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Cinéma
Au pays des merveilles avec Terry Gilliam

Par Antoine Duplan - Mis en ligne le 04.11.2009 à 17:16

L’auteur de «Brazil» vous invite à entrer dans l’extraordinaire «Imaginarium du docteur Parnassus». Avec Heath Ledger et Johnny Depp dans le même rôle! Prodigieux! Rencontre avec le cinéaste visionnaire à Zurich, autour d’une escalope panée.

Tirée par quatre chevaux, une antique roulotte est entrée dans la ville. Elle s’ouvre sur des territoires enchantés. Bienvenue dans L’imaginarium du docteur Parnassus, où tous les vœux se réalisent! Mais le Diable (joué par Tom Waits) rôde, prêt à induire les faibles en tentation. Il a jadis passé un marché avec Parnassus. En échange de la vie éternelle, le vieux magicien a promis au Malin de lui céder sa fille Valentine, quand elle aura 16 ans… Le jour approche. Pour entourlouper son créancier, le vieux docteur s’allie à un drôle de pistolet, Tony (Heath Ledger).

Escapades de l’autre côté du miroir, échappées belles sur l’onirisme, métamorphoses à la Lewis Carroll (le ruisseau se change en cobra), images surréalistes (ô gondole du rêve butant contre la vache crevée de la réalité), humour goguenard (ballet de flics en tutu qui montrent leur cul), truculence et touches nonsensiques, Terry Gilliam is back in town.

Rideau de rösti. Venu présenter L’imaginarium du docteur Parnassus au festival de Zurich, il est atterré par l’arrestation de Polanski, «horrible, complètement absurde, ridicule». Il traverse la Bahnhofstrasse en criant «Arrêtez-moi, car j’ai péché». L’ex-Monty Python, le réalisateur culte de Brazil est, à 69 ans, une réclame pour l’enfance éternelle. Hilare dans sa veste chamarrée de hippie incorrigible, il s’avère un excellent camarade, curieux, passionné, toujours prêt à lever le lièvre de l’absurde.

A-t-il déjà goûté au rösti? Il répond «rideau de rösti»: découverte au NIFFF, cette expression l’enchante. Il demande des nouvelles de Moebius, de Gotlib, de Masse, ses anciens collègues du journal Pilote, où il a dessiné lorsqu’il est arrivé en Europe, fuyant l’Amérique du Viêtnam, admire un dessin de Zep dans L’Hebdo, évoque son enfance «libre et heureuse» dans le Minnesota et les énormes grenouilles qu’il capturait...

Terry Gilliam, le visionnaire qui rit de tout, a la poisse. Champion du dépassement de budget, orfèvre des tournages catastrophe, il a le chic pour s’attirer des tuiles. Après la défection de Jean Rochefort, hospitalisé pour une hernie discale, et les pluies torrentielles qui détruisent les décors, L’homme qui voulut tuer Don Quichotte est interrompu au sixième jour.

L’imaginarium du docteur Parnassus a failli lui aussi tomber dans l’oubliette des grands films inachevés lorsque Heath Ledger est décédé. Miracle de la ténacité et de l’amitié réunies: trois acteurs ont remplacé le disparu. Et pas des moindres, puisque, dans le rôle de Tony, se sont succédé Johnny Depp, Jude Law et Colin Farrell!

Dans L’imaginarium du docteur Parnassus, un moine raconte l’histoire éternelle qui maintient l’univers. Se taire, c’est mourir?

Mmh. Se taire, c’est mourir… pas mal. J’aurais dû placer cette phrase dans le film, ha ha ha! Oui, ce sont les histoires qui nourrissent la réalité. On en veut le plus possible, des histoires qui vont dans tous les sens, même si elles ne sont pas toujours vraies. Je suppose que les histoires propagées par les journaux sont aussi importantes que celles des frères Grimm. Si le monde est un rêve, il vous faut un maximum d’histoires de rêves pour que chacun puisse continuer à avancer. (Désignant le séquoia qui ombrage le parc du Baurau-Lac) Voici le plus bel arbre que j’aie vu depuis longtemps. Il est plus ancien qu’aucun d’entre nous. J’imagine qu’il raconte des histoires. C’est un raconteur calme. Les histoires n’ont pas toujours besoin de mots…

Craignez-vous de devenir un jour comme le vieux docteur Parnassus dont les histoires n’intéressent plus personne?

