Une abbaye mystérieuse, une bibliothèque en forme de labyrinthe, des moines qui meurent à tour de rôle, un enquêteur séduisant, un manuscrit empoisonné, du sang, du sexe, du latin: en 1982, les lecteurs se prenaient de passion pour un polar médiéval flamboyant et érudit signé par un sémiologue et philosophe italien inconnu du grand public. Quatre ans plus tard, le film de Jean-Jacques Annaud, porté par un Sean Connery royal, lui assurait un destin aussi fabuleux qu’international; 30 ans, 30 millions d’exemplaires et 47 traductions plus tard, Umberto Eco livre une version «nettoyée» du Nom de la rose. Entre deux honneurs – la remise en janvier, à quelques jours de ses 80 ans, des insignes de commandeur de la Légion d’honneur par Nicolas Sarkozy et, en mai, celle de la médaille de la Paix de Nimègue en Hollande –, entre deux conférences sur l’histoire de la lecture, entre son appartement de la place Saint-Sulpice à Paris et sa maison près de Milan, rencontre avec un sémillant Professore dont l’œil frise en lançant un bon mot.
L’été dernier, la rumeur a couru que vous alliez publier une version simplifiée du Nom de la rose, suscitant des réactions outragées. Or il n’en est rien: les rares modifications concernent quelques citations latines, traduites pour rendre l’intrigue plus compréhensible, et des erreurs d’interprétation – vous aviez par exemple rangé la cicerbite dans la famille des courges alors que c’est une espèce de chicorée. Pourquoi cette polémique?
C’était l’été, il fallait bien que les journaux trouvent quelque chose à se mettre sous la dent... Un lecteur qui a déjà lu Le nom de la rose ne verra aucune différence. Pourquoi changerais-je un livre qui marche depuis trente ans? Je suis contre les simplifications qui prennent les adultes pour des imbéciles. Mais je ne suis pas contre les versions simplifiées à l’attention des enfants. Il est évident qu’à 10 ans on ne peut pas lire Guerre et paix. J’ai participé il y a quelques années à une entreprise où des écrivains connus réécrivaient des chefs-d’œuvre pour des enfants de 12 ans. J’ai choisi Les fiancés d’Alessandro Manzoni. Moi-même, enfant, j’ai découvert de nombreux classiques de cette manière.
Pensez-vous que les lecteurs lisent Le nom de la rose différemment aujourd’hui qu’il y a trente ans?
Tout livre se lit de manière différente suivant le moment, son âge, son vécu. A l’époque, certains avaient vu dans la lutte entre Guillaume de Baskerville et Jorge de Burgos une métaphore des tensions entre le régime politique démocratechrétien corrompu et la folie terroriste des Brigades rouges en Italie. Aujourd’hui, nous n’en sommes plus là. Un livre appartient toujours à son lecteur.
Comment expliquez-vous que votre premier roman ait été à ce point un coup de maître?
Sans doute que s’il était paru dix ans avant, personne ne l’aurait lu. Il y a parfois des rencontres entre un livre et un horizon d’attentes de la part du public, conscient ou inconscient, qui lui ouvre des perspectives insoupçonnées. Comme une balle de pingpong que vous jetez à la mer: on peut en théorie deviner où elle va se diriger, mais il y a tellement de variables à prendre en compte que c’est au final impossible à prédire.
Que s’est-il passé pour vous ces trente dernières années?
Je suis devenu romancier. Ma vie est devenue privée, je dois la protéger. J’ai plus d’argent. Mais je n’en avais pas particulièrement besoin...
En trente ans, le monde du livre a beaucoup changé...
Il y a trente ans, on pensait que le livre était la seule manière de transporter de l’information. L’histoire a changé. Mais je ne suis pas d’accord avec les analyses larmoyantes à ce sujet. Lorsque Le nom de la rose a paru, on a vendu 150 000 exemplaires en six mois en Italie. Lorsqu’il a reçu le prix Strega, ce chiffre est monté à 300 000. Trente ans après, Le cimetière de Prague s’est vendu en un seul mois à 500 000 exemplaires! Il y a peut-être une crise des éditeurs, qui écoulent moins de livres, mais les gens achètent moins de tout. Le bar en bas de chez moi se plaint qu’il sert moins d’apéritifs! Dans les années 60, un roman qui se vendait à 10 000 exemplaires était considéré comme un grand succès. Aujourd’hui, on ne parle pas de best-seller à moins de 100 000 exemplaires! Les gens, jeunes y compris, qui ne lisent pas aujourd’hui sont ceux qui ne lisaient pas davantage avant.
Vous avez déclaré il y a peu être «content que l’on pirate» vos livres, provoquant un certain émoi auprès des éditeurs et des écrivains...
C’est comme une belle femme qui se fait siffler dans la rue: elle est à la fois énervée et flattée de cette attention. Il est toujours agréable d’être désiré! Mais bien entendu, dans une certaine proportion. Je peux vivre avec 5% de piratage. Avec 80%, non. Le problème de la rétribution des auteurs est complexe. Avant la Révolution française, les auteurs avaient des protecteurs qui leur donnaient de quoi vivre. Puis l’auteur, avec l’invention du droit d’auteur, est devenu libre, matériellement et idéologiquement. Si on élimine l’argent du processus, les écrivains se retrouveront dans une situation de dépendance. Au nom de cette liberté, bien entendu, il faut lutter contre le piratage.
Vous ne soutenez donc pas un internet qui mette toute la culture à disposition de tous, comme le fait un théoricien tel que François Bon?
Les bibliothèques existent justement pour cela! Au début, je me demandais pourquoi je vendais moins de livres en Angleterre: les gens vont de manière massive en bibliothèque, qui sont nombreuses, bien fournies, et qui achètent leurs livres. Sur l’iPad, on peut acquérir des livres pour très peu d’argent! La culture est déjà à disposition de tous, arrêtons de nous culpabiliser.
Quelles habitudes de lecture différentes l’utilisation grandissante des liseuses va-t-elle créer?
Les habitudes de lecture ont déjà changé à de nombreuses reprises durant l’histoire. Ce n’est pas un problème. Au IVe siècle, saint Augustin voit avec surprise l’évêque Ambroise lire sans émettre un son: Augustin ne connaissait que la lecture à voix haute. Les 2000 dernières années ont été tout sauf un long fleuve tranquille en matière de lecture. Je ne suis pas un optimiste à tout prix, mais la vie continue de manière toujours différente. Aucune technologie n’a jamais tué la précédente. Rendez-vous compte: depuis l’invention de la voiture, même les poulets ont appris à traverser les routes sans se faire écraser!
«Le nom de la rose». D’Umberto Eco. Grasset, 616 p.
PROFIL - UMBERTO ECO
Né en 1932 dans le Piémont, Eco est un médiévaliste, linguiste, spécialiste de la communication de masse et de la traduction, père de la sémiotique moderne. Auteur d’essais pointus comme de best-sellers, il a notamment publié Le pendule de Foucault, Baudolino, Le cimetière de Prague ou N’espérez pas vous débarrasser des livres avec Jean-Claude Carrière.
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