible une interprétation littérale des origines du monde. Voyez le bouddhisme qui est la tradition spirituelle à laquelle je me rattache: l'idée même d'un commencement de l'univers ou celle d'un dieu qui procéderait de lui-même n'existent pas. Or l'astrophysique, l'astronomie et la cosmologie moderne postulent au contraire un commencement et une création de l'univers qui se rapprochent davantage de la Genèse biblique.

Mais ne serait-ce pas le but ultime de la science que de prouver l'existence de Dieu?

Non, je ne crois pas. On sait que l'univers est parti d'un état très petit, très chaud et très dense à son début. Mais y a-t-il un Créateur? Scientifiquement, on n'en a aucune idée et il y aura toujours une incomplétude fondamentale à ce sujet. Je pense surtout que l'on ne doit pas mélanger les genres. Je ne crois pas aux physiciens qui s'efforcent de démontrer Dieu par des équations ou de le découvrir au bout de la lorgnette de leur télescope. Une religion n'a pas besoin de caution scientifique, de même que, s'agissant des résultats d'une recherche scientifique, une religion n'a aucune contestation à formuler.

Pourquoi, selon vous, l'homme a-t-il été fasciné par le ciel et en a fait un lieu d'élection?

Le ciel recèle une part de mystère et d'inconnu que nous associons à la transcendance. C'est si vaste et en même temps si impalpable. Regarder le ciel, c'est expérimenter notre finitude, mais aussi se sentir intégré dans l'univers, constater qu'il y a quelque chose d'autre, de beaucoup plus grand, de beaucoup plus vaste et de beaucoup plus mystérieux que sur Terre. C'est cela que j'appelle Dieu ou plutôt le principe créateur. Pour le bouddhiste que je suis, je ne puis me représenter un dieu avec une longue barbe. Je préfère parler de l'harmonie du cosmos et des lois physiques.

Comment se manifeste ce principe créateur?

Quelque chose que je ne peux pas définir donne l'impulsion originelle et laisse à la nature la liberté de créer. Prenez un joueur de jazz: à partir d'un thème donné, il improvise librement suivant son inspiration et son auditoire. La nature fait de même. Il y a des lois qui sont imposées au début, dès les premières fractions de seconde après le big bang, et donnent une sorte de trame à la nature. Ensuite, libre à cette dernière de broder des variations.

Sommes-nous seuls dans l'univers?

Nous n'avons pas aujourd'hui les moyens de répondre. Songez qu'un simple dialogue interstellaire par radio est compromis par les vastes distances entre les étoiles et je ne parle même pas des voyages intersidéraux. Rien qu'une balade d'un bout à l'autre de notre galaxie - 100 000 années-lumière de distance - demanderait, en l'état actuel de notre technologie, au moins 10 millions de vies humaines successives... Pour autant, je crois qu'il faut écouter le ciel et rêver d'entrer en communication avec une intelligence extraterrestre. C'est l'affaire de centaines, de milliers, voire de millions d'années, mais il faut le faire. Savoir que nous ne sommes pas seuls permettrait de mieux appréhender la spécificité de l'espèce humaine. L'univers serait moins angoissant car nous saurions alors qu'il y a d'autres êtres capables de s'émerveiller devant sa beauté et son harmonie.

Dieu est-il alors cantonné près de la Terre?

Non, il est tout entier dans cette harmonie du cosmos, dans la cohérence de cette fabuleuse architecture des planètes, étoiles et galaxies que nous commençons à mieux connaître. C'est déjà extraordinaire que nous puissions avec nos télescopes remonter si tôt dans l'histoire de l'univers. Nous voyons des choses telles qu'elles étaient il y a douze milliards d'années...

En science, est-il possible de dire: «Je crois ou je ne crois pas au big bang»?

La science n'est affaire ni de croyance ni de foi. Elle observe des phénomènes et dès qu'une théorie ne concorde pas avec les observations, elle est mise à la poubelle... On n'a donc pas le droit de dire qu'on croit à ceci plutôt qu'à cela. Si un jour des observations contredisent le big bang, il faudra obligatoirement reconsidérer nos idées sur l'origine de l'univers. Après tout, cette théorie ne s'est imposée qu'à partir des années 60. Pour l'heure, c'est elle qui décrit le mieux l'univers connu.

Propos recueillis par Christophe Flubacher

«Le chaos et l'harmonie». De Trinh Xuan Thuan. Gallimard, 604 p.

«L'infini dans la paume de la main». De Mathieu Ricard & Trinh Xuan Thuan. Nil/Fayard. 473 p.

TRINH XUAN THUAN. «J'appelle spiritualité ce qui permet à un scientifique de ne pas oublier son humanité».




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