La lettre ouverte de Jacques Neirynck
Au Conseil Fédéral
Mesdames, Messieurs,
Puisque vous fûtes élus pour ne pas exercer le pouvoir, vous restez attachés à cette mission et vous proposez un simulacre de réforme de façon à éviter toute mutation. Quoique le Parlement ne cesse de vous bombarder de motions clairvoyantes, vous réussissez à présenter la plus insignifiante de toutes les recommandations: le président de la Confédération serait élu pour deux ans. Par qui? On ne sait pas encore. Mais il ne sera pas rééligible. Surtout pas! Cela pourrait lui monter à la tête. Un Pascal Couchepin quatre ans chef d’Etat, imaginez les bouleversements! Vous proposez en plus une pincée de secrétaires d’Etat, qui ne sont pas des ministres de second rang, mais des hauts fonctionnaires munis d’un titre factice pour tromper l’étranger. En juin 1996, le peuple en a refusé dix. Si on n’en met que huit, cela passera peut-être.
Le mal dont souffre la Suisse est plus profond. La Commission de gestion du Conseil national vient de publier un rapport sévère sur les carences dans la gouvernance du pays. En un mot comme en cent, il n’y a pas d’unité de vue, pas de vision stratégique, pas d’anticipation des crises. Le problème ne se résume pas à la représentation extérieure du pays, qui souffre effectivement de la rotation annuelle par ordre d’ancienneté de tous les conseillers fédéraux, aptes ou inaptes, retors ou naïfs, durs ou mous. Le but n’est pas d’établir vaguement des liens de convivialité avec les chefs d’Etat étrangers, en deux ans plutôt qu’en un.
Un vrai gouvernement repose sur trois piliers: un chef, un programme, une majorité. L’institution du Conseil fédéral, son élection à la queue leu leu, sa discorde congénitale dissimulée sous le beau vocable de concordance, sa majorité fluctuante composée de quatre partis dont deux se vantent de constituer l’opposition, c’est l’équivalent d’une bâtisse sans fondations: pas de chef, pas de programme, pas de majorité. Votre proposition est opiniâtre: surtout pas de chef, à la rigueur un demi-chef plutôt qu’un quart de chef. Le peuple sera peut-être d’accord.
Car vous n’êtes pas l’obstacle à une réforme. Vous n’êtes pas inférieurs à votre tâche comme tant d’aigres critiques le laissent supposer. C’est votre tâche qui est inférieure à ce qu’elle devrait être. C’est le peuple qui ne veut pas être gouverné, qui ne vous donne pas les pouvoirs, qui contredit en votations populaires une fois sur deux les décisions conjointes du gouvernement et du Parlement. La Suisse n’est pas une démocratie directe, c’est une acratie, un espace de dilution des pouvoirs entre une foultitude d’instances, tellement nombreuses que l’on ne sait plus qui est le responsable d’une faute. Tel est bien le but. Durant quatre ans vous êtes inamovibles, quelque faute que vous commettiez. Pour ne même pas risquer d’en commettre, vous réagissez seulement aux événements. Vous n’agissez pas, car au fond vous n’avez pas cette légitimité d’un vrai gouvernement responsable devant un Parlement, qui peut lui retirer sa confiance. Ce n’est pas votre faute, c’est la volonté du peuple de n’être pas gouverné. Votre réformette confortera cette pathologie en mettant un emplâtre sur une jambe de bois.
La Suisse n’est pas une démocratie directe, c’est une acratie, un espace de dilution des pouvoirs entre une foultitude d’instances, tellement nombreuses que l’on ne sait plus qui est le responsable d’une faute.
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