Cher Monsieur Maurer,
Ainsi vous voulez 22 nouveaux avions de combat pour garantir impérativement l’intégrité de notre beau ciel neutre. Par une entourloupette procédurale, cet achat somptuaire sera prudemment effectué via le budget du DFAE sur lequel le peuple n’a rien à dire: l’interroger sur la construction des minarets d’accord, sur une dépense de plusieurs milliards pas d’accord. Le peuple est tellement bête qu’il y a moyen de l’amuser avec des votations stupides pour éviter de lui soumettre les véritables choix.
Le 14 septembre à 16 heures lors de la séance du Conseil national, je vous ai donc posé la question impertinente qui était sur toutes les lèvres: êtes-vous prêt à donner l’ordre à un de ces dispendieux engins d’abattre un avion qui violerait notre neutralité? Jadis ce fut le cas: durant la Seconde Guerre mondiale, des avions allemands furent attaqués par l’aviation suisse.
Aujourd’hui, cela pourrait encore être le cas. Durant la guerre d’Irak, des avions de l’OTAN ne se sont pas gênés pour emprunter notre espace aérien. Dès lors, la question persiste: si un avion américain violait encore notre espace aérien, êtes-vous prêt à donner l’ordre de l’abattre?
C’était une question insidieuse à laquelle vous ne pouviez donner aucune réponse sensée. Si vous disiez non, cela signifiait que cette dépense est inutile et, pire, que l’aviation militaire n’a aucun sens pour notre pays, traversé de part en part en neuf minutes par un avion de combat. Si c’était oui, plus personne ne vous prenait au sérieux. Vous avez donc esquivé ma question en vous répandant en généralités de façon à ne répondre ni oui, ni non. Dominique de Buman est ensuite monté à la tribune pour vous mettre au pied du mur et vous obliger à répondre. Et vous avez répondu: «Oui!»
Maintenant, de deux choses l’une. Ou bien vous pensez sérieusement que cela a un sens d’abattre un avion américain et vous avez tout simplement perdu l’esprit: vous êtes un danger public. Car les Etats-Unis prendraient une revanche écrasante. Leurs attaques sur les fonds en déshérence ou le secret bancaire nous ont appris qu’ils n’ont aucun respect de la souveraineté d’un petit pays.
Ils pourraient tout simplement décréter un blocus commercial qui nous ruinerait. Et si le président américain est aussi dénué de raison que vous sembliez l’être, il peut nous déclarer la guerre. Après tout, les Etats-Unis ont attaqué l’Irak non pas parce que ce pays les avait agressés, mais parce qu’il était possible qu’il le fasse.
Comme vous me paraissez encore plus ou moins sain d’esprit – je positive – je suppose que vous ne pensiez pas un seul instant que cela ait un sens d’abattre un avion américain et que vous avez répondu positivement pour vous débarrasser d’un interlocuteur importun. Et je n’ai pas cru un seul instant que votre réponse ait été sérieuse, mais qu’elle témoignait du mépris dans lequel vous tenez le Parlement.
Tout le débat sur l’armée a été mené dans le même esprit de duplicité. Personne ne croit qu’il faille 100 000 miliciens pour «défendre le territoire, la neutralité et la Genève internationale». Mais la majorité qui vous a accordé cinq milliards de budget entretient ce mythe dont le seul but est de fournir des commandes à l’industrie suisse de l’armement. N’aurait-il pas été plus simple d’être cynique et de le dire tout crûment?
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