«Il ne faut pas maltraiter des gens pour justifier une peur. Et nous sommes prêts à nous battre pour que cela ne devienne pas une réalité.» La menace, à peine voilée, sort de la bouche d’Ali Fadlallah alors que le fils de l’ayatollah Mohammad Hussein Fadlallah vient de terminer la prière du soir à la mosquée al-Imamayn al-Hassanayn, au cœur de la Dahié, le quartier chiite de Beyrouth. Protégé par un service d’ordre intransigeant et nerveux, il ne cache pas sa colère et sa déception après l’interdiction des minarets en Suisse, un pays pour lequel il avait une grande estime. Pour le probable successeur de l’ayatollah Fadlallah, une des sommités du chiisme, le Conseil fédéral doit corriger son erreur. Sinon? Le monde musulman réagira pour défendre la pratique de l’islam en Occident. C’est la première fois que ce dignitaire s’exprime dans un média helvétique sur les conséquences du vote du 29 novembre.
Je vois que vous avez une montre suisse à votre poignet…
Effectivement. Un pur produit suisse. Solide, fiable, de qualité. Je ne m’en passerai jamais.
Même pas si le monde musulman appelle à boycotter la Suisse et son économie?
Non. Certes, des appels au boycott se font entendre mais je ne vois pas pourquoi les musulmans devraient punir les entreprises suisses. Pour le moment, personne n’a intérêt à creuser encore le fossé qui nous sépare déjà. Mais cela peut changer très rapidement.
Comment jugez-vous le vote sur l’interdiction des minarets?
Je respecte l’avis du peuple suisse. Mais quand j’ai appris le résultat par les médias, j’ai été stupéfait, je me suis dit qu’il était impossible que les Suisses dont le crédit dans le monde musulman est inestimable et dont le pays est une icône de modernité et un modèle de stabilité et de développement, puissent accepter une telle loi honteuse. Depuis le 29 novembre, quelque chose s’est brisé. On disait toujours du bien de la Suisse. Nombre de prêches présentaient votre pays comme un paradis, avec ses vertes prairies et sa quiétude. Aujourd’hui, on le voit comme un endroit où on promet l’enfer aux musulmans. Ce pays qui abrite l’ONU et qui a joué les bons offices a perdu sa crédibilité. Ce vote a fait voler en éclats notre confiance dans le savoir-faire helvétique en matière de politique internationale.
La Suisse est-elle donc devenue le sujet numéro un au Moyen-Orient?
Oui. Syed Fadlallah (l’ayatollah Mohammad Hussein Fadlal-lah, son père, ndlr) a évoqué la Suisse dans son prêche du vendredi qui a suivi le vote. C’est le cas aussi des autres mosquées et dans la rue. On regrette que la crispation entre l’Occident et le monde musulman se cristallise autour du vote suisse.
Avec quelles conséquences concrètes?
Si le Gouvernement suisse nous écoute, nous ne vivrons pas, je l’espère, la même crise que celle des caricatures danoises. Je doute par exemple que des drapeaux suisses soient brûlés à la sortie des mosquées ou devant vos ambassades. Dans nos prêches, nous avons rassuré nos fidèles qui sont inquiets pour la communauté musulmane en Europe. On leur a dit que la Suisse a promis d’expliquer ce vote et n’a pas interdit la pratique de l’islam.
Qu’est-ce qui vous rend si confiant alors que les appels au boycott des produits helvétiques et à des actions fortes contre la Suisse fleurissent, notamment sur internet ?
La balle est dans le camp du Gouvernement suisse qui a combattu le projet de l’extrême droite. Nous sommes certains qu’il va rectifier cette erreur et prendra les mesures nécessaires. Nous espérons sincèrement que l’article de loi interdisant les minarets ne figurera pas dans la Constitution. Si c’était le cas, les Suisses seraient en contradiction avec la charte des droits de l’homme. En interdisant les minarets, votre pays a enfreint notamment la liberté religieuse. Cela sera néfaste pour votre pays. Le monde musulman a les yeux tournés vers la Suisse désormais. Et attend le moindre faux pas pour sonner le glas.
Est-ce que votre père ou vousmême avez contacté les autorités suisses ?
Oui. Mon père a écrit à l’ambassadeur suisse au Liban pour qu’il lui explique les raisons de ce vote. Une délégation composée du responsable de l’information et de membres du cabinet de mon père a eu un dialogue constructif avec votre ambassadeur. Ce fut l’occasion pour nous de regretter que la Suisse ait mal évalué les conséquences de son vote. Nous aurions préféré que votre gouvernement réfléchisse avant de se lancer dans cette votation que nous jugeons discriminatoire et xénophobe. Les musulmans de Suisse sont blessés et ils nous le font savoir.