Mais c’est le cas depuis des années! C’est pourquoi j’ai écrit cette histoire! Wouarf ha ha ha! Je m’apitoie sur mon sort! Ha ha! Je ne suis plus au temps où, avec les Monty Python, on touchait cinq à six millions de téléspectateurs par émission! Avec mes films, c’est quelques milliers – peut-être moins. Toujours moins. Si tu n’es pas Spielberg, ou George Lucas, ou Roland Emmerich, tes histoires histoires n’atteignent plus personne. Alors je me sens vieux, misérable, rejeté… Ha ha ha!

Le docteur Parnassus n’est pas tout seul. Il a une fille…

Exactement. Dans Munchausen aussi il y a une petite fille qui incite le vieil homme à poursuivre l’aventure. Une bonne raison d’avoir des enfants, c’est qu’ils vous poussent en avant. Je déteste me voir, ces jours. Je traîne avec une bande de jeunes étudiants en cinéma, je suis sûr d’avoir le même âge qu’eux, et quand je me vois sur une photo, l’horreur…

Dans votre film, vous appelez un nain un nain, voire un nabot. Vous compissez le politiquement correct?

Yep. Je hais le politiquement correct. C’est un mensonge. Appelez un nain un nain, un chat un chat! Quand j’ai engagé Verne Troyer (0,81 m, qui tient le rôle de l’assistant de Parnassus, ndlr), je lui ai fait lire le passage où il dit «Trouve-toi un nabot». Il a éclaté de rire! Il faut arrêter avec le politiquement correct. C’est une des choses les plus dangereuses du monde. Déjà dans La vie de Brian, on tournait la chose en dérision. Lorsqu’un centurion demande à Brian «Etes-vous Romain?», il répond: «Non je suis un Juif, un piéton de la mer Rouge, un youpin, etc., et j’en suis fier!» C’est Lenny Bruce qui a lancé cette idée géniale: servez-vous du mot et il perd son pouvoir. Si vous le taisez, il devient plus offensif. C’est pourquoi les kids noirs s’appellent niggers entre eux. C’est une façon d’exorciser le racisme.

Lorsque le personnage joué par Heath Ledger passe pour la première fois derrière le miroir, le spectateur a besoin de quelques secondes pour s’apercevoir qu’il est soudain joué par Johnny Depp. Comment expliquer ce décalage?

D’abord, le spectateur ne s’y attend pas. Ensuite, il y a des trucs de magicien: je détourne votre attention pendant que l’as de cœur passe d’une main à l’autre! Le personnage porte un masque et le costume de Heath. C’est la doublure de Heath qui fait la transition, et puis hop, le masque tombe, voilà Johnny Depp et on ne le remarque pas tout de suite. C’est ça le truc…

Valentine, la fille de Parnassus vit près d’un miroir magique. Pourtant, ce qui la fait rêver, c’est un catalogue Ikea. C’est un trait typiquement humain de désirer ce qu’on ne peut avoir?

Oui. Je pense que dans notre société nous sommes entraînés à toujours vouloir ce que nous n’avons pas. Il y avait déjà cette idée dans Jabberwocky. Le père de Michael Palin est un grand artiste, mais lui il veut être magasinier. Ses rêves sont vils, pourris, banlieusards. Valentine est comme ça, elle peut aller dans les endroits les plus merveilleux, mais elle désire des meubles Ikea. A la fin, elle accède à son rêve. C’est tellement déprimant de la voir s’épanouir dans la banalité. Mais l’important, c’est qu’elle soit heureuse. C’est O. K.: vos enfants ne seront jamais tout à fait ce que vous aimeriez qu’ils soient, mais acceptez qu’ils soient heureux à leur façon.

Tim Burton vient de terminer un Alice au pays des merveilles. Ce livre fondateur, vous l’adaptez par petits bouts, film après film.

