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Par Jacques Pilet - Mis en ligne le 08.08.2012 à 11:00 |
Ce matin-là à Locarno, la tête pleine d’orages passés sur l’écran et la Piazza, quelques Européens de haut vol étaient réunis pour parler, pourquoi pas ici, de l’avenir du continent. Avec des mots vrais, débarrassés du blabla officiel et des tics médiatiques. La veille, le premier ministre polonais Donald Tusk avait reçu à Ascona le Prix européen de la culture politique (1). Parce que cet homme modeste, peu connu hors de chez lui, a su éviter à son pays de se barricader dans le nationalisme que son prédécesseur échauffait avec de sempiternelles attaques anti-allemandes et anti-russes. Parce que son gouvernement tient bien ses comptes mais surtout parce qu’il veille au bon fonctionnement de la démocratie, à la différence de tant d’autres. La réflexion sur l’Europe est aujourd’hui totalement brouillée par le vacarme de la crise financière. Bien réelle, inquiétante, c’est sûr. Mais réduire le destin de nos peuples à la question de leurs budgets, c’est s’aveugler sur l’essentiel: voulons-nous encore affronter les tempêtes ensemble ou chacun dans notre pré carré national? Beaucoup en doutent. Pas tous. La députée européenne et polonaise Roza Thun rapporta le mot d’un vieil homme aux mains paysannes, à la frontière de l’Ukraine. «L’argent, cela vient et cela s’en va. Ce qui importe davantage, c’est de rester ensemble, de ne plus voir nos voisins comme des ennemis.» La Pologne, tant de fois cassée, occupée, meurtrie, voit le présent en n’oubliant pas l’histoire. Sa sagesse devrait rendre modeste un pays comme la Suisse si longtemps épargnée. Le président du Parlement européen, l’Allemand Martin Schulz, quant à lui, raconta son 14 Juillet à Paris, invité par son ami Hollande, socialiste comme lui. Avec inquiétude. «Le président a loué le lien éternel de la France avec ses soldats qui la défendent et font valoir ses valeurs dans le monde. J’imagine le tollé que cela aurait provoqué si un chancelier allemand avait tenu de tels propos! Je me suis dit que la France a encore l’illusion de pouvoir affronter l’avenir seule…» Le sénateur français Richard Yung et le membre du Conseil constitutionnel Jacques Barrot s’empressèrent de le rassurer et cela faisait du bien de les entendre. Le parlementaire européen avait néanmoins raison de lancer l’alarme. Oui, l’Europe peut se fracasser. Pas seulement du fait des déboires financiers. Parce que le désamour s’installe. Parce que l’excitation nationaliste n’est nulle part jamais loin. Qui peut croire que nos pays pourraient sans s’unir faire face à la montée des nouveaux empires? Au défi environnemental? A la nécessité de nouveaux savoirs, de projets ambitieux, d’emplois adaptés à l’époque? Aux menaces des intégrismes religieux? Aux menées du crime organisé? La voie solitaire mène à l’impuissance. A l’insignifiance, à la dépendance. On sait tout cela. Mais on oublie. On s’engloutit dans les spéculations (dans tous les sens du terme!) sur la monnaie commune. Celle-ci reste pourtant forte, comme le rappela l’expatron de la BCE Jean-Claude Trichet: «C’est son usage abusif qui a provoqué la crise, pas l’euro en tant que tel.» Les peuples vivent de pain et de rêve. La famine ne guette pas l’Europe. Mais la mythologie du chacun pour soi progresse. Bien plus dangereuse que la dérive des comptes grecs! «Jamais nous n’aurions pu parler si librement en Allemagne ou en France ou même à Bruxelles», confiait le boss de Lufthansa, Christoph Franz. La grâce de Locarno. «Nous sommes ici sur une île dans une île!», sut si bien dire l’écrivain Adolf Muschg, ravi d’un débat qui allait au fond des choses. Et où va-t-elle, l’île helvétique? Pour le président du Parlement européen, les Suisses ne pourront pas éternellement éluder le choix. Etre dedans ou dehors. Le temps des bricolages est terminé. Le conseiller fédéral Alain Berset lui répondit avec élégance que l’Union ferait bien de s’embellir pour séduire, notamment sur les plans culturel et social. Il rappela bien sûr que, ici, tout dépend de la volonté du peuple. Mais qui dit la vérité à ce peuple sur les grands enjeux? Ses gouvernants lui cassent les oreilles avec l’astuce magique de Rubik. Pour ne pas reconnaître que le statu quo n’est qu’une illusion naïve ou perverse. Il y eut «l’esprit de Genève». L’esprit de Locarno doit maintenant déborder les Alpes. Et bien au-delà. (1) Prix décerné par la Fondation Hans Ringier lors du «dîner républicain» de Frank A. Meyer. |