Pourquoi une telle réaction finalement contre une décision démocratique ?
Loin de nous l’idée de donner des leçons à une démocratie occidentale. Mais présenter l’exclusion des musulmans, comme un acte démocratique, c’est comme insulter le prophète des musulmans pour défendre la liberté d’expression. C’est de l’arrogance! Et quelle est cette démocratie qui insulte une partie de ses propres citoyens? Nous redoutons qu’après l’interdiction des minarets, on interdise les mosquées, les cimetières musulmans, le voile et finalement la pratique de l’islam parce qu’on assimile l’islam au terrorisme. En fait, tout cela est un prétexte pour faire la chasse aux musulmans. Reste qu’il ne faut pas se voiler la face, le refus du peuple suisse des minarets résulte en partie de ce que fait une minorité de musulmans. Des musulmans qui nuisent à l’image de l’islam.
Qui sont-ils?
Ceux qui au nom de l’islam tuent, posent des bombes et déclenchent des guerres. Comme Ben Laden qui est l’ennemi de l’Occident, mais aussi des bons musulmans. Nous ne sommes pas d’accord, que se soit au Liban ou ailleurs, avec les actes de terreur. Et surtout des actes au nom d’Allah qui détruisent des vies.
Mais la communauté internationale vous accuse, vous aussi, de terrorisme?
C’est faux. Nous résistons à Israël et nous défendons le territoire libanais. En fait, c’est l’Amérique qui nous traite de terroristes. C’est elle qui a semé la violence et la thèse des chocs des cultures. Aujourd’hui, les Suisses ont choisi leur axe du mal. Les affiches où on présente les minarets comme des missiles et une femme voilée, comme une terroriste, nous rappellent le discours de Bush qui voulait faire sa guerre de civilisations. En fait, le peuple suisse n’est pas raciste et ni xénophobe. Il est juste tombé dans le piège d’une haine cultivée par l’administration Bush. Elle porte ses fruits aujourd’hui en Europe.
Derrière les minarets se cache donc une guerre des religions?
Oui. Elle touche toute l’Europe. La France veut interdire la construction de mosquées. La Hollande s’en prend au Coran. J’appelle à lancer immédiatement un dialogue sincère entre les musulmans et les chrétiens. Le problème des musulmans, c’est que nous vendons très mal notre religion. Et que beaucoup d’idées fausses circulent autour de l’islam. Non, nous ne voulons pas envahir l’Europe. Non, nous ne maltraitons pas nos femmes. Le monde a changé. L’Orient est dans l’Occident aujourd’hui et inversement. C’est la globalisation. Au lieu de se demander qui envahit qui, on ferait mieux de se demander qui respecte qui? Ces peurs autour de l’islam vont profiter aux fondamentalistes. Ce sont eux les grands vainqueurs du scrutin. Ils se nourrissent de la haine envers l’occident.
Votre solution?
Les musulmans doivent désormais travailler pour corriger l’image qu’a leur religion en Europe. Et je demande aux médias suisses et à votre gouvernement de mettre fin aux amalgames pour dire que l’islam n’a rien à voir avec les attentats. Ce vote suisse est comme une claque qui nous réveille et qui nous indique que le chemin est encore long pour corriger l’image de violence de l’islam. C’est une religion de paix et de dialogue. L’appel du muezzin est un appel de paix, pas de guerre.
Et si rien ne bouge?
Il ne faut pas maltraiter des gens pour justifier une peur. Et nous sommes prêts à nous battre pour que cela ne devienne pas une réalité.
PROFIL: ALI FADLALLAH
45 ans. Fils aîné de l’ayatollah Mohammad Hussein Fadlallah, et successeur de cette référence pour les chiites. En effet, ce dernier est un religieux d’une septantaine d’années qui est un grand spécialiste de la jurisprudence et de la morale islamiques. Mais l’ayatollah Fadlallah, qui est né à Nadjaf en Irak, est aussi une des têtes pensantes du Hezbollah. Il vit 24 heures sur 24 sous la protection d’une demidouzaine d’hommes. Il souffre aujourd’hui de diabète et de problèmes cardiaques. Ses apparitions se font de plus en plus rares.
«DÉSORMAIS, ON VOIT LA SUISSE COMME UN ENDROIT OÙ ON PROMET L’ENFER AUX MUSULMANS.»
«TOUT CELA EST UN PRÉTEXTE POUR FAIRE LA CHASSE AUX MUSULMANS.»
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Tags: Minarets, Fadlallah, Liban,
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