Oui, merci de l’avoir remarqué. Salaud de Tim! Il a eu plein de pognon pour faire son Alice! J’ai vu la bande-annonce, ça a l’air fantastique. Je suis très envieux. Bon Tideland était une évidente adaptation de ce livre vraiment dérangeant, terrifiant. Si je le portais à l’écran, je le ferais vraiment sombre. Mais je ne pense pas que ça arrivera dans cette vie. Peut-être dans la suivante. Quand je reviendrai… sous la forme d’un cancrelat… ha ha!

Que pouvez-vous dire de l’esthétique rétrofuturiste qui est votre image de marque?

Rétrofuturiste... Ou steam punk comme disent d’autres… Je n’y connais rien. Brazil a-t-il aidé à déterminer cette mouvance? Brazil se situe partout pendant le XXe siècle. Le rétrofuturisme, c’est le passé et le futur qui convergent sur le moment présent. Brazil est un monde futuriste, dans lequel on trouve des machins aussi moches que par le passé. Quand j’étais gosse, à Disneyland ou Tomorrowland, on marchait en chantant vers le futur: (il chante avec une voix de Mickey et le regard de Simplet) «Il y a un grand magnifique lendemain qui nous attend à la fin de chaque jour!» Hé! Attendez une minute! Rien ne change jamais, ça a juste l’air différent. (Avisant l’antique enregistreur à cassettes sur la table) N’ayez pas honte de ce vieil appareil. Je peux le comprendre. Mais je ne comprends pas un iPhone. Cet enregistreur, vous pouvez le réparer. Ensuite, on passe de la mécanique à un autre monde. On ne répare plus, on jette. Notre société est très vulnérable. Que se passera-t-il si une grande éruption solaire efface tous les disques durs? Qu’adviendra-t-il de notre civilisation?

Dans L’armée des 12 singes, le personnage joué par Bruce Willis dit: «Les films ne changent pas, pourtant ils sont différents chaque fois que nous les regardons parce que nous, nous changeons»…

Je pense que c’est vrai. Cela me rend fou de parler de mes films comme si je savais de quoi ils parlent, alors que je ne saurai jamais comment un regard complètement neuf les voit. Je suis surpris de voir que des gars comme Spielberg, Lucas, Scorsese regardent tout le temps des films. Ils les connaissent; moi je ne fais que m’en souvenir. Parfois, lorsque je vais vérifier une référence, je m’aperçois que je me suis complètement trompé. Certains films vous paraissent extraordinaires dans votre jeunesse; quand vous les revoyez, il n’y a plus rien. J’ai peur de revoir certains films, même ceux que j’ai beaucoup aimés, peur d’être déçu. Pour préparer L’imaginarium, j’ai revu Le septième sceau de Bergman: j’ai été surpris par sa densité: il se passe très peu de chose. Même remarque pour le Pinocchio de Walt Disney, un des films les plus extraordinaires que j’ai vus dans mon enfance. Je gardais le souvenir d’immenses paysages, de grandes distances... Or, il n’y a qu’une poignée de scènes; votre imagination fait tout le travail.

Votre expérience au sein des Monty Python reste-t-elle une source d’inspiration?

Il y a des touches pythoniques, surtout dans la séquence avec Jude Law où des flics dansent en bas résille! Certains de mes collaborateurs détestent cette scène. «Oh, tu as de nouveau fait un de tes minables machins pythoniques!» Je me marre. C’est mon univers. Les Python étaient libres et sauvages, Cela dit, à six, nous avons fait 45 shows, c’est tout. Les Simpson, ils en ont fait combien? Tout en maintenant la qualité...

Vous avez relancé votre projet de Don Quichotte…

Oui. Nous commençons le tournage le 16 avril. J’ai réécrit le scénario et maintenant je cherche des acteurs. Quand je saurai lesquels je peux avoir, je verrai combien d’argent je peux avoir. Car c’est ainsi que les choses fonctionnent. Ha ha ha!

 

Terry Gilliam
1940
Naissance à Minneapolis.
1969 Intègre les Monty Python.
1975 Sacré Graal, coréalisé avec Terry Jones.
1977 Jabberwocky.
1979 La vie de Brian.
1985 Brazil.
1988 Les aventures du baron de Munchausen.
1990 Fisher King.
1995 L’armée des 12 singes.
2000 Naufrage du Don Quichotte.
2006 Tideland.





Tags: Terry Gilliam, Imaginarium du docteur Parnassus,

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