Le déferlement médiatique autour du mur disparu de Berlin a pris une telle ampleur que soudain naît le malaise. Personne ne relativise le tournant historique ainsi marqué. La joie d’un peuple qui s’est retrouvé ne peut être que saluée. L’Europe a toute raison de célébrer une sortie de la glaciation qui s’est faite sans effusion de sang (à l’exception de l’ex-Yougoslavie). Mais que cachent cet unanimisme, les sourires et les belles paroles de tous ces chefs d’Etat qui se congratulent?
Tous veulent faire passer un message rassurant. Comme s’ils prenaient là une grande bouffée d’air avant de replonger dans les tensions du quotidien. Or elles s’annoncent vives.
Une motivation inconsciente a peut-être conduit les Européens à célébrer cette commémoration avec tant de zèle. Il leur plaît de se dire que le sort du monde s’est décidé chez eux. Réconfortant au moment où, au-delà de leur continent, leur poids, comme celui des Etats-Unis d’ailleurs, semble moins déterminant qu’hier.
Les gros titres sur Berlin ont chassé des gazettes d’autres faits d’actualité qui auraient mérité plus d’attention.
A la même date, la Chine confortait son emprise sur l’Afrique. A Charm el-Cheikh, son premier ministre Wen Jiabao s’adressait à 49 chefs d’Etat et ministres africains. Il leur a proposé des prêts à hauteur de dix milliards de dollars, il leur a promis d’effacer la dette des pays les plus pauvres. Il a bien sûr rappelé que les investissements chinois sur ce continent avaient passé de 327 millions d’euros en 2003 à 5,2 milliards en 2008. Bref, il s’est posé en bienfaiteur mais surtout en partenaire puissant, en mesure d’aider ces nations fragiles à se distancier des ex-colonisateurs.
Cette réalité marque aussi un tournant. Ce n’est pas le seul.
Autre vingtième anniversaire: celui du retrait soviétique en Afghanistan. Aujourd’hui, après tant d’années de guerres, un changement s’esquisse du côté de Kaboul: à peu près plus personne ne prête crédit aux discours occidentaux sur le soutien à la démocratie et à la paix. L’élection truquée du président Karzaï a fini de convaincre les Afghans que la présence militaire étrangère n’allait leur apporter ni la liberté ni le progrès. La confusion dans les rapports de force est totale. Chefs de guerre traditionnels et talibans s’affrontent ou s’entendent tour à tour. Les doubles ou triples jeux du Pakistan ne cessent d’envenimer le conflit. La course à l’argent de la drogue l’emporte sur toutes les idéologies.
Toutes sortes de rumeurs folles courent dans la capitale. Les Américains seraient en train de ménager certaines factions des talibans pour préparer une sortie négociée. Par ailleurs, ils inciteraient les rebelles à se manifester dans le nord du pays, plus calme, où se trouvent les soldats allemands afin d’inciter ceux-ci à entrer plus résolument dans les opérations militaires. Le chaos est aussi dans les têtes.
Pendant ce temps, de jeunes soldats européens et américains meurent. Les opinions publiques l’admettent de moins en moins. Une majorité de Britanniques, une majorité d’Allemands désapprouvent leur présence en Afghanistan. Dans les états-majors, le mot retrait revient plus souvent que le mot victoire.
L’enjeu est de taille. Car le Pakistan, le vrai pivot de la crise, mène une stratégie compliquée. D’un côté, il fait la vie dure aux talibans sur son territoire en le faisant largement savoir aux Occidentaux. D’un autre, comme pour desserrer les pressions américaines, à coups d’accords bilatéraux, il resserre ses relations avec la Chine qui se met là aussi à étendre son influence. Comme elle le fait en Birmanie en soutenant la junte face à l’embargo occidental.
Tout cela est plus confus, moins spectaculaire que le mur de Berlin, soit. Mais peut-être aussi déterminant pour l’avenir à long terme?
Enfin, autre actualité quelque peu éclipsée: le Moyen-Orient. L’accueil d’Obama à Nétanyhaou, le jour même du show berlinois, fut glacial, sans la moindre publicité. Question: l’influence des Etats-Unis qui n’ont pas fait bouger d’un iota la position israélienne serait-elle en déclin dans cette région?
Il y a vingt ans à Berlin, nous avons cru à une suprématie de l’Occident qui allait déterminer longtemps l’histoire du monde. En termes géopolitiques, elle apparaît aujourd’hui plus incertaine que jamais.
Les gros titres sur Berlin ont chassé des gazettes d’autres faits d’actualité qui auraient mérité plus d’attention.
